L’homme sans talent

Vendre des cailloux invendables, telle est la condition d’un pauvre homme, ancien mangaka. Cette lente descente dans la précarité de cet être intelligent est le cœur de L’homme sans talent, un manga majuscule de Yoshiharu Tsuge.

Vendre des cailloux

Sur les berges de la rivière Tama, un homme est allongé sous une tente de fortune, un étal de pierres devant lui. Attendant des clients qui ne viennent pas, il tente de gagner sa vie en vendant ses cailloux sans valeur ramassés au fond du lit de la rivière.

Marié depuis de nombreuses années, il est le père du petit Sansuké. Sa femme distribue des prospectus dans les boîtes aux lettres, tandis que lui rêvasse tout au long de la journée.

S’enfoncer dans la misère

Il est loin le temps des premières amours avec son épouse. Malgré les difficultés à dessiner des mangas, la vie était plus douce. Il commençait à être reconnu dans ce milieu. En attendant, le vendeur de cailloux grappille çà et là de la menue monnaie qu’il garde précieusement sans le dire à sa femme.

Traité de cossard et de larve, il ne veut pourtant pas changer son existence, se laissant porter par la vie. « Mais la pauvreté rend con, c’est bien connu. Et moi, je n’ai donc jamais la moindre bonne idée » se dit-il dans une longue réflexion en revenant chez lui…

L’homme sans talent : l’introspection comme chef-d’œuvre

Quelle riche idée ont eu les éditions Atrabile de publier de nouveau L’homme sans talent, ce chef-d’œuvre de Yoshiharu Tsuge. Né en 1937, le mangaka est le précurseur de la bande dessinée autobiographique « watakushi manga » (BD de moi). Cette histoire est donc l’une des meilleures de ce genre littéraire.

Suite d’histoires publiée au Japon en 1985 et 1986 dans la revue Comic Baku des éditions Nihon Bungeisha, ce manga connaîtra sa première traduction française chez Ego comme X, cinq ans plus tard (en sélection officielle à Angoulême la même année).

Méconnu à l’étranger, l’influence de Tsuge fut pourtant primordiale dans les années 70 auprès des mangakas de la génération suivante. A l’arrêt de la revue, le maître mangaka décide de ne plus dessiner et se retire de la vie artistique. A 81 ans il reste néanmoins considéré comme « Kisai », un génie singulier.

L’homme sans talent : la fuite comme seul espoir ?

L’homme sans talent montre un homme à la marge, loin des stéréotypes de la société japonaise. Ne sachant pas où est réellement sa place, il se décale, se désaxe de la norme. D’ailleurs, il n’a pas de prénom, un schéma narratif qui permet aux lecteurs de pouvoir se retrouver en lui. Sous sa tente bricolée, il fuit les hommes, tel un misanthrope.

Sa femme le rejette et l’insulte pour bien lui faire comprendre que c’est un moins que rien. Lui-même ne souhaite plus vraiment avoir affaire avec elle. Il la fuit. Elle lui reproche sa vie misérable qui entraîne sa famille vers le fond. L’homme, pense-t-elle, doit subvenir aux besoins du foyer. Une marque sociale encore très présente à l’époque.

Lui préfère s’éloigner. Même avec son fils, il ne joue plus son rôle de père. Ainsi, L’homme sans talent est un éloge de la fuite, pour se détourner du regard des autres et ne pas faire ce que la société attentent de toi.

Désirs inassouvis, perte d’énergie et d’estime de soi sont autant de thèmes développés par Yoshiharu Tsuge. Comme une mise en abîme de sa propre vie, cette auto-fiction juste et âpre est portée par de l’humour et de l’ironie qui apportent des espaces de respiration. La lenteur de l’histoire impose d’elle-même une atmosphère de désenchantement et de drame.

L’homme sans talent : un titre majeur de la bande dessinée japonaise et du gekiga; une pièce unique !

  • A noter que les éditions Cornélius feront paraître en janvier 2019, le premier volume (sur 7) de l’anthologie de Yoshiharu Tsuge : Les fleurs pourpres (1967-1968).
Article posté le mercredi 21 novembre 2018 par Damien Canteau

L'homme sans talent de Yoshiharu Tsuge (Atrabile)
  • L’homme sans talent
  • Auteur : Yoshiharu Tsuge
  • Editeur : Atrabile
  • Prix : 22€
  • Parution : 09 octobre 2018
  • ISBN : 9782889230730

Résumé de l’éditeur : Chef d’oeuvre : voilà un mot bien galvaudé, mais amplement mérité par ce magnifique joyau noir qu’est L’Homme sans talent. Initialement publié en 1985 au Japon, traduit en français par Ego comme x en 2004, cette oeuvre emblématique du watakushi manga ( » bande dessinée du moi « ) n’était plus disponible depuis de nombreuses années. Les éditions Atrabile sont incroyablement fières et heureuses de pouvoir donner une nouvelle vie à ce livre qui mérite d’être lu et relu. Le personnage central en est un auteur de manga, intègre et jusqu’au-boutiste, qui refuse les compromis et les travaux de commande ; face aux vicissitudes de l’existence, il semble décidé à faire de sa vie une étrange ode à l’échec, en vendant des cailloux piochés dans la rivière, dont personne ne semble vouloir. Lentement mais sûrement, il se met lui-même au ban d’une société qui ne l’intéresse plus, comme un laissé pour compte volontaire. Ne répondant que mollement aux injonctions répétées de sa femme, qui le conjure de trouver une solution à leur situation et donner enfin une vie digne à sa petite famille, cet  » homme sans talent  » persévère et s’enfonce inexorablement dans la pauvreté et la misère sociale… Au fil des pages, Yoshiharu Tsuge transforme ce ratage annoncé en un poème lancinant et désespéré, tout en y apportant une touche d’humour et d’ironie salvatrice.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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