Reiser, les années Pilote

C’est une superbe idée. Le chaînon manquant pour de nombreux fans au sujet de l’oeuvre du fabuleux Reiser. Car si tout le monde a encore en mémoire les nombreux dessins réalisés par le père du Gros Déguelasse dans Hara-Kiri ou Charlie Hebdo, beaucoup ignorent que durant cinq ans, Jean-Marc Reiser a posés ses crayons à la rédaction de Pilote.

C’est vrai, il s’agit presque d’une incongruité au regard de l’humour vachard de Jean-Marc Reiser et du style plutôt propre sur lui de Pilote où veillait René Goscinny. Comment les deux pouvaient-ils cohabiter? Tout simplement parce que le scénariste d’Astérix, rédacteur en chef du journal des éditions Dargaud, était admiratif du travail de ce jeune homme et le défendait malgré, parfois à ses débuts, de sévères courriers de parents de lecteurs.

La venue de Jean-Marc Reiser à Pilote s’est faite d’une manière un peu forcée. Car en juin 1966, Hara Kiri, où il officiait depuis la création en 1960 et dont le tirage avoisinait les 250.000 exemplaires, était interdit à l’affichage et à la vente aux mineurs. La mesure serait venue directement de Mme De Gaulle et menaçait très sérieusement l’avenir déjà précaire du journal du Professeur Choron et de François Cavanna. Il fallu près de six mois et une mobilisation de plusieurs personnalités du monde culturel et politique pour que le premier ministre, Georges Pompidou, lève cette interdiction au début de l’année 1967. Personne ne le savait encore mais les jours d’Hara-Kiri Hebdo étaient cependant comptés. Trois ans plus tard, le titre ne se relèverait pas de sa fameuse et ultime une du 16 novembre 1970 « Bal tragique à Colombey: 1 mort »annonçant le décès du général De Gaulle et se référant également à l’incendie tragique une semaine plus tôt de la boîte de nuit Le Cinq-sept à Saint-Laurent-du-Pont. Interdit dès la fin de matinée par le ministre de l’intérieur, Raymond Marcellin, pour « pornographie », Hara-Kiri Hebdo devint dès la semaine suivante Charlie Hebdo.

Toujours est-il qu’à la rentrée 1966, Jean-Marc Reiser se trouve dépourvu. Ayant besoin de travailler, il se présente à la rédaction de Pilote où on lui confie tout d’abord la réalisation de scénarios. Au total, 19 de ses histoires seront illustrées entre novembre 1966 et janvier 1969 par Roger Bussemey, Cabu, Bob de Groot, Derib, Henri Dufranne, Marcel Gotlib, Kalkus (le pseudo de Nikita Mandryka), Georges Lacroix, Jean-Claude Mézières, Ramon Monzon et Ricor (Patrice Ricord).

Mais Reiser est un auteur complet et le dessin lui manque. Il parviendra finalement à publier sa première planche dans le Pilote numéro 409, d’août 1967, tout en ayant repris sa collaboration avec Hara-Kiri Hebdo. L’aventure durera jusqu’au numéro 643 de mars 1972. Entre-temps, Hara-Kiri Hebdo est devenu Charlie Hebdo et son rédacteur en chef, François Cavanna, ne voyait pas d’un très bon oeil que « ses » dessinateurs vedettes signent dans d’autres journaux.

Durant ces cinq années où il a travaillé pour Pilote, Reiser a dessiné au total 145 histoires courtes, allant de une à trois planches, qui n’avaient jusqu’ici jamais été publiées en album. A la manière de Gotlib et sa célèbre Rubrique à Brac, Jean-Marc Reiser transcrivait son regard sévère et toujours drôle sur l’actualité et la société qui l’entourait. Il donnera naissance aux fameuses tribulations de l’éléphant alcoolique ou aux Mémoires d’Yvette Horner.

Tout un univers que les éditions Glénat ont eu la bonne idée de rééditer sous une belle intégrale de 272 pages enrichie par un dossier très bien fait permettant de resituer pleinement les planches dans leur contexte d’origine. Et plus de quarante ans après, l’humour de celui qui fut consacré Grand Prix d’Angoulême en 1978 et disparu prématurément d’un cancer des os en 1983, n’a pas pris une ride.

C’est génial. C’est du Reiser.

Article posté le mercredi 30 novembre 2011 par Nicolas Albert

  • Reiser, les années Pilote
  • Auteur : Reiser
  • Editeur : Glénat
  • Prix : 25 €
  • Sortie : le 30 novembre 2011

À propos de l'auteur de cet article

Nicolas Albert

Nicolas Albert

Nicolas Albert est journaliste à la Nouvelle République - Centre Presse à Poitiers. Auteur de plusieurs livres sur la bande dessinée (Atelier Sanzot, XIII 20 ans sans mémoire…) ou de documentaires video, il assure également différentes missions pour le festival international de la bande dessinée d'Angoulême : commissaire d’expositions (Atelier Sanzot, Capsule Cosmique, Boule et Bill, le Théâtre des merveilles, Les Légendaires…), metteur en scène des concerts de dessins, rédacteur en chef de la WebTV et membre du comité de sélection.

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