Mémoires d’un frêne

Un arbre est le témoin du Massacre de la Ligue Bodo en Corée. A travers son feuillage, son écorce et ses racines, il raconte l’assassinat de milliers de civils par les autorités pendant la Guerre de Corée en 1950. Ce récit original mais glaçant est signé Park Kun-woong d’après la nouvelle de Choi Yong-tak : Mémoires d’un frêne. Saisissant d’horreur !

Dans la vallée de Ssarigol

Jeune arbre de 4 ans, un frêne pousse lentement mais sûrement dans la vallée de Ssarigol. Alors que quelques-uns de ses amis partent en fumée après avoir été coupés par des villageois, lui reste là, immobile, grandissant dans une belle forêt, sur la pente raide des lieux.

Etrange procession

Un jour de l’été 1950, le frêne alors plus puissant est le témoin d’une étrange procession. Les uns derrière les autres et attachés par du fil barbelé au poignet, des hommes marchent hagards vers la vallée.

Ces 101 hommes sont surveillés par des soldats, armés de fusil. Pas de femmes, que des hommes entre vingt et cinquante ans, des paysans du coin vraisemblablement.

Pleurs, murmures et complaintes s’élèvent de la vallée : ils ont peur mais ne savent pas pourquoi ils sont là. Alors qu’ils commencent à hurler la gloire du président Rhee Syngman, ils sont frappés par les hommes en uniforme. Le chef de la milice commence alors un discours sans fondement.

« On a reçu l’ordre de vous exécuter aujourd’hui. La faute en incombe aux traitres du Nord. Ils sont responsables de vos malheurs. C’est à eux qu’il faut en vouloir, pas à nous ! »

Massacre de la ligue Bodo

Rhee Syngman, le premier président de la République de Corée du Sud (entre 1948 et 1960), a fait emprisonné 30 000 communistes ou sympathisants pour les envoyer dans des camps de rééducation. Ce mouvement – la Ligue Bodo (ou ligue nationale d’orientation et de réhabilitation) – est donc constitué d’hommes enrôlés d’office.

En juin 1950, la Corée du Nord envahit le Sud engendrant la guerre. Le président de Corée du Sud demande alors de faire exécuter les membres de la Ligue Bodo. Les massacres débutent alors le 27 juin dans la région de Hoengseong. Aidés par des anti-communistes, les soldats tuent sans jugement, froidement.

Il faudra attendre les années 90 pour que des charniers soient découverts. Jusqu’à cette décennie, une chape de plomb entoure ces massacres. C’est en 2008 que la Commission vérité et réconciliation débute un travail colossal pour faire éclater la vérité. Les historiens font état d’un massacre de 100 à 200 000 civils.

Mémoires d’un frêne : passionnant, original et glaçant

Park Kun-woong a choisi d’adapter Mémoires d’un frêne, une nouvelle inédite en français de Choi Yong-tak. Ce époustouflant manhwa (manga coréen) tient en haleine le lecteur par une narration singulière, un ton entre détachement et horreur.

Le narrateur de Mémoires d’un frêne est l’arbre lui-même; l’un de ceux qui furent les témoins de ces atrocités à leur pied. L’histoire se fonde avant tout sur l’étonnement du végétal. En effet, il ne comprend pas bien ce qu’il se passe, pourquoi ces hommes sont réunis et pourquoi des soldats les massacrent. C’est cette distance qui surprend agréablement dans le récit; comme si le frêne était l’un de ces hommes tués, hommes qui ne savent pas ce qu’ils font là eux aussi. Cet artifice permet de questionner sur l’inhumanité des Hommes et sur l’absurdité de certaines de leurs actions.

La force de Mémoires d’un frêne tient aussi dans la dureté des images de l’auteur de Je suis communiste (deux volumes chez Cambourakis). Le lecteur peut ressentir toute la violence des armes dans des vignettes en noir et blanc qui glacent. Rien ne lui est épargné, ni les corps déchiquetés, ni le sang, ni les animaux qui font des corps leurs repas, ni les familles marchant sur les cadavres pour retrouver les disparus. A la limite du soutenable, il est pourtant comme hypnotisé par autant de justesse et de crédibilité dans le propos et le dessin.

La force de la nature est aussi au centre du manhwa : le frêne qui ne comprend pas, qui continue de grandir grâce aux corps en putréfaction (comme les insectes et les animaux qui s’en nourrissent) mais aussi les charniers qui disparaissent avec le temps qui passe.

Mémoires d’un chêne : œuvre engagée et politique

L’œuvre de Park Kun-woong est avant tout engagée et politique. Ainsi, Mémoires d’une frêne est dans la veine des autres albums du Sud-Coréen qui aime écrire sur la Guerre de Corée (Fleurs chez Casterman ou Massacre au pont de No Gun Ri chez Vertige Graphic). L’histoire chevillée au corps, il tente de rendre hommage à ces hommes injustement assassinés. Il faut souligner que tout est permis lors de guerre, puisqu’il n’y a personne pour témoigner de massacres ou s’il y en a, il y forcément de l’omerta.

A l’image de La fantaisie des dieux (de Patrick de Saint-Exupéry et Hippolyte) sur le génocide rwandais ou Morts par la France (de Pat Perna et Nicolas Otero) sur le massacre des tirailleurs de Thiaroye, que la bande dessinée est belle lorsqu’elle enquête, met en lumière des faits historiques oubliés volontairement, rend la dignité à des femmes et des hommes et devient alors passeur de mémoire !

Mémoires d’un frêne : un des mangas les plus forts lus cette année. Une claque narrative et visuelle pour un sujet d’une rare violence.

Article posté le lundi 28 mai 2018 par Damien Canteau

Mémoires d'un frêne de Park Kun-woong (Rue de l'échiquier) décrypté par Comixtrip
  • Mémoires d’un frêne
  • Auteur : Park Kun-woong d’après la nouvelle de Choi Yong-tak
  • Editeur : Rue de l’échiquier
  • Parution : 28 avril 2018
  • Prix : 21.90€
  • ISBN : 9782374251028

Résumé de l’éditeur : « Je suis à présent un grand frêne robuste. Mes racines ont conservé les vestiges de cette époque. Il semblerait que certains souvenirs résistent à l’épreuve du temps. »

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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