Silent Jenny

Le monde a connu l’apocalypse il y a bien longtemps, pourtant, certaines personnes tentent tant bien que mal de maintenir la vie et l’humanité. Dans Silent Jenny, Mathieu Bablet nous chante cette complainte.

Silent Jenny, on vous l’avait bien dit…

À une époque qu’on espère aussi lointaine que possible, la Terre n’est devenue qu’un amas de poussière, de roches et de d’étendues acides.

 

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)

La folie des hommes ayant bouleversé le climat, les espèces ont disparu les unes après les autres. Et lorsque ce fut le tour des insectes pollinisateurs, celle qu’on appelait jadis « la planète bleue » devint complètement stérile.

Mais si faut-il mourir…

Les plus résignés décidèrent alors de s’installer dans des villes insalubres dirigées par la puissante entreprise Pyrrhocorp.

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)

Mais d’autres, plus téméraires, décidèrent qu’il fallait continuer à avancer, coûte que coûte. Ils s’établirent donc dans des monades, des villages mobiles, bien décidés à arpenter le monde, en espérant qu’un jour, cela en vaille la peine.

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)Silent Jenny : à la croisée des mondes.

Jenny, elle, vit justement dans une monade appelée le Cherche-Midi.

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)

Elle travaille pour Pyrrhocorp en tant que microïde. En d’autres termes, vêtue d’une combinaison capable de la rapetisser, elle est chargée d’explorer les entrailles de la Terre, à la recherche d’ADN d’abeilles. Qui sait ? Si elle y parvenait, il serait sans doute possible de retrouver le monde d’avant.

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)

La fin d’une trilogie.

Avec Silent Jenny, Mathieu Bablet clôt une trilogie de science-fiction initiée en 2016 avec Shangri-La, à laquelle avait suivi Carbone & Silicium en 2020. Ainsi, après le space opera, la dystopie cybernétique, le talentueux artiste ajoute une nouvelle pierre à son édifice avec une fable écologique. Et la première chose qui nous frappe, ce sont les qualités graphiques de cette œuvre.

De rouille et d’os.

Dès les premières pages, le dessinateur impressionne. Mais qu’on ne s’y trompe pas, bien loin d’une esthétique lisse, il s’évertue à créer une ambiance faite d’un ocre jaunâtre au goût ferreux. Ainsi, on est absolument fasciné par certaines doubles pages montrant des décors à couper le souffle, ou des monades au design steam-punk époustouflant. Et petit à petit on se prend au jeu, on se laisse guider par la dynamique créée par une composition de pages extrêmement soignée. On se sent alors comme attiré par cet inconnu qui s’offre à nous, qu’il soit infiniment grand ou infiniment petit.

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)

Incontestablement, après Shangri-La et Carbone & Silicium, Mathieu Bablet change d’ambiance, de perspective pourrait-on même dire. Car après le nihilisme du premier opus et le pessimisme du deuxième, Silent Jenny permet enfin d’envisager un avenir, aussi difficile soit-il.

Pessimiste, mais pas résigné.

Le fait est que pour Mathieu Bablet, les changements que beaucoup craignent pour notre planète sont désormais inéluctables. Pourtant, bien loin de la frénésie ambiante, le scénariste pense que l’humanité ne va pas abandonner. Ainsi, une fois que notre monde aura sombré, il imagine que les hommes vont faire preuve de résilience. Alors, ils se réorganiseront pour continuer à avancer, pour éviter de se scléroser.

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)

L’art du symbole.

Tous ces éléments, et bien d’autres, sont explicitement intégrés à l’histoire racontée dans Silent Jenny. Et c’est pour cette raison que la lecture est empreinte d’une certaine mélancolie. Car au fur et à mesure qu’on parcourt les pages, on doit avant tout faire le deuil de l’humanité qu’on connaît et qui périclite, nous dit l’auteur. Mais Mathieu Bablet a parfaitement conscience de cette nécessaire mise à nu et il nous accompagne dans cette épopée aux airs de fuite en avant salutaire.

Suivre la piste.

Ainsi, lorsqu’on lit Silent Jenny, aux côté de Jenny, mais aussi de Mèrepère et des autres, on a l’impression de vivre une expérience, un apprentissage visant à nous donner la sagesse nécessaire pour avancer sur le chemin cahoteux qui s’annonce. Car clairement, Mathieu Bablet ne compte pas nous donner toutes les réponses. Il nous donne des clés, libre à nous de les utiliser, en repérant les pierres blanches que l’artiste a semées le long de la route. Que ce soit dans le sillage des monades nomades, ou bien loin de l’ombre de la tour Pyrrhocorp, afin de profiter du soleil, comme le ferait un pyrrhocore cherche-midi.

« On peut parfaitement s’enchanter du monde dans lequel on vit, tout en étant terrifié de la direction dans laquelle on va. »

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)

Article posté le dimanche 09 novembre 2025 par Victor Benelbaz

Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Label 619)
  • Silent Jenny
  • Scénariste : Mathieu Bablet
  • Dessinateur : Mathieu Bablet
  • Éditeur : Rue de Sèvres
  • Collection : Label 619
  • Nombre de pages : 320
  • Prix : 31.90€
  • Date de sortie : 15 octobre 2025
  • ISBN : 9782810208005

Résumé éditeur :  Dans un futur lointain, les insectes pollinisateurs ont disparu à la suite de grands bouleversements climatiques, poussant les humains à arpenter des paysages stériles à bord de « monades » ; des vaisseaux-villages motorisés. C’est dans l’une d’elle que vit Jenny, déterminée à récupérer les dernières traces ADN d’abeilles dans l’espoir de retrouver le monde d’avant…

À propos de l'auteur de cet article

Victor Benelbaz

Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.

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