Les crieurs du crime

A travers l’album Les crieurs du crime, évoquant un fait divers célèbre, le dessinateur Hugues Micol et l’historien Sylvain Venayre  analysent son traitement médiatique et le rôle qu’il a pu jouer dans le débat sur l’abolition de la peine de mort.

Les crieurs du crime de Sylvain Venayre et Hugues Micol (éditions Delcourt)

Un voyage de noces avorté

Marguerite et Valentin marchent dans les rues de Paris, tout à la joie de leur prochain voyage de noces qui doit les mener à Venise. Mais en ce jour de février 1907, c’est un tout autre chemin que le jeune marié va devoir emprunter. La capitale bruisse d’une folle nouvelle. Un crime atroce a été commis du côté du Ba-ta-Clan. Marthe Erbelding, 11 ans, a été tuée.

On soupçonne un jeune ouvrier, Albert Soleilland, ami de la famille, d’être le meurtrier de la fillette. La presse est sur les dents. Les journaux parisiens, alors à leur apogée, envoient leurs reporters et faits-diversiers sur l’affaire. Valentin va en faire partie.

Son patron, le père Lachaise, exige de son jeune journaliste des résultats, de « belles histoires » et des informations de première main.

Les crieurs du crime de Sylvain Venayre et Hugues Micol (éditions Delcourt)

« C’est bien mieux que le roman feuilleton ! »

Le journal Le Petit Parisien, qui s’est autoproclamé  » le plus fort tirage des journaux du monde entier » a mis ses plus fins limiers sur le dossier. Valentin reste un peu à la remorque. Il est un tantinet idéaliste et se rêve plus écrivain-reporter que petit plumitif en quête de sensationnel. Marguerite, elle, a saisi les enjeux de l’époque.

Elle évoque les grands faits divers qui ont émaillé le 19e siècle, telle l’affaire Troppman, du nom de ce jeune homme qui décima huit membres d’une même famille en 1869. Et de s’exclamer :  » Le Petit journal s’est régalé ! C’est là que les patrons ont compris qu’il y avait de l’argent à faire dans le crime. Décrire le cadavre, raconter l’enquête, montrer les victimes, assister à l’exécution…Ah, c’est bien mieux que le roman-feuilleton ! »

Les crieurs du crime de Sylvain Venayre et Hugues Micol (éditions Delcourt)

Partisans et adversaires de la peine de mort s’empoignent

Au-delà de ce « simple » faits divers, évoqué avec précision par l’historien et scénariste de bande dessinée Sylvain Venayre (Histoire dessinée de la France) et très subtilement dessiné et mis en couleurs par les gouaches d’Hugues Micol, c’est la genèse de tout un débat de société qui est ici rappelé. Car en 1907, l’affaire Soleilland surgit en plein cœur d’un débat qui oppose déjà partisans et adversaires de la peine de mort. Albert Soleilland sera gracié par le Président de la République Armand Fallières, lui-même abolitionniste. Il sera condamné à la « guillotine sèche » soit le bagne, sur l’île du Diable, où il mourra en 1920.

Les crieurs du crime de Sylvain Venayre et Hugues Micol (éditions Delcourt)

Une histoire dans l’Histoire

Les deux auteurs proposent ici dans la collection La Découverte (Delcourt) un one shot très documenté dans lequel seuls les personnages sont fictifs. Il ne s’agit pas pour autant d’une bande dessinée d’Histoire au sens strict, mais bien d’une histoire qui puise ses racines dans le terreau de l’Histoire. Les planches très dynamiques et aérées de Micol rendent la lecture fluide.

Quelques doubles pages, comme de grandes toiles réalistes, mettent en avant des scènes de la vie parisienne de l’époque. En fin d’ouvrage, un appareil de notes truffé de références resitue le contexte de l’époque. S’il le souhaite, le lecteur est ainsi invité à la réflexion. Que disent les faits divers de notre société ? Quels rôles jouent-ils dans notre imaginaire ? L’historien scénariste n’impose pas de conclusion mais constate ici : « Le sentiment d’insécurité, c’est-à-dire l’utilisation politique du thème de l’insécurité continue de prospérer…depuis 1907 ».

Article posté le mercredi 18 septembre 2024 par Jean-Michel Gouin

Les crieurs du crime de Sylvain Venayre et Hugues Micol (éditions Delcourt)
  • Les crieurs du crime
  • Scénariste : Sylvain Venayre
  • Dessinateur : Hugues Micol
  • Editeur : Delcourt
  • Prix : 22,95 €
  • Parution : septembre 2024
  • Nombre de pages : 144
  • ISBN : 9782413081579

Résumé de l’éditeur : Le 31 janvier 1907, Marthe Erbelding, 11 ans, disparaît. Albert Soleilland reconnaît le crime. À l’enterrement puis au procès, l’émotion populaire est vive. L’affaire fait la une des journaux. Les reporters enquêtent. Symptomatique des débats politiques de l’époque, ce fait divers joua un rôle majeur dans le débat sur l’abolition de la peine de mort.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

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