Avec son premier album intitulé L’Enfer, Nicolas Badout s’est attaché à donner une fin au film d’Henri-Georges Clouzot tourné en 1964. En effet, après trois semaines de tournage, ce film est resté inachevé, en raison de problèmes de santé du cinéaste. Alors s’attaquer à cette réalisation pouvait sembler pour le moins audacieux ! Mais l’audace parfois paie, et c’est le cas en l’espèce puisque cet album publié chez Sarbacane est une véritable réussite visuelle.

Henri-Georges Clouzot, un maître du genre
Henri-Georges Clouzot (né en 1907 et mort en 1977) est ce qu’on peut appeler un monument du cinéma français. Réalisateur émérite, il a dirigé les plus grands acteurs et les plus grandes actrices de son époque dans des films qui sont devenus des classiques du 7e art. Dialoguiste, mais également producteur de certains de ses films, comment ne pas citer ceux qui restent dans la mémoire collective du cinéma français : L’assassin habite au 21 (1942), Le Corbeau (1943), Quai des Orfèvres (1947), Le Salaire de la peur (1953) ou Les Diaboliques (1955). Cette liste étant bien sûr non exhaustive.

En dépit des chefs-d’œuvre qu’il a signés en tant que réalisateur, Clouzot n’en était pas moins un professionnel que l’on pouvait sans problème qualifier de colérique et d’odieux quand il était sur un plateau de tournage. Celui qui était surnommé le Hitchcock français était à même de faire subir l’enfer à ceux qui travaillaient avec lui. En firent les frais, Véra Clouzot (1913-1960) sa magnifique épouse, actrice et scénariste, qui forma un incroyable duo avec la non moins sublime Simone Signoret dans le film Les Diaboliques.

L’Enfer, le film inachevé
L’Enfer, c’est le titre du film que Clouzot commença à tourner en 1964. Coscénarisé avec José-André Lacour, dont le nom figure également sur la couverture de l’album, ce film devait bénéficier d’un budget très conséquent. Romy Schneider et Serge Reggiani furent choisis pour endosser les rôles principaux, ceux d’Odette et Marcel, deux jeunes mariés.
Au sommet de leur art, les deux acteurs se rencontrent sur le tournage du film situé au pied du viaduc de Garabit. Une histoire naît d’ailleurs entre ces deux personnalités fragilisées par la vie. Une passion épisodique entrecoupée par des ruptures et des retrouvailles qui durera d’ailleurs quelques années.

Mais le tournage de l’Enfer dut être interrompu en raison de l’infarctus subi par Clouzot. En 1994, comme pour boucler une boucle, ou plutôt le scénario, Claude Chabrol reprit celui de son illustre prédécesseur pour tourner sa version terminée de L’Enfer. Dans celle-ci, figurent Emmanuelle Béart et François Cluzet qui reprennent les rôles d’Odette et Marcel.

Un pari audacieux
Ce qu’a eu l’audace de faire Nicolas Badout dans cet album éponyme sorti chez Sarbacane, c’est de reprendre le scénario de Clouzot pour enfin achever le film. Voilà une idée qui, au premier abord, pouvait sembler osée et ambitieuse. D’autant plus qu’il s’agit pour l’auteur de sa première bande dessinée. Même si pour cela, l’auteur pouvait s’appuyer sur un documentaire sorti en 2009. L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot réalisé par Serge Bromberg et Ruxandra Medrea. Mais ce projet n’en demeurait pas moins un challenge.

Nicolas Badout a donc relevé cet incroyable défi. Et de plus, haut la main ! C’est avec un dessin des plus sombres et charbonneux, mais pouvait-il en être autrement, que le lecteur se trouve ainsi plongé dans la folie de Marcel. Cet homme atteint par la folie en raison d’une jalousie maladive à l’encontre de sa femme Odette. Cette dernière, jeune et belle, à qui la vie de couple aurait dû sourire, vit sous les reproches et la suspicion permanente de son mari. Il ne peut s’empêcher de l’imaginer dans des bras autres que les siens. Alors qu’en réalité, ces reproches n’ont pas lieu d’être, puisque non fondés.
Des visuels de folie
Pour adapter graphiquement L’Enfer, Nicolas Badout a parfaitement marqué l’état de folie de Serge en usant et surtout en abusant du noir. Dans son film, Clouzot avait misé sur l’art cinétique et ses jeux d’optique pour matérialiser la maladie mentale de Marcel et sa distorsion de la réalité. L’auteur s’est lui aussi approprié cette technique pour coller au mieux à ce travail cinématographique, novateur dans les années 1960.

C’est ainsi que selon les pages, le lecteur va voyager entre des planches tramées en noir et blanc montrant une réalité qui se veut heureuse, au début de l’histoire. Mais rapidement, la réalité est remplacée par la folie, alors le dessin est distordu, comme l’est l’esprit de Marcel. La couleur est présente sur certaines planches, comme pour mieux souligner les hallucinations du mari maladivement jaloux.
Une réussite parfaitement achevée
Avec cet album, qui lui a été pour le moins parfaitement achevé, Nicolas Badout fait une formidable entrée dans le monde de la bande dessinée. Et ainsi nous construit une intéressante passerelle, à moins que ce ne soit un viaduc, entre le cinéma et la bande dessinée.
Il nous gratifie ainsi, avec cet Enfer publié chez Sarbacane, d’une très belle surprise que l’on n’attendait pas. Mais qu’il a parfaitement bien réalisée et surtout maîtrisée du début jusqu’à la fin de l’album.

- L’Enfer
- Auteur : Nicolas Badout
- Éditeur : Sarbacane
- Prix : 26,00 €
- Parution : 05 mars 2025
- Nombre de pages : 176
- ISBN : 9791040804451
Résumé de l’éditeur : 1962, Marcel et Odette heureux jeunes mariés, prennent la gérance d’un hôtel situé dans le Cantal, au pied du viaduc de Garabit qui surplombe en majesté le lac de Grandval. Ils sont amoureux, débordants d’envies, de vie et d’espoir : l’avenir leur appartient ! Dans ce cadre naturel exceptionnel, les mois et les années passent, l’hôtel a désormais ses habitués, la vie s’écoule doucement entre farniente, apéros, parties de cartes et ski nautique sur le lac… Tout irait pour le mieux, si ce n’est que Marcel ne supporte plus le fracas infernal du train qui, plusieurs fois par jour, emprunte le viaduc : blablam, blablam…. Marcel dort mal, puis ne dort plus. Le manque de sommeil lui procure des hallucinations puissantes, il entend une voix insistante, qui lui répète qu’il devrait mieux surveiller la jolie et avenante Odette, qu’elle lui ment effrontément, qu’elle le trompe sans vergogne, là, sous ses yeux. Ne voit-il donc rien ? ! Oui, il en est sûr désormais, elle le trompe. Mais avec qui ? Et où ? Et quand et comment ?… Ce qui n’était qu’un doute se transforme en paranoïa aiguë, qui fait place à son tour à la folie. Marcel harcèle Odette, la questionne sans cesse, la suit, l’espionne, la supplie « d’avouer », qu’il « saura pardonner »… À bout de nerfs, il l’enferme et…
À propos de l'auteur de cet article
Claire Karius
Passionnée d'Histoire, j'affectionne tout particulièrement les albums qui abordent cette thématique. Mais pas seulement ! Je partage ma passion de la bande dessinée dans l'émission Bulles Zégomm sur Radio Tou'Caen et sur ma page Instagram @fillefan2bd.
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