Changer de perspective pour offrir un autre regard sur la réalité. C’est un procédé narratif ancien et efficace. Yann Brouillette et Paolo Loreto emploient ce même artifice sur Règnes modernes tome 1 – Prédation prodigieuse, publié chez Paquet. Ce faisant, ils offrent un ouvrage dont les thématiques lorgnent pleinement vers le roman graphique, sous un support de BD traditionnelle. Une croisée des mondes pertinente ?
Règnes modernes tome 1 : comme un fond de mauvaise conscience dans la gorge
Une soirée de collecte de fonds est organisée. De riches personnes dégustent des cocktails, profitent de numéros d’animaux savants, pendant que des scientifiques tentent de récupérer de l’argent pour financer la recherche contre une maladie dégénérative du cerveau. Mais tout bascule quand une partie de la foule commence à lancer des cocktails molotov en scandant des slogans religieux. Mais le plus étrange n’est pas là. Au même moment, un des animaux s’est mis à parler pour demander la libération de tous les siens. Impossible ? Doug Bark, le chef de la sécurité, va devoir protéger ce prodige ambulant et le scientifique qui voudrait bien comprendre comment la chose est possible.
Le spoiler le moins bien divulgâché de l’Histoire du spoiler
Cette présentation est volontairement écrite de manière très neutre, mais la couverture vous a déjà révélé tout le sel de cette histoire : Les animaux sont pensants et les humains ne font pas preuve de conscience. Voilà le monde de Règnes modernes tome 1. Voilà le décalage voulu par le scénariste Yann Brouillette, pour nous amener à réfléchir.
Règnes modernes tome 1 fait dans le sensible, pas dans la dentelle
La scène d’introduction est en elle-même une claque. Elle met en scène une chasse à l’homme, sur fond de pensées réfléchies. On assiste donc à une traque et une mise à mort, avec les mêmes mots qu’emploient les chasseurs humains, quand ils tuent des animaux. C’est glaçant, car le parallèle est immédiatement installé dans la tête du lecteur. Tout ce qui va se jouer ensuite va venir renforcer l’intention et la question suivante : accepterions-nous que ce que l’on inflige aux animaux soit infligé à notre espèce ? Et si oui, est-ce juste ?
L’antispécisme dans le débat politique
La question est désormais hautement politique. Il ne s’agit plus seulement des actions de soin menées par des associations comme la SPA ou la LPO. La question antispéciste est désormais politique, puisque certains députés écologistes comme Aymeric Caron la portent dans leur plateforme électorale. Et que le droit des animaux évolue pour leur offrir plus de protection face à l’humain. En tous cas, pour les animaux de compagnie. Pour les animaux d’abattage, le sujet est encore plus épineux, amenant à des actions intenses, notamment d’association comme L214.
Quel genre pour colorer le récit de Règnes modernes tome 1 ?
Alors voilà, Règnes modernes nous invite à réfléchir à tout cela.
Et pour ce faire, il adopte le genre du thriller politique. Brouillette met en scène un complot religieux, des avancées scientifiques qui dérangent, et un héros abîmé par la vie. Il y a de la lâcheté, de la veulerie, de la bigoterie, mais aussi du courage, de l’héroïsme ou de l’empathie. Pour un premier tome de 50 pages, c’est tout à fait réussi.
Rencontre avec un dessinateur qui peut faire ses preuves
Pour ce qui est du dessin, c’est un artiste italien qui a été choisi, Paolo Loreto. Règnes modernes tome 1 est son premier album complet publié en France. Auparavant, il a fait ses armes sur notre marché via les albums collectifs des éditions Petit à Petit.
Et il faut bien reconnaître que c’est un artiste solide qui se présente face à nous. Son dessin, très inspiré par la ligne claire, ne souffre pas de défaut majeur. Il peut gagner encore en affinant la diversité des expressions de ses personnages. Mais c’est plus une question d’habitude à prendre, de maturité à atteindre, que de défaut technique. Il présente aussi une bonne gestion des noirs et des hachures, qu’il utilise avec parcimonie pour renforcer le pouvoir narratif de certaines cases.
Règnes modernes tome 1 : parlez-en à votre libraire
Règnes modernes tome 1, de Yann Brouillette et Paolo Loreto, c’est un album qui a le potentiel pour plaire à des très nombreux lecteurs de BD franco-belge classiques. On peut ensuite ne pas adhérer à l’antispécisme en tant que philosophie politique, mais il faudrait faire preuve de peu d’empathie pour ne pas accrocher un minimum à cette histoire.
Attention, pour finir. Cet album est noté ½, la suite sortira rapidement. Mais de mes informations, l’éditeur n’écarte pas une suite si la série trouve son public. Considérez-le plutôt comme un premier cycle. Si les libraires et les lecteurs veulent bien rendre cela possible.
- Titre : Règnes modernes tome 1 – Prédation prodigieuse
- Scénariste : Yann Brouillette
- Dessinateur : Paolo Loreto
- Coloriste : Valentina Grassini
- Éditeur : Paquet
- Date de publication : 21 janvier 2026
- Nombre de pages : 48
- Prix : 10€
- ISBN : 9782889323852
Résumé éditeur : Et si nous inversions tous nos repères sur la terre: les humains sont des êtres dénués de paroles à la merci des âmenimaux vivants sur terre. Tout bascule lorsqu’une humaine se révolte et hurle pour la libération des humains… Est-ce l’aube d’une nouvelle ère ? Cette dernière est au coeur de toutes les convoitises mais pourquoi autant d’acharnement à la retrouver ? Est-ce le début de la fin du règne des âmenimaux ?
