Llibertat

Jusqu’où peut-on aller pour la défense d’un idéal ? C’est l’une des questions que pose Llibertat, jusqu’au dernier, une fresque historico-politique qui retrace la lutte de deux frères anarchistes refusant la victoire de Franco après la guerre civile.

Loin de la carte postale

Une mer Méditerranée d’un bleu turquoise, des palmiers, des ramblas pleines de touristes pressés à la recherche de l’ombre, des plages bondées… Pendant des décennies, et aujourd’hui encore, l’Espagne et singulièrement la Catalogne proposa tous ces décors de carte postale. Synonyme de vacances et de plaisir, cette Espagne-là fut aussi le théâtre de multiples tragédies au cours du vingtième siècle.

Vainqueurs et vaincus

Ce fut d’abord, entre 1936 et 1939, une guerre civile entre nationalistes et républicains puis dans les décennies suivantes une dictature sous la férule du général Francisco Franco. Au cours de ces heures sombres, certains firent tout, souvent au péril de leur vie, pour ne pas courber l’échine sous le poids de la dictature.

Les anarchistes catalans étaient de ceux-là. C’est l’histoire de leur lutte, et singulièrement celle de deux frères, Pep et Quico Sabaté, qui est racontée dans Llibertat (Jusqu’au dernier), qui paraît en ce mois de janvier 2026 aux éditions Marabulles.

Mêlant rigueur historique et liberté narrative, l’historien Hervé Kerros au scénario et le réalisateur dessinateur Yannick Orveillon font revivre les années sombres d’une Espagne en lutte pour sa liberté. A la pointe du combat, les « anars », force politique et sociale alors importante avec la puissante CNT, (Confédération nationale du travail) créée dès 1910 à Barcelone.

Pep et Quico, les deux frangins, n’ont pas froid aux yeux. Face au cruel commissaire Quintela (Ce personnage comme beaucoup d’acteurs de ce roman graphique foisonnant a réellement existé) ils multiplient les coups de force pour financer une révolution qu’ils estiment à portée de revolver.

« Des braquages » commis par de simples bandits , assure la police politique. « Des expropriations », répondent les anarchistes, surs de leur bon droit. Car « C’est Franco et l’armée qui s’étaient insurgés contre la République et avaient gagné grâce à l’Eglise, à Hitler et à Mussolini », résume Quico.  » La lutte des anarchistes était celle du droit, même si leurs méthodes étaient celles de hors-la-loi ».

Unis dans la lutte

S’appuyant sur une solide documentation et des années de recherche en Catalogne, en Ariège et dans les Pyrénées Orientales, les auteurs font revivre sur plus de 220 pages une époque et des figures oubliées de la lutte contre la dictature.

Jusque dans les années soixante, unis dans la lutte, les frères Sabaté, et notamment Quico ont harcelé la Guardia civil, les banques et ces grands bourgeois qui s’accommodaient de ce régime franquiste, d’abord ostracisé par ses voisins puis revenu dans les bonnes grâces de l’Occident et des USA…

Du sang et des larmes

La fresque que proposent les auteurs n’est cependant pas une simple ode à la gloire de ces combattants. Car à l’intérieur même de ces forces luttant pour la liberté, tout n’était pas idyllique. Ainsi, pendant la guerre civile, bien qu’ayant un ennemi commun, communistes et anarchistes ne se firent aucun cadeau. Et au sein même de la CNT et des libertaires, les avis divergeaient.

Fallait-il continuer la lutte au risque de se marginaliser et de mourir ? A quoi bon la guérilla urbaine, les braquages et les sabotages alors qu’une bonne part de la société espagnole ne songeait égoïstement qu’à plus de confort ? Ces questions sont posées dans Llibertat, cette ample fresque de sang et de larmes. Car au bout du chemin, pour ces révolutionnaires convaincus, il n’y aura sans doute rien d’autre que la mort…

Les deux frères le savent bien mais iront jusqu’au bout: « Si l’un de nous tombe, l’autre sera là pour le venger et continuer la lutte. C’est tout ce qui compte. Tu comprends… »

Toujours en mémoire

Comme dans d’autres bandes dessinées retraçant la mémoire de la guerre civile espagnole, les auteurs de Llibertat ont eu à cœur de restituer au plus près la vérité des faits. Portées par les belles ambiances colorées de Robin Millet, ces planches pleines pages ou très denses font revivre une époque où soif de liberté et violence allaient de pair.

Aujourd’hui, l’Espagne tente, plus de 80 ans après s’être déchirée, de redonner dignité aux victimes. Ainsi en 2022, le pays votait une loi sur la mémoire démocratique, déclarant le régime franquiste illégal. Une campagne d’identification des victimes et de recherches des disparus commençait…

En fin d’album, un petit cahier historique et une chronologie complètent utilement la connaissance de cette période.

Article posté le mardi 13 janvier 2026 par Jean-Michel Gouin

Llibertat jusqu'au dernier de Hervé Kerros et Yannick Orveillon (éditions Marabulles)
  • Llibertat, jusqu’au dernier
  • Scénario : Hervé Kerros
  • Dessin : Yannick Orveillon
  • Couleur : Robin Millet
  • Editeur : Marabulles
  • Prix : 26, 99 €
  • Parution : Janvier 2026
  • Nombre de pages : 224
  • ISBN : 9782501183031

Résumé de l’éditeur. Nés au début du 20e siècle dans une Catalogne où l’anarchisme est devenu une puissante force politique et sociale, notamment à travers la CNT (Confédération National du travail), les deux frères Pep et Quico Sabaté s’engagent dans la lutte politique armée contre le soulèvement fasciste du général Franco.
En 1939, refusant la défaite du camp républicain, ils s’attaquent par tous les moyens possibles au régime franquiste : expropriations, expéditions punitives, évasions de prisonniers… Barcelone devient le théâtre d’une intense guérilla urbaine animée par les groupes d’action anarchistes que le sinistre commissaire Quintela reçoit pour mission d’éradiquer, par tous les moyens, avec l’aide de la Guardi Civil. Les rangs des guérilleros s’éclaircissent mais, malgré les pertes et leur isolement, les deux frères Sabaté choisissent de poursuivre la lutte, jusqu’au dernier.
Un récit au plus proche de la réalité, mêlant action, mémoire et réflexion sur le prix de la liberté.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

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