Nada

Doug Headline et Max Cabanes reviennent une troisième fois pour revisiter en bande dessinée l’Oeuvre de Jean-Patrick Manchette. Après avoir imaginé le roman inachevé de l’écrivain français, La Princesse du Sang, c’est Fatale qui permettra au duo de confirmer leur très belle entente. Forts de ces deux adaptations, ils s’emparent de Nada, un polar politique où est mis en scène un groupuscule d’anarchistes préparant l’enlèvement de l’Ambassadeur américain. 

Nada, c’est un groupe d’extrême gauche. Formé de cinq hommes et une femme, ils se réunissent dans le but de casser leur monotonie commune. L’idée est simple. Kidnapper l’Ambassadeur des États-Unis, faire passer un manifeste par les médias, et empocher un joli pactole par la même occasion.

DES PERSONNAGES ÉCORCHÉS

Emmenée par Buenaventura Diaz, fils d’un communiste espagnol, nous allons vite nous rendre compte qu’est née une bande de desperados dont le seul salut viendrait par un coup d’éclat, un dernier.

Pour preuve, il suffit de rapidement les présenter :

André Épaulard, le plus âgé. Celui qui a déjà tout vécu et qui dès le début ne sent pas le coup. Pourtant, il finira par accepter l’invitation de D’Arcy.

D’Arcy. Rongé par l’alcool, il trouve refuge dans ses verres de ricard alors même que se prépare un coup où la lucidité devrait être de mise.

Marcel Treuffais. Professeur de Philo, certainement l’un des plus tourmentés du groupe. Maintenant qu’il a été viré de son école, il ne peut prétendre à une vie meilleure qu’en réussissant cette dangereuse opération.

Meyer, dont l’épouse est psychologiquement perturbée. Ce jeune blond de vingt-trois ans doit la surveiller continuellement afin qu’elle ne commette pas l’irréparable.

Véronique Cash. Certainement celle qui possède le caractère le plus trempé. Elle qui s’autoproclame « petite putain » ne baisse jamais la garde. Elle sait ce qu’elle veut et l’obtient par n’importe quel moyen.

NADA, UN GROUPE HAS BEEN  ?

Bien que nous ne sachions que très peu de choses sur leurs passés respectifs, les quelques informations distillées ici & là démontrent une certitude. Ils ne reculeront devant rien pour accomplir leur mission. Organisés et pragmatiques, ils élaborent un plan minutieux qui commencera par la récupération d’armes dans un centre de dépistage pour la tuberculose.

Ensuite, le scénario établi semble d’une précision chirurgicale. Les horaires, les lieux, les rôles de chacun, tout est en place pour que l’Ambassadeur soit enlevé sans encombre. Mais tout ça, c’est sur le papier.  Certaines données telles que l’instabilité mentale de quelques membres du commando, ou l’intervention de Goemond, un commissaire sans scrupules, fragiliseront la bonne tenue des opérations. Les protagonistes vont peu à peu s’enfoncer dans une voie qui semble sans issue.

UNE ADAPTATION RÉUSSIE

Pour ce nouveau polar graphique adapté d’un roman de son père, Doug Headline offre au monde de la bande dessinée une splendide opportunité de plonger dans l’histoire de Nada. Avant lui, c’était Claude Chabrol, associé à Jean-Patrick Manchette, qui avait donné vie à l’œuvre sur grand écran. Pour que Nada fonctionne aussi bien que la façon dont le cinéaste s’en était emparé, Headline devait garder ce ton violent, ironique voire parfois burlesque que l’écrivain donne tout au long du récit. Et en parallèle, qui de mieux que Max Cabanes pouvait lui donner l’ambiance graphique idoine pour que Nada soit aussi une réussite dans le neuvième art ?

Car après l’excellent Fatale, Max Cabanes réalise de nouveau un album de haute volée. Son trait et ses couleurs traduisent à merveille l’ambiance des années 70. Cette pluie et ce brouillard omniprésents définissent autant les conditions climatiques que l’état psychologique dans lequel se trouve ses personnages. Ceux-ci sont d’ailleurs tellement bien dessinés qu’on se surprend à éprouver de l’empathie pour eux. Tout spécialement Épaulard dont la « gueule » n’est pas sans rappeler celle de l’acteur Maurice Garrel. Sans oublier Treuffais où la détresse s’accroit sur son visage au fur et à mesure que l’intrigue avance. Et il y a Cash, qui sur une case ou deux ressemblerait à Charlotte Rampling. Un physique aussi froid qu’envoûtant.

Au final, les deux auteurs réussissent encore leur pari. Nous emmener dans l’univers sombre, dénonciateur et savoureusement grotesque de Jean-Patrick Manchette. Nada en est l’excellent résultat.

Article posté le vendredi 05 octobre 2018 par Mikey Martin

Nada de Jean-Patrick Manchette et adapté par Doug Headline et Max Cabanes (Dupuis) décrypté par Comixtrip, le site BD de référence
  • Nada
  • Scénariste : Doug Headline
  • Dessinateur : Max Cabanes
  • Adapté du roman de : Jean-Patrick Manchette
  • Éditeur : Dupuis (Aire Libre)
  • Prix : 28,95 €
  • Parution : 05 octobre 2018
  • ISBN : 978-2800162515

Résumé de l’éditeur : Ils sont six : Épaulard, l’expert vieillissant ; D’Arcy, l’alcoolique violent ; Buenaventura Diaz, le caméléon aux identités multiples ; Treuffais, le prof de philo désabusé ; le jeune Meyer, dont la femme folle finira bien par le tuer un de ces quatre ; et Cash, la putain auto-proclamée à l’intelligence troublante. Des profils aussi disparates que leurs passés respectifs. Pourtant, ensemble, ces paumés d’extrême gauche formeront le groupe « Nada ». Leur premier coup d’éclat : enlever l’ambassadeur américain, en visite discrète dans une maison close parisienne. Une opération aussi risquée exige audace et maîtrise. Mais si le gang de marginaux l’exécute sans coup férir, la suite ne sera pas si simple. Chargé de l’affaire, le rusé commissaire Goémond va mener une sanglante traque aux « anarchistes »… Entre morts inutiles, dégâts collatéraux et pressions politiques, les membres du groupe « Nada » s’apprêtent à passer les plus longues heures de leur existence… Avant quelle fin ?

À propos de l'auteur de cet article

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Mikey Martin

Mikey, dont les parents ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !

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