La vie devant toi

Lorsqu’un auxiliaire de vie vient en aide à un vieil homme chez lui, tout ne se déroule pas dans la linéarité. Sôsuke va changer et grandir auprès de Yoshizaki. Hideki Arai adapte merveilleusement La vie devant toi, un roman de Taichi Yamada. Culpabilité, acceptation de la mort, amour et transmission dans ce formidable manga aux éditions Akata.

Démission

Sôsuke est auxiliaire de vie dans un EHPAD au Japon. Après avoir fait tomber une vieille femme – qui décédera quelques jours plus tard – il prend la décision de démissionner. Culpabilité, pétage de plomb, pression ou surmenage ? Peut-être un peu de tout cela.

Il se laisse aller, son appartement n’est pas rangé et il dort presque toute la journée. Un soir, Mlle Shigemitsu, l’assistante sociale, lui rend visite. Elle le questionne sur son avenir. Pour l’instant, Sôsuke n’a aucune envie de retravailler avec des personnes âgées. Il faut souligner qu’il a fait cela pendant deux ans, quasiment non-stop.

M. Yoshizaki, 81 ans et fort caractère

Pourtant, Mlle Shigemitsu lui propose alors un nouveau travail auprès de M. Yoshizaki, un vieil homme de 81 ans. Un peu irascible et en fauteuil roulant, il a pourtant toute sa tête. Assez autonome, il a néanmoins besoin d’être aidé pour le bain ou pour se déplacer. Tous ses auxiliaires de vie précédents n’ont pas réussi à tenir plus de trois jours auprès de lui. La faute à un caractère fort et désagréable.

Accompagné de l’assistante sociale, il fait alors sa connaissance. Le vieil homme le teste, le désarçonne par des répliques souvent très sèches. Néanmoins, le jeune homme accepte de s’occuper de Yoshizaki

La vie devant toi : manga d’excellence

Après avoir lu le roman de Taichi Yamada en 2011 à sa sortie, Hideki Arai a tout de suite eu envie de l’adapter en manga. Il faut souligner qu’avec cette merveilleuse matière, il y avait de quoi réaliser un album de grande qualité. La vie devant toi est un récit – et donc un manga – d’excellence. Tout plaît dans ce seinen déconcertant et poignant.

Comme le montre l’échange croisé entre les deux auteurs en fin d’album, il y a beaucoup de respect du mangaka envers le romancier de 80 ans. S’il a accentué des passages ou enlevé certains, le résultat est à la hauteur de ce qu’attendait Yamada.

De la multiplicité des thématiques

Ce qui frappe dans La vie devant toi, ce sont les thématiques très actuelles et contemporaines du récit. Ces sujets universels captent les lecteurs avec un grande force.

Les deux personnages principaux – Sôsuke et Yoshizaki – croulent sous le poids de la culpabilité. Pour ne rien dévoiler de l’intrigue, l’on peut dire que cela semble logique pour les deux que ce passé qui pèsent sur leurs épaules.

Le vieil homme se retrouve ainsi dans l’histoire du jeune auxiliaire de vie. Il va forcer le destin pour que Sôsuke prenne conscience et puisse aller au-delà de ce qu’il pense être une faute. D’une certaine manière, Yoshizaki va sauver l’auxiliaire de vie de ses tourments.

Entre douceur de la vie et acceptation de la mort

Dur au mal et dur avec les autres, Yoshizaki tente de se racheter mais surtout de transmettre quelque chose. Alors qu’aucun soignant n’osait rester avec lui, malgré son caractère fort, Sôsuke continue. Il sait au fond de lui que l’homme l’aidera, le fera grandir.

Les relations humaines sont le cœur de La vie devant toi : complexes et psychologiquement délicates. L’on aime ce trio de laissés-pour-compte. Quadragénaire célibataire, Mlle Shigemitsu se réfugie dans le travail pour tenter de combler un manque affectif. Les deux autres aussi d’ailleurs. Tous les trois sont seuls, désespérément seuls. Ils vont se retrouver en l’autre.

« Ce qui m’a ébranlé dans La vie devant toi, c’est la douceur et la violence liée à l’acceptation de la mort » confie Arai.

Si la vie semble douce, Yoshizaki accepte avec force sa vie qui s’éteint. Il accepte la mort car il est en paix après la révélation de son poids à Sôsuke. Il y a de la violence verbale et psychologique dans ce manga qui attirent comme un aimant. Les lecteurs pourront éprouver du malaise devant leurs histoires entremêlées.

Taichi Yamada – et donc Hideki Arai – nous interrogent aussi sur le sort des personnes âgées en maison de retraite (à l’image de L’amour n’a pas d’âge de Thibaut Lambert), sur le deuil, l’absence et la mort inéluctable. Ils  posent aussi des questions sur le personnel soignant, sa capacité à aider l’autre dans sa fin de vie, des conditions de travail et de leur souffrance psychologique.

La vie devant toi bénéficie de tout le talent graphique de Hideki Arai. Il aura fallu deux ans à l’auteur de The world is mine et Ki-itchi !! pour réaliser ce très beau one-shot. Le trait est d’une grande lisibilité. Le visage de Yoshizaki est parfaitement réussi, avec son regard dur et ses rides visibles. Pour les scènes dans le passé, son dessin est plus jeté, quasi suggéré et effacé.

La vie devant toi : histoire forte pour manga majeur !

Article posté le mercredi 12 juin 2019 par Damien Canteau

La vie devant toi de Hideki Arai et Taichi Yamada (Akata)
  • La vie devant toi
  • Auteur : Hedeki Arai, d’après Taichi Yamada
  • Editeur : Akata, collection L
  • Parution : 29 mai 2019
  • Prix : 9.95€
  • ISBN : 9782369743422

Résumé de l’éditeur : Sôsuke, auxilaire de vie dans la vingtaine, vient de démissionner de l’EHPAD au sein duquel il travaillait. Mais grâce à Mlle Shigemitsu, aide à domicile quadragénaire, le jeune homme retrouve très vite un travail : c’est désormais sous le toit d’un vieillard connu pour sa mauvaise humeur, monsieur Yoshizaki, que Sôsuke exercera son métier… Encore écrasé par le poids d’une culpabilité inavouée, pourra-t-il assumer ce nouveau quotidien. Avec ce manga adapté d’un roman, Hideki Arai revient sur le devant de la scène ! Décrivant le quotidien de trois délaissés de la société, il livre du même coup son oeuvre la plus lumineuse ! Avec ce manga, adapté d’un roman, Hideki Arai revient sur le devant de la scène ! Décrivant le quotidien de trois délaissés de la société, il livre du même coup son oeuvre la plus lumineuse !

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir