Mort par la France – Thiaroye 1944

Le 1er décembre 1944 dans le camp de Thiaroye, l’armée française ouvre le feu sur plusieurs tirailleurs sénégalais. Depuis plus de 20 ans, Armelle Mabon – historienne – enquête sur cette tragédie, véritable crime d’état. Pat Perna et Nicolas Otero la suivent de Lorient à Dakar pour réhabiliter ces hommes sacrifiés dans Mort par la France, Thiaroye 1944, une superbe BD-reportage éditée par Les Arènes.

Des corps de Sénégalais jonchent le sol

Camp militaire des troupes coloniales de Thiaroye au Sénégal, le 1er décembre 1944. Le lieutenant du lieu donne l’ordre de tirer à balles réelles sur des centaines de tirailleurs sénégalais rassemblés au centre de la cour. C’est un véritable carnage, pas un survivant. Pourquoi des soldats français ont-ils ouvert le feu sur leurs propres camarades ?

C’est la « mission » que s’est octroyée Armelle Mabon, ancienne assistante sociale, qui a décidé de reprendre des études d’histoire à l’université de Bretagne Ouest. Alors que sa directrice de thèse la met en garde de ne pas s’éloigner de son premier sujet « L’action sociale coloniale », elle se laisse dépasser par ses découvertes : elle part au Sénégal sur la trace d’un fils de tirailleur qui est décédé à Thiaroye. Elle a réussi à se procurer son adresse par Germaine Tillon, la célèbre résistante.

Mbap Senghor et ses camarades

Après un vol vers Dakar, Armelle se rend à Diakhao chez Biram Senghor, le fils de Mbap abattu par les soldats français. Le tirailleur avait vécu dans l’ancien royaume du Sine et avait été arraché à sa famille et son village pour être enrôlé de force dans l’armée.

Elle remonte ainsi le fil jusqu’à ce jour maudit. De l’arrestation du régiment de Mbap par les Allemands, jusqu’à Thiaroye, en passant par la fin de la guerre, elle commence à comprendre. La version officielle de l’armée et du gouvernement était une mutinerie de la part des tirailleurs.

A la fin de la Seconde guerre mondiale, avant de retourner chez eux, 1 300 ex-prisonniers sont enfermés à Thiaroye. Là, ils réclament leur solde de captivité mais ils ne virent rien venir, les jours et les mois passants.

« L’armée aurait ouvert le feu pour mettre un terme à ses troubles, du moins, c’est ce qui est précisé dans les rapports officiels. Ceux-ci font état, si je ne m’abuse, de 35 blessés et 35 morts […] 34 tirailleurs ont été condamnés et certains ont fait de la prison »

Biram répond alors à Armelle que c’est une fable, un mensonge d’état et que les Français ont prémédité ce massacre…

Mort par la France : faire éclater la vérité

Si le préambule de l’album met l’accent sur le fait que l’album s’inspire de faits réels, « certaines scènes, situations et certains personnages ont été modifiés ou totalement imaginés pour les besoins de la fiction ». Après ces quelques précisions, le lecteur entre dans un formidable récit, accrocheur et haletant. Pour donner un peu plus de corps à son histoire, le scénariste de Forçats (avec Fabien Bédouel, Les Arènes) raconte les relations délicates entre Armelle et son ex compagnon – résigné parce qu’il passe après ses recherches – mais aussi l’idylle naissante avec Adama, un Sénégalais.

Pat Perna s’est glissé dans les pas de Armelle Mabon – maître de conférences à l’université de Bretagne Sud – pour nous conter un événement volontairement passé sous silence par la France et son armée, celui du massacre d’état de Thiaroye. Son histoire souligne l’abnégation de cette historienne pour faire éclater la vérité et ainsi réhabiliter le mieux possible ces hommes innocents sacrifiés par la France.

Mort par la France – expression étonnante mais ô combien juste – revient sur cette enquête historique entre recherches de preuves et falsification de la vérité. Les obstacles sont grands et les freins nombreux pour Armelle Mabon : l’armée française joue avec les faits historiques comme cela l’arrange dans ses documents officiels afin de s’arranger au mieux avec la réalité.

La vérité falsifiée

Au fil de ses découvertes, l’historienne découvre que l’armée coloniale a volontairement ouvert le feu sur ses propres hommes, pacifistes et non-armés et que cette volonté fut préméditée : une automitrailleuse venue d’un autre camp pour achever rapidement la vie de ces tirailleurs. Tout fut bien nettoyé, il ne restait aucune douille.

Les témoignages d’enfants ou de survivants ne vont pas dans le sens de la version officielle. Le bilan est sous-évalué et tronqué puisqu’il n’y aurait eu « seulement » que 35 morts et 35 blessés. Or, lors de sa visite dans le cimetière de la ville, Armelle découvre même qu’il y a 175 tombes en plus. Pas encore assez mais plus que ce que les hauts fonctionnaires avaient noté. Enfin, l’argent des soldes est restée dans les caisses de l’état et il est noté dans les comptes, qu’il y a un excédent budgétaire.

Le plus fou reste encore que ces tirailleurs ont combattu lors de la Seconde guerre mondiale (parfois aussi la première) pour la France, ont été emprisonnés par les Nazis et ont été « récompensés » par leur mort. Révoltant ! Comme l’avait montré la bande dessinée Le tirailleur (de Alain Bujak et Piero Macola, Futuropolis) et les difficultés incompréhensibles d’un ancien soldat pour recouvrer ses soldes de la Seconde guerre mondiale ou lorsque que Rachid Bouchareb magnifie ces hommes dans son film Indigènes et enjoint Jacques Chirac – alors président de la République – de leur verser correctement leur dû. La France sera grande lorsqu’elle pourra regarder son passé colonial en face; le chemin est encore long.

Réhabiliter ces hommes

Par la volonté farouche de Armelle Mabon de découvrir la vérité , la France prend acte de ce crime odieux. Le massacre de Thiaroye est même reconnu officiellement par l’Etat avec la venue de François Hollande dans le Cimetière de la ville, à travers un très beau discours du Président de la République, le 12 octobre 2014 : «La part d’ombre de notre histoire, c’est aussi la répression sanglante qui en 1944 au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s’étaient pourtant battus pour la France. J’ai donc décidé de donner au Sénégal toutes les archives dont la France dispose sur ce drame afin qu’elles puissent être exposées au Musée du mémorial».

Un superbe dessin au diapason

En même temps que Pat Perna – ancien journaliste – réfléchissait au scénario de Mort par la France, il publiait un texte Les mensonges de Thiaroye dans la revue XXI (numéro 39, été 2017 -Nos crimes en Afrique). Ces neuf pages illustrées de reportage sont adossées à l’album. Elles permettent de donner quelques pistes de compréhension en plus.

Mort par la France est dans la même veine que La fantaisie des dieux de Patrick de Saint-Exupéry et Hippolyte (Les Arènes BD & XXI), un superbe reportage sur les crimes perpétrés au Rwanda. Que la bande dessinée est belle lorsqu’elle permet de mettre en lumière, de comprendre et joue son rôle de passeur de mémoire.

Pour mettre en image cette poignante histoire, il fallait tout le talent de Nicolas Otero. L’auteur de Confessions d’un enragé (Glénat) réalise des planches très sobres pour renforcer le propos du récit. Les scènes du massacres sont saisissantes de réalisme et celles des rencontres de Armelle au Sénégal, très belles. Il suffit de prendre le temps de regarder la couverture pour être convaincu par le trait d’une belle justesse du dessinateur de AmeriKKKa (EP).

Mort par la France : un ouvrage historique essentiel pour comprendre le massacre de Thiaroye, rendre leur dignité à ces tirailleurs sénégalais anonymes injustement tués et que la France ouvre les yeux sur son passé colonial, un sujet encore tabou.

Article posté le mardi 08 mai 2018 par Damien Canteau

Mort par la France Thiaroye 1944 de Pat Perna et Nicolas Otero (Les Arènes) décrypté par Comixtrip
  • Mort par la France, Thiaroye 1944
  • Scénariste : Pat Perna
  • Dessinateur : Nicolas Otero
  • Editeur : Les Arènes BD
  • Parution : 2 mai 2018
  • Prix : 20€
  • ISBN : 9782352047391

Résumé de l’éditeur : 1er décembre 1944, camp de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar. L’armée française ouvre le feu sur des centaines de tirailleurs sénégalais tout juste rentrés de quatre années de captivité. Après un travail de recherche acharné de plus de vingt ans, l’historienne Armelle Mabon a découvert qu’il s’agissait en réalité d’un véritable crime d’État prémédité. Ce sont plus de 300 hommes qui auraient été froidement exécutés par l’armée française. Archives maquillées, faux rapports, documents dissimulés, intimidations… nous sommes face à un mensonge officiel qui perdure encore aujourd’hui.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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