Les filles de Salem

Comment nous avons condamné nos enfants, voilà l’interrogation accusatrice du sous-titre du superbe album de Thomas Gilbert, Les filles de Salem. L’auteur natif d’Angers nous raconte l’histoire des Sorcières de Salem, un fait historique encore très présent dans la culture américaine. Entre passion, tensions avec les Indiens, religion, puritanisme et patriarcat. Fascinant et passionnant !

Un âne en bois, déclencheur d’événements incontrôlables

Salem Village, Massachussetts au XVIIe siècle. Abigail Hobbs vit dans ce petit village avec son père et Deliverance, sa belle-mère depuis que sa maman est morte en couche à la naissance de son petit frère, lui aussi décédé.

La jeune adolescente de 14 ans participe aux tâches quotidiennes de la maison. Comme tous les jours, elle doit marcher des heures pour aller chercher de l’eau à la rivière. En passant au milieu des fermiers s’attelant aux moissons des blés, elle rencontre Peter, son ami d’enfance. Depuis tout ce temps, les deux éprouvent de l’attirance l’un envers l’autre. Pour lui prouver son attachement, l’adolescent lui offre un petit âne qu’il a sculpté dans du bois. Abigail ne se doutait pas que cet objet allait être le déclencheur d’événements incontrôlables.

L’homme en noir

Plongée dans l’eau jusqu’aux chevilles pour remplir son seau, Abigail est surprise par l’Homme en noir, un Indien dont le campement n’est pas très loin de Salem Village. Il s’étire et lui fait le geste de ne rien dire. Troublée mais non effrayée, elle retourne tranquillement chez elle.

Le soir pendant le dîner, Deliverance entre dans une colère noire; elle a appris pour le cadeau de Peter. Elle lui intime l’ordre de la suivre pour un conseil des femmes exceptionnel.

Le temps de réunir les femmes influentes de Salem, Abigail est enfermée dans une pièce sombre, ne sachant pas ce qui l’attend vraiment. Plus tard, on lui demande de se mettre nue devant tout le monde et Petite-Mère fouille au plus profond de son être. Dorénavant, elle sera considérée comme une femme, devra rester cloîtrée chez elle pour ne pas réveiller les démons des hommes et sa longue chevelure enfantine sera coupée.

Abigail s’ennuie ferme et commence une fresque brodée qui représente sa famille et son village. Néanmoins, elle ne peut s’empêcher de retourner dans la forêt en cachette pour voir l’Homme en noir

Les filles de Salem : au cœur de l’Histoire

Depuis ses débuts en 2009 (Oklahoma Boy) nous sommes impressionnés par le parcours sans faute de Thomas Gilbert. L’auteur né en 1983 enchaîne les très bons albums : de Bjorn le morphir (série de 9 volumes avec Thomas Lavacherie) à Sauvage ou la sagesse de pierres (Vide Cocagne), en passant par Vénéneuses (Sarbacane) ou Nordics (avec Fabien Grolleau, Sarbacane), tout plait dans cette belle bibliographie.

C’est encore le cas avec Les filles de Salem, un livre époustouflant de maîtrise narrative et graphique inspiré de l’histoire vraie des Sorcières de Salem. En 1692 se déroula le plus illustre des procès en sorcellerie aux Etats-Unis qui eut aussi un retentissement en Europe. Des filles et des femmes sont accusées d’être ensorcelées, de parler une langue inconnue et de se soumettre à des rites de magie noire. Parmi elles, il y a donc Abigail Hobbs – d’où le mal serait venu – mais aussi son amie Betty Parris – fille du révérend de Salem Village – Ann ou Tituba, la nourrice et domestique des Hobbs. Cette prétendue possession satanique serait un héritage des Indiens qui vivent dans la forêt. Les communautés autour de Salem Village sont aussi touchées. Les femmes ensorcelées doivent avouer les faits ou être pendues. Vingt-deux personnes sont exécutées (pas uniquement des femmes) et cinq meurent en prison.

Les sorcières de Salem : source de fantasmes et inspirations fictionnelles

Ce procès est source de toutes les manipulations et de tous les fantasmes. L’histoire des Sorcières de Salem fait aussi l’objet de nombreuses adaptations et de fictions. Si la pièce de théâtre de Arthur Miller en 1953 est un succès, elle est avant tout une allégorie au maccarthisme.

Trois ans plus tard, Raymond Rouleau adapte la pièce en film avec Simone Signoret, Yves Montand ou Mylène Demongeot. Viennent entre autre La chasse aux sorcières en 1996 avec Daniel Day-Lewis ou encore la série télévisée Salem en 2014.

La version de Thomas Gilbert s’attarde beaucoup sur l’histoire d’Abigail, ses rencontres avec l’Homme en noir et ses secrets partagés avec Betty et Tituba. Le procès, quant à lui, occupe la dernière partie de l’album.

De l’extrémisme religieux

Les filles de Salem est avant tout un récit où l’amour est le déclencheur de la suite. Si les premiers émois entre Abigail et Peter sont voués à l’échec, l’attirance physique et intellectuelle de la jeune adolescente pour l’Homme en noir est le cœur de l’album.

Impossible amour entre une « blanche protestante » et un Amérindien conduit les villageois à l’hystérie collective. Accusé d’être Satan par Samuel Parris – révérend et père de Betty – la foudre doit s’abattre sur les possédées, celles qui pactisent avec le Diable. Cet extrémisme religieux – incarné par ce fanatique pasteur – est aussi au cœur de cet album. Tels des Inquisiteurs, Parris puis le président de la Cour et ses assesseurs, font vivre un cauchemar aux accusées. Ne se fondant sur aucune véritable preuve tangible, ils les sanctionnent avant tout par le prisme de la Bible.

Ce puritanisme religieux couplé à un patriarcat fort fait aussi de Les filles de Salem, un album féministe. Pourquoi n’auraient-elles pas la possibilité de disposer de leur corps comme elles l’entendent ? Pourquoi, un homme – le révérend – aurait-il tous les droits (spirituels et de justice) ? Cet extrémisme religieux s’oppose aussi fortement à l’animisme des Amérindiens. Ils sont les « sauvages » contre les « civilisés », une croyance encore vivace  aujourd’hui (les suprémacistes blancs). Le lecteur voit aussi un mélange de religion chrétienne avec un paganisme qui fait référence aux croyances ancestrales, celles d’avant l’Evangélisation. Pour faire plaisir à ces « bons paysans », l’Eglise s’accommode de rites païens que parfois elle intègre.

La puissance du dessin

Entrevu en noir et blanc dans la Sauvage ou la sagesse des pierres et en couleurs dans Vénéneuses, Thomas Gilbert est un dessinateur talentueux. S’il est moins lâché que dans ses publications précédentes, son trait est toujours aussi fort et impressionnant.

Il aime la nature et cela se ressent dans ses planches. Il suffit de regarder de près, celles du début de l’album – la forêt ou la rivière – mais aussi la sublime couverture pour en être convaincu. Les filles de Salem bénéficie d’une gamme chromatique simple et efficace. De plus, le découpage donne un tempo qui tient en haleine les lecteurs.

Les filles de Salem : plongée dans la fameuse histoire des Sorcières, entre passion, amours impossibles, émancipation féminine au patriarcat et fanatisme religieux. Un superbe album !

Article posté le lundi 24 septembre 2018 par Damien Canteau

Les filles de Salem de Thomas Gilbert (Dargaud) - Comixtrip
  • Les filles de Salem, Comment nous avons condamné nos enfants
  • Auteur : Thomas Gilbert
  • Editeur : Dargaud
  • Parution : 21 septembre 2018
  • Prix : 22€
  • ISBN : 9782205077025

Résumé de l’éditeur : Une plongée passionnante et terrifiante dans l’univers étriqué et oppressant de la colonie de Salem, en Nouvelle-Angleterre, au 17e siècle. Un village dont le nom restera tristement célèbre pour l’affaire dite des « Sorcières » qu’Abigail nous raconte, elle qui, à 17 ans, fut une des victimes de l’obscurantisme et du fanatisme religieux à l’oeuvre. Tout commence quand un jeune garçon lui offre un joli petit âne en bois sculpté…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir