L’histoire des 3 Adolf

En même temps que le magistral Ayako, les éditions Delcourt/Tonkam publient dans une version luxe le chef-d’œuvre de Osamu Tezuka : L’histoire des 3 Adolf, un récit fleuve de 1200 pages en deux volumes entre fiction et Histoire, un roman d’amitié entre deux enfants que tout sépare.

L’histoire des 3 Adolf : chef-d’œuvre à lire

Comme nous l’avions montré à travers notre chronique de Osamu Tezuka, une vie en manga (Pika), l’auteur japonais est considéré comme le père du manga moderne. Publié entre janvier 1983 et mai 1985 dans la revue Shūkan Bunshun des éditions Bungeishunjū, soit quelques années avant son décès le 9 février 1989, L’histoire des 3 Adolf est l’un de ses derniers grands chantiers d’écriture.

Seinen fleuve de 1200 pages dans le style Gekiga (ciblé pour les adultes, dans une veine dramatique et faisant intervenir des thématiques politiques et sociales), cette série commence pendant les Jeux Olympiques de 1936 à Berlin pour s’achever avec le Conflit israélo-palestinien, en passant par la Seconde guerre mondiale.

L’histoire des 3 Adolf obtiendra le Prix Micheluzzi de la Meilleure série japonaise en 1998 mais surtout la prestigieuse récompense du Prix du manga Kodansha en 1986 alors qu’il n’est pas publié par cette maison d’édition, un événement rare dans le milieu.

Un document qui pourrait bouleverser l’Histoire

Journaliste japonais et narrateur du récit, Sohei Togué arrive à Berlin pour couvrir les Jeux Olympiques de 1936. En salle de presse, il reçoit un coup de fil de Isao, son frère, qui insiste pour le voir le lendemain à son hôtel. Il lui indique qu’il a « une information de la plus haute importance » à lui transmettre.

Les épreuves du jour sont retardées par la pluie et Togué ne peut partir du stade tant qu’elles ne sont pas terminées; pourtant il est plus de 20 heures. A peine la victoire de Meadows en saut à la perche décernée, que le journaliste se glisse dans un taxi. Effaré, il découvre la chambre de Isao sans dessus-dessous et retrouve le cadavre de son frère dans un arbre ! Avant l’arrivée de la police, il observe de la poudre blanches sous les ongles du défunt. Le corps est emporté.

Plus tard, au commissariat personne n’a entendu parlé ni du saccage de la chambre d’hôtel ni de la mort de Isao. Toge décide alors d’enquêter lui-même. Intimidations et tentatives d’assassinat n’enlèvent en rien sa soif de justice. Le secret détenu par son frère est énorme : Hitler aurait des origines juives ! Un petit bombe dans le milieu si cela était découvert, le IIIe Reich pourrait ainsi tomber.

Récupérer le document

Japon. Wolfgang Kaufman est un haut dignitaire nazi en poste dans le pays. Il reçoit l’ordre de récupérer coûte que coûte le document de Isao, pour l’instant bien caché. Non seulement, la tache est ardue mais la vie de l’homme fort est malmenée depuis quelques temps par son fils Adolf.

Le jeune garçon s’est pris d’amitié pour Adolf Kamil, un petit garçon juif, fils de boulanger. Apprenant cela, Wolfgang interdit à son fils de revoir son ami. Sans trop comprendre pourquoi, il ne se résout pas à cette interdiction. Pour l’éloigner et en faire un vrai soldat du Reich, son père l’inscrit dans une Hitlerjugend, une école des Jeunesses hitlériennes. Malgré sa résistance et son départ, il n’oublie pas son jeune ami…

Histoires entremêlées

L’histoire des 3 Adolf est une fresque de grande qualité, tant narrative que graphique. Osamu Tezuka met en scène des angles originaux généralement peu utilisés en bande dessinée : la vision de la guerre par les Allemands mais aussi celle des Japonais. Il faut souligner que les deux pays étaient alliés dans le pacte tripartite des Forces de l’Axe (Rome-Berlin-Tokyo) depuis 1940. Les relations diplomatiques avant la guerre étaient au beau fixe (d’où la présence de Nazis comme Kaufman au Japon). Les deux Etats ont aussi un point commun : leur envie d’expansion territoriale. Le Japon envahira la Chine en 1938, tandis que Hitler veut recomposer le Saint-Empire-romain-germanique en l’étendant.

Osamu Tezuka fonde aussi son récit sur une rumeur persistante jusque dans les années 80 : celle des origines juives du Chancelier, balayé par les travaux de l’immense historien Ian Kershaw. Le maître mangaka peut ainsi jouer avec les dissensions entre ses personnages, notamment les relations fraternelles entre les deux Adolf enfants. Pour rendre son récit plus crédible, Tezuka se rendra plusieurs fois en Europe et amassera beaucoup de documentation.

De l’amitié et de l’action

L’auteur de Néo Faust (Flblb) entraine son lectorat avec aisance grâce à une histoire qui multiplie les rebondissements et les surprises. Les actions s’enchaînent comme une vraie enquête-polar pour retrouver l’assassin de Isao mais aussi le document compromettant. Togué doit être ingénieux et intelligent pour ne pas tomber entre les mains des Nazis.

Œuvre anti-raciste et anti-militariste comme de nombreuses autres séries de Tezuka – qui avait était traumatisé par la guerre – L’histoire des 3 Adolf est avant tout une belle histoire d’amitié entre deux enfants qui résistera au temps mais aussi une parabole de l’amour-haine que l’on retrouve dans l’histoire de l’Humanité. Le mangaka apportera parfois des séquences humoristiques qui pourront sembler déstabilisantes pour certains lecteurs.

Avec Ayako, L’histoire des 3 Adolf fait figure de quasi perfection en terme de manga et de narration. Un bijou à posséder dans sa bédéthèque ! Passionnant !

Article posté le mercredi 15 août 2018 par Damien Canteau

L'histoire des 3 Adolf de Osamu Tezuka (Delcourt-Tonkam)
  • L’histoire des 3 Adolf, tome 1/2 – édition 90 ans
  • Auteur : Osamu Tezuka
  • Editeur : Delcourt / Tonkam
  • Parution : 20 juin 2018
  • Prix : 29.99€
  • ISBN : 9782413005056

Résumé de l’éditeur : Berlin 1936. Hitler est au pouvoir. Les Jeux Olympiques d’été sont pour lui l’occasion de conforter une dictature funeste. Sohei Togué, un journaliste sportif venu couvrir les JO retrouve son frère Isao. Mais Isao est angoissé. Il détient, dit-il, un terrible secret qui pourrait ébranler jusqu’à Hitler lui-même. Quand Sohei se rend chez son frère, il le retrouve assassiné.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir