Ayako

Pour le 90e anniversaire de la naissance de Osamu Tezuka, les éditions Delcourt ont décidé de publier de nouveau quelques-uns de ses titres faisant partis de son catalogue, dans une version prestige. Avec L’histoire des 3 Adolf parait Ayako, le célèbre drame familial du maître mangaka. Secrets, séquestration, trahisons, meurtres et complots politiques sont au cœur de ce chef-d’œuvre de Tezuka. Sublime !

Le retour du fils

Japon, 1949. Jiro Tengé est fait prisonnier par les forces américaines pendant la Seconde guerre mondiale. Il débarque à Yokohama. Sur le quai l’attendent Iba, sa mère, Shiro son frère et Naoko sa soeur. Il apprend alors qu’une nouvelle petite fille est venue agrandir le foyer : Ayako. Seulement, la fillette n’est pas celle de la mère de Jiro.

Etonnament, le soldat borgne ne part pas de suite avec sa famille, il se rend au Quartier général des forces d’occupations. Après une fouille en règle, il est reçu par un lieutenant à qui il remet un microfilm. Lors de sa captivité, Jiro est devenu un agent spécial pour les Américains ! Personne n’est au courant de cette double vie.

Il retrouve alors sa famille et monte dans le train pour un retour dans le foyer familial, mais il n’est pas le bienvenu, notamment pour son père.

Ayako, fille adultérine

Sakuémon, le père de Jiro, n’est pas un homme facile. Le revenant découvre que Ayako, quatre ans, est le fruit d’une relation adultérine entre Sué -la femme de Ichiro l’aîné de la famille – et le patriarche Tengé. Tout le monde le sait mais personne ne parle. La maison est tenue par Oryo, une jeune fille un peu simplette mais très dévouée.

Sakuémon et Ichiro sont persuadés que Jiro est revenu pour les dépouiller de leurs terres et ainsi demander sa part. Il faut souligner que les Tengé sont une vieille famille terrienne de plus de 500 ans, qui a cumulé un nombre impressionnant des champs et des forêts.

Meurtre, chemise ensanglantée et resserre

Quelques jours plus tard, Jiro est contacté par les services américains. Il doit exécuter une basse œuvre : maquiller le meurtre d’un opposant communiste révolutionnaire en suicide.

En filant le membre du Parti populaire des travailleurs, il découvre que Naoko sa sœur fait aussi partie de l’organisation et qu’elle est en couple avec le futur défunt. Le grand frère tente alors d’alerter sa sœur sur la dangerosité de le fréquenter. Sans succès.

Jiro effectue le travail en plaçant le corps sur la voie de chemin de fer. Ainsi plusieurs train passeront sur le cadavre effaçant les preuves.

De retour le soir dans son foyer et en pleine nuit, il décide de laver sa chemise pleine de sang. Il est alors surpris par Ayako. Le lendemain, le conseil de famille se réunit et la sentence est forte : Ayako devra vivre recluse dans la resserre jusqu’à ce que l’affaire s’étouffe d’elle-même. Une séquestration qui va durer 23 ans…

Ayako : chef-d’oeuvre de Tezuka

Prépublié dans la revue Big Comic des éditions Shôgakukan entre janvier 1972 et juin 1973 au Japon, Ayako est l’un des récits majeurs de Osamu Tezuka. Il faut attendre 2003 pour découvrir ce chef-d’œuvre du maître mangaka en France par l’intermédiaire de Akata (en sélection Patrimoine à Angoulême en 2004). Les trois volumes feront l’objet d’une réédition pour les 25 ans de Delcourt et enfin cette intégrale, cette année.

Ce formidable drame de Tezuka (Mako, Rumi et Chii, Néo Faust…) est d’une grande justesse narrative, multipliant les rebondissements et les entremêlements tout au long de l’histoire, ce qui en fait un manga passionnant et accrocheur. Les meurtres, les secrets, les complots politiques et les histoires de gros sous émaillent le récit.

Un fond historique fort

La fiction de Tezuka se fonde aussi sur des réalités historiques : Shimokawa, patron des Chemins de fer japonais serait inspiré par Shimoyama, le vrai directeur qui a péri de la même manière que le personnage de papier du mangaka. Il faut ajouter à cela le fort ressentiment des Japonais envers les Américains qui sont une force d’occupation qui dirige tout. C’est cette période que dépeint avec force Tezuka.

Cet extraordinaire gekiga (manga pour les adultes abordant des sujets graves, sociaux ou historiques) met aussi en lumière les bouleversements post-guerre : l’exil rural, l’industrialisation, le développement des mégalopoles mais aussi les grèves dans les chemins de fer à cause des milliers de licenciements. C’est une période de changements profonds de la société (ère Shôwa de 1926 à 1989).

Des caractères forts

Osamu Tzeuka (qui a fait l’objet d’une fantastique exposition à Angoulême en janvier 2018) a pris un grand soin pour développer la psychologie de ses personnages. Tous ont des fêlures, des secrets et une force de caractère qui frise l’entendement.

Entre les femmes qui doivent tenir la maison, qui sont au joug des hommes (humiliées, frappées et tuées), un petite fille qui ne connaitra la lumière du jour qu’à 27 ans et des hommes surpuissants, Ayako est un modèle de personnification des protagonistes. De par sa séquestration et son origine adultérine, tout le monde aime Ayako, parfois d’un amour qui ne devrait pas (entre frères notamment).

Tezuka ajoute aussi du piment en réalisant le portrait des liaisons dangereuses entre les hommes politiques et les yakuzas (mafia japonaises). Jiro changera d’identité, deviendra patron d’une grosse société et fraiera avec la pègre.

Alors que la collection 90 ans de Tezuka est annoncée par des titres formidables (L’histoire des 3 Adolf, La vie de Bouddha, Barbara, MW, Phénix, Princesse Saphir et Kirihito), Ayako est un titre fort pour ceux qui voudraient découvrir l’œuvre du maître par un premier manga.

Article posté le mercredi 04 juillet 2018 par Damien Canteau

Ayako de Osamu Tezuka (Delcourt) décrypté par Comixtrip
  • Ayako, édition 90 ans
  • Auteur : Osamu Tezuka
  • Editeur : Delcourt
  • Parution : 20 juin 2018
  • Prix : 29.99€
  • ISBN : 9782413005025

Résumé de l’éditeur : Ayako est une fille de la honte. Née de l’union incestueuse de son père et sa soeur, elle devra vivre cachée dans la cave de la maison familliale de 4 à 18 ans. Comment peut-elle alors se construire ? N’ayant pour seule visite que son frère, dont elle tombe amoureuse. Un véritable drame, très émouvant !

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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