Tachycardie : la face trashée de l’iceberg

Chronique sociale nourrie du profond désespoir de ses personnages, Tachychardie invite à regarder le monde autrement. Sous la surface d’un récit en demi-teinte, l’amour finalement palpite.

À bien y regarder, Roxanne vend ses culottes, la première bande dessinée de son autrice (sélection officielle au Festival d’Angoulême 2023) empruntait peu ou prou la même voie. Doit-on parler formule ? Calcul ? Patte et style plutôt. Dans celle-ci, Roxanne décidait du jour au lendemain de vendre ses sous-vêtements sur le net afin de mieux pimenter son quotidien.

Sous cette joyeuse couverture couleur, la réalité de Roxanne, étrange, goguenarde et surtout très libre, n’était pas faite pour plaire à tout le monde. Derrière le rêche, le sale, le dégoûtant, Maybelline Skvortzoff laissait alors éclore un espoir, une rédemption et le sinueux parcours de sa piquante héroïne, camouflait une histoire d’amour qui ne disait pas son nom.

SUPER-ZEROS

La famille dysfonctionnelle sert aujourd’hui de cadre à Tachycardie (son nouvel opus sorti comme le précédent aux éditions Tanibis) qui navigue lui aussi dans un océan de surprises. Sa surface est un miroir tendu à nos sociétés d’apparences heureuses mais en réalité totalement déconnectées. Sans morale aucune, Tachycardie prend le pouls, étudie les mœurs en appuyant là où ça fait mal.

Ainsi, la mère cherche à rallumer la flamme de son couple abandonné sur l’autoroute de la routine. Le père, qui ne voit plus les efforts accomplis, préfère un épisode de Stranger Things à une petite partie de jambes en l’air. Ninon, la plus petite, et son amie Eva taillent leurs réputations d’ados dans le gras d’un action ou vérité.Et Judith, la grande, fait ce qu’elle peut en tant que vendeuse dans une échoppe bio. Quand elle ne cherche pas à éviter sa voisine dépressive, elle se came avec son rappeur/loser de mec.

Ici les super-héros sont des super-zéros, des quidams qui courent après l’affection et l’acceptation dans un long combat contre la vie et sa merditude.

BRICOLAGE

©Kietty Chrun Aguilar

Dans les nouvelles voies de la bande dessinée contemporaine, Maybelline Skvortzoff trace la sienne. Ni chroniques personnelles à la Salomé Lahoche (dont elle est très proche), ni BD documentaire à la Lou Lubie : Tachycardie marche entre les deux.

Plus ambitieux que le précédent projet, le récit montre une réelle maitrise de la narration. Son ardent propos se trouve ainsi encapsulé dans les silences, les regards et la manière qu’a l’autrice de malaxer la réalité en se saisissant d’instantanés fugaces qui en disent long avec peu.

Skvortzoff, interviewée par le média en ligne Froggys Delight en 2023 : « Généralement, plutôt que d’avoir un scénario bien ficelé dès le départ, j’ai des impressions et des scènes que j’ai envie de représenter, et après je fais mon bricolage avec. (…) Je ne pense pas trop mes histoires en termes de situation initiale, élément déclencheur, etc. (…) J’aime raconter les histoires vite, que l’on ne perde pas de temps. C’est vrai que du coup, je survole beaucoup de choses. »

GUÉLAR

C’est peut-être là le principal défaut de Tachycardie. À force de teinter ses récits de vie par le noir sans vraiment les creuser, Maybelline Skvortzoff nous paume un peu. Aussi bouleversants soient ses personnages, aussi nobles soient les sujets abordés (ménopause, puberté, acceptation de soi), on les subit plus qu’on s’y attache, la désagréable sensation que l’autrice recherche le mal-être pour le mal-être, que l’esprit volontairement revêche pose parfois plus qu’il n’impose, tantôt drôle, tantôt pathétique, parfois too much. 

Le dessin en noir et blanc, traits fins, nez anguleux, souvent coup de génie graphique lorsqu’il paraphrase la capture de ces instants du réel, parfois confus dans la caractérisation de ses nombreux personnages, ajoute lui aussi à cet entre-deux.

CÂLINER LE NOIR

De sa biographie aux références explicitement citées dans ses livres (M le Maudit, Alien, The Ugly Stepsister), Skvortzoff s’avoue passionnée par le cinéma d’horreur. On est très curieux de voir ce que pourrait donner sa maîtrise du glauque mise au service d’un récit du genre.

En l’état Tachycardie donne du grain à moudre, convie à voir le monde au-delà des apparences. Quand la mère de famille, déçue par l’issue qu’elle espérait autrement plus pimentée de la soirée huîtres et vin blanc qu’elle prévoyait avec son mari, s’enfile la demi-douzaine de fruits de mer restante, elle finit fatalement par en être malade, atteinte d’une diarrhée galopante au milieu des transports en commun. Seule, navrée, elle sera finalement aidée par son mari. Sous la merde, l’amour retrouvé.

Article posté le samedi 11 avril 2026 par Simon Lec'hvien

Tachycardie de Maybelline Skvortzoff (éditions Tanibis)
  • Tachycardie
  • Autrice : Maybelline Skvortzoff
  • Éditeur : Tanibis
  • Prix : 26€
  • Parution : Mars 2026
  • Pagination : 248 pages
  • ISBN :9782848410937

Résumé de l’éditeur : Dans ce récit choral, l’autrice de Roxane vend ses culottes saisit à un tournant de leur vie une galerie de personnages en quête d’amour et de reconnaissance. Au bord du précipice, qu’ils soient possédés par un ver solitaire ou hantés par un nude, trahis par des huîtres douteuses ou par un barbecue vengeur, leurs péripéties s’entremêlent et s’enchaînent avec frénésie.

À propos de l'auteur de cet article

Simon Lec'hvien

Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour TOPO, Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.

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