Huber Éditions réédite Ripple – Une prédilection pour Tina de Dave Cooper. Mêlant obsessions, névrose et érotisme sordide, cette œuvre unique dérange autant qu’elle fascine.
Ripple, itinéraire d’un auteur raté.
Dans la vie, Martin De Serres scénarise et dessine des histoires pour enfants. Et depuis toujours, il n’a qu’un souhait : ravir les plus petits avec ses aventures. Mais voilà, parfois, le principe de réalité vous rattrape. Et à force de refus de la part des éditeurs, Martin s’est fait une raison et a dû revoir ses ambitions à la baisse. Alors le point positif à toutes ces déceptions, c’est que les mêmes éditeurs font appel à lui pour dessiner des projets sans intérêt. Et à défaut d’être valorisant, ça paye les factures.
Croire en ses rêves… érotiques.
Mais un jour, Martin apprend qu’il a obtenu une bourse pour créer sa propre exposition d’œuvres érotiques. À la recherche de modèles féminins, il essuie refus sur refus. Mais finalement, une jeune femme répond à ses annonces. Elle s’appelle Tina. Elle est ronde, disgracieuse et de l’aveu même de Martin, elle est même plutôt laide.

Et pourtant, le dessinateur va rapidement ressentir pour son modèle une sorte de fascination qui va se transformer en obsession. Et sans qu’il s’en rende compte, Martin va entamer une relation toxique avec Tina. Hypnotisé par son modèle et les dessins qu’il réalise d’elle, le dessinateur ne voit plus que par elle.

Ripple : un Pygmalion « choisi par un genre de Cupidon cruel et vicelard ».
Et il s’agit-là d’un des points qui fascinent dans l’œuvre de Dave Cooper. En effet, on retrouve bien le motif de l’artiste qui tombe amoureux de son œuvre. Et ensuite, persuadé de son statut dominateur, ce dernier croit avoir une emprise sur elle. Mais en réalité, sans que Martin ne s’en rende compte, il se rend coupable d’une forme d’asservissement aussi volontaire que destructeur. À ce titre, le style graphique influencé par les cartoons est parfaitement mis eu service de cet aspect de l’œuvre.
L’art du contre-blason.
Par un trait parfois épais, irrégulier et l’usage d’un hachurage griffonné, il souhaite montrer l’anti-femme fatale dans tout sa splendeur et sa crudité. Ainsi, l’artiste canadien provoque et invite à ressentir du dégoût. Pas pour la jeune femme, bien entendu, mais pour l’homme, l’artiste qui croit que son modèle peut et doit lui appartenir. Pourtant, elle le fascine autant qu’elle l’agace. Surtout quand elle réagit comme une adolescente capricieuse. Mais d’ailleurs… Martin sait-il quel âge a Tina ?
Tina, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Ti-na.
C’est par ces mots que Dave Cooper aurait pu commencer Ripple – Une prédilection pour Tina. Et effectivement, par bien des aspects, cette œuvre rappelle le chef d’œuvre de Nabokov : ce désir obsessionnel, cette attirance irrépétible pour une jeune fille, cette relation destructrice confessée à la première personne par un adulte malsain. Du thème à la narration, on ressent bien l’influence du roman qui fit scandale en 1959. David Cronenberg, qui signe la préface de l’édition le souligne d’ailleurs très justement. Mais là où certains lecteurs de Lolita ont fait de Humbert Humbert la victime d’une nymphette, Dave Cooper ne permet à aucun moment cet élan malsain d’empathie. Martin De Serres n’est définitivement pas une victime. Il est responsable de sa déchéance, comme nous invite à le vérifier la narration en boucle de l’œuvre. En effet, Ripple – Une prédilection pour Tina se termine là où il a commencé. Et finalement, c’est à la relecture qu’on perçoit les détails jusque-là passés inaperçus, à la lumière de ces cases dessinées au crayon rouge, sorte d’autobiographie illustrée qui montre l’inévitable écart entre la réalité et sa représentation.

Vingt-deux ans après sa première publication, Huber Éditions (Doubles Vies) réédite Ripple – Une prédilection pour Tina. Et aujourd’hui encore, sa lecture dérange et met mal à l’aise. Mais elle n’a rien perdu de sa force et elle invite toujours à une puissante remise en cause qui repousse toujours plus loin les clichés toxiques.
- Ripple – Une prédilection pour Tina
- Auteur : Dave Cooper
- Traducteur : Baptiste Neveux
- Éditeur : Huber
- Prix : 28 €
- Parution : 24 janvier 2025
- Nombre de pages : 136
- ISBN : 9782492042157
Résumé de l’éditeur : Une relation de travail sérieuse entre un peintre et son modèle tourne à la sexualité la plus confuse. Face à l’insatiabilité de Tina, Martin, qui rêve d’être reconnu dans ses obsessions personnelles plutôt que pour des commandes commerciales, doit réévaluer ses notions de la beauté et passer de la répulsion à l’avidité. En même temps, les motivations de travail de Tina évoluent. Entre mépris de soi et inclinaisons vers l’autre, les tribulations physiques et émotives de Martin et Tina conduisent le couple vers une fin destructrice mais inéluctable.
À propos de l'auteur de cet article
Victor Benelbaz
Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.
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