Malaterre

Tempérament entier et sanguin, Gabriel Lesaffre décide de tout plaquer – sa femme et ses trois enfants – pour l’Afrique équatoriale et l’achat d’un immense domaine forestier. Excellent négociateur, il réussit même à obtenir la garde de ses deux aînés, obligés de venir s’installer dans un pays méconnu. Entre alcool, soirées, manipulations, secrets, scierie et mal-être, Pierre-Henry Gomont imagine Malaterre, un formidable album Dargaud.

Vie dissolue

Afrique équatoriale à la fin des années 90. Attablé au Café Maury, Gabriel Lesaffre discute affaires avec son avocat et ami. Son exploitation forestière est un gouffre financier et ses choix stratégiques mauvais.

Il faut dire que Gabriel est un dur au mal. Aîné d’une fratrie de 5 enfants, il s’est construit tout seul, prenant parfois des coups par son père. Malgré les obstacles, il a toujours eu la baraka. Après avoir épousé Claudia, il devient père de Mathilde, Simon et Martin.

Les démons de l’alcool revenant au galop, il n’est quasiment plus présent à la maison; pire, il demande le divorce et obtient la garde des deux aînés.

Sur un coup de tête, il rachète alors un domaine forestier en Afrique ayant été fondé par ses ancêtres, comprenant une immense maison coloniale et une scierie.

Partir pour l’Afrique

Mathilde et Simon doivent alors suivre leur père en Afrique et construire une nouvelle vie dans un pays inconnu. Si la jeune adolescente prend cela avec philosophie, le cadet, dès le début de l’exil, n’arrive pas à s’y faire.

Les présentations sur le domaine sont rapides et les deux enfants découvrent qu’ils ne pourront pas habiter dans la superbe maison puisqu’il n’y a pas de lycée à proximité. Ils partagent alors leur vie, entre les week-end sur l’exploitation et les semaines dans la capitale. Pour s’occuper d’eux, ils sont confiés à Latifa, la femme de ménage. Pourtant, ils s’ennuient ferme : ni radio, ni télévision, il n’y a rien à faire. Heureusement, il y a Max et Nico, les enfants d’un ami de Gabriel. Il y a aussi Myriam, la belle Myriam…

Malaterre : superbe chronique familiale

Découvert en 2011 avec le très bel album Kirkenes (avec Jonathan Châtel, Les enfants rouges) puis surtout avec le magnifique Rouge Karma (avec Eddy Simon) et le merveilleux Pereira prétend en 2016 (Grand prix RTL, prix BD des rendez-vous de l’Histoire à Blois), Pierre-Henry Gomont est un formidable auteur de bandes dessinées et un excellent conteur.

Après la Laponie, l’Inde ou le Portugal, il nous invite à le suivre en Afrique équatoriale avec Malaterre, une étonnante et passionnante chronique familiale. Comme il le souligne dans sa préface, il dédie ce livre à ses enfants et sa femme mais également à « Maman, Frédérique et Philippe. J’espère que rien de ce qui s’y trouve ne les blessera ». Jusqu’au cette histoire est-elle autobiographique ? Le lecteur ne le sait pas et peut importe finalement parce que cette bande dessinée est passionnante et prenante. Romancé, sûrement, déformé, sûrement, l’album est magnifique graphiquement et scénaristiquement.

Gabriel : une existence à toute allure

Il faut dire qu’avec un personnage principal aussi entier, sanguin et très porté sur la boisson, cela ne pouvait donner qu’une excellente histoire. Libre dans ses mouvements et dans sa tête, cet exploitant forestier n’aime que personne ne se mette sur sa route. Les autorités, les banquiers et même les habitants – qu’il considère avec dédain et racisme – il veut les envoyer balader. Seuls compte le domaine familial, la forêt et la scierie. Entre malversations et petits arrangements entre amis, Gabriel tente de redonner vie à cette demeure endormie depuis des décennies.

Gabriel est impulsif, vit à cent à l’heure, brûle son existence dans ses excès et n’a cure des qu’en dira-t-on. Il ne veut pas perdre de temps, il sait son existence courte. Il aurait aimé que ses enfants ne vivent pas la même enfance que lui mais il répète le schéma paternel sans s’en rendre compte ayant la tête dans le guidon. Comme lui, ils doivent grandir seuls, se découvrir et découvrir un pays méconnu.

Cette liberté – voulue ou non – permet à Simon de s’émanciper, lui qui n’aime pas le pays et ment à sa mère pour faire plaisir à son père. Son mal-être fait écho à celui de son père, un mal du pays, un mal plus profond.

Dans la moiteur de l’Afrique

Comme avec Rouge Karma ou Pereira prétend, Pierre-Henry Gomont réussit le tour de force de faire ressentir aux lecteurs la moiteur et la chaleur étouffante de l’Afrique par un dessin de toute beauté. La luxuriance de la forêt et la désuétude de la maison coloniale en sont les meilleurs exemples. Comme si l’immensité de ces deux lieux (en plus de la capitale) écrasait les personnages et que parfois ils subissaient leur sort.

Le trait est nerveux comme l’histoire et l’on peut lire les interrogations ainsi que les émotions à travers le regard des protagonistes extrêmement bien dessinées. Les couleurs jouent aussi un rôle primordial dans la compréhension du récit. Les fonds permettent de détacher encore plus le premier plan où les acteurs déroulent devant nous cette pièce dramatique.

Le tout est rehaussé par une voix-off,  un texte riche, extrêmement bien maîtrisé et des mots pesés pour renforcer cette ambiance entre découverte et drame. L’écriture dans Malaterre est d’une très grande pertinence.

Décidément les éditions Dargaud frappent fort pour cette rentrée littéraire. Avec Charlotte impératrice, Mulo, Silex and the city, Le chat du rabbin, Renée Stone, Les grands espaces, Elma et Les filles de Salem, elles dévoilent Malaterre, une somptueuse histoire. Chapeau !

Article posté le vendredi 28 septembre 2018 par Damien Canteau

Malaterre de Pierre-Henry Gomont (Dargaud)
  • Malaterre
  • Auteur : Pierre-Henry Gomont
  • Editeur : Dargaud
  • Parution : 14 septembre 2018
  • Prix : 24€
  • ISBN : 9782505071853

Résumé de l’éditeur : Coureur, menteur, buveur, noceur… Gabriel Lesaffre a toutes les qualités. Depuis l’enfance, il est en rupture avec son milieu familial. Épris de liberté, il ne supporte pas l’autorité. Un jour, il tombe amoureux d’une lointaine cousine, Claudia. Elle a dix ans de moins que lui. Coup de foudre, mariage, trois enfants : Gabriel se laisser séduire par les charmes de la vie de couple et les délices du confort bourgeois. Mais ses vieux démons se rappellent à son bon souvenir. Gabriel s’ennuie. Il plaque tout, s’envole pour l’Afrique, reste cinq ans sans donner de nouvelles. Puis il réapparaît, fidèle à lui-même. Mêlant manipulation, persuasion et belles promesses, il obtient la garde de Mathilde et Simon, les deux aînés, et les emmène avec lui en Afrique équatoriale. Pour ces deux jeunes ados, une nouvelle existence commence : ils découvrent l’Afrique et une vie « festive, bigarrée, frivole et un peu vaine ». Mais ils doivent aussi supporter les incessants problèmes d’argent de leur père, héritier d’un domaine qu’il est incapable de gérer, et son penchant insurmontable pour la boisson. Et si le rêve africain finissait par se dissiper dans les vapeurs d’alcool ?

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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