Tokyo Kaido T1 Les enfants prodiges

A paru, début Février, dans l’excellente maison d’édition Le Lézard Noir, le fascinant premier tome de Tokyo Kaido, nouvelle série de Minetaro Mochizuki auteur du sublime et très remarqué Chiisakobé, qui vient de se voir décerner le prix de la meilleure série lors du dernier festival d’Angoulême. Un prix amplement mérité, corrélé à un vif succès public et critique qui ne se dément guère au fil des mois. Juste retour des choses pour une maison d’édition indépendante qui s’acharne depuis des années à publier des ouvrages originaux et de qualités dans un souci de découverte sans cesse renouvelé que ne dictent aucuns impératifs commerciaux ou marketing particulier.

Mochozuki, un auteur discret mais incontournable

Chiisakobé met en scène une singulière galerie de personnages dont le mutique Shigeji, jeune maître charpentier, qui retourne dans son quartier natal pour s’occuper des obsèques de ses parents et remettre à flot, vaille que vaille, l’entreprise familiale. Il se retrouve alors face à la têtue Ritsu, une amie d’enfance que la vie n’a pas épargnée non plus. La jolie jeune femme entraîne dans son sillage cinq orphelins au caractère bien trempé qui bousculeront les habitudes du solitaire et énigmatique Shigeji et, très vite, leur relation prendra une tournure étonnante. Usant de cadrages originaux et d’une mise en page soignée, Mochizuki impressionne par sa maitrise graphique. Au sommet de son art, il aborde de nombreux thèmes et parvient à transmettre énormément d’émotions grâce à un dessin sobre aux traits nets et élégants. Une formidable humanité se dégage de cette œuvre qui fait la part belle aux regards échangés, à la position des corps, et aux moindres détails du quotidien qui, souvent en disent plus que bien des mots. Chiisakobé est une œuvre riche de sens, complexe et épurée, d’une rare beauté plastique.

Certains lecteurs, plus avertis, se souviendront de la série Dragon Head paru chez Pika à la fin des années 90, une œuvre marquante à plus d’un titre. Lors d’une banale sortie scolaire entre lycéens survient une terrible catastrophe et brusquement leur train déraille. Ils se réveillent alors ensevelis sous des gravats, les cadavres de leurs camarades encore chauds amoncelés sous les décombres. A mesure que l’activité volcanique se dérègle, l’atmosphère devient fiévreuse, la folie et la peur gagnent les survivants, transformant peu à peu le récit en un thriller psychologique perturbant au cœur d’un environnement post apocalyptique hostile. Dragon Head marqua durablement les esprits à une époque où les sorties manga était beaucoup moins fréquente. Il y a fort à parier que certains lecteurs plus que trentenaires se rappellent encore de l’ambiance angoissante et suffocante qui baigne le récit. Notons que Pika réédite actuellement la série, qui comptera 5 doubles volumes, dans un appréciable grand format.

L’épure du trait, la maitrise et l’inventivité de la mise en page et du découpage dont Mochizuki fait preuve dans Chiisakobé sont le fruit de ses nombreuses années de recherches graphiques. Notamment le travail entamé dans la série Tokyo Kaido -parue en 2008 au Japon- autour de la gestuelle, la position des corps et l’expression des visages qui permet au lecteur de rentrer si aisément dans la tête des personnages et de comprendre si justement leur état d’esprit.

De singuliers troubles cérébraux

Le jeune et brillant Dr Tamaki, éminent spécialiste du cerveau, accueil dans sa clinique enfants et adolescents atteints de troubles neurologiques graves et très rares, auxquels le monde médical peine à trouver les traitements adéquats. Il leur prodigue des soins expérimentaux et un accompagnement psychologique, entouré d’une équipe de soignants attentifs à leur bien être. Nous suivrons dans ce premier volume de Tokyo Kaido le parcours de quatre jeunes gens.

Hashi, est un garçon de 19 ans, qu’un fragment de métal planté dans le cerveau l’oblige à exprimer tout haut et sans aucun filtre ses opinions, souvent désobligeantes. De nature placide et de tendance asociale, il lui arrive d’avoir un comportement excentrique et de s’automutiler pour tenter d’échapper à sa tragique condition. Une jeune femme de 21 ans, la douce et calme Hana, est soudainement sujette à des crises d’orgasmes incontrôlables très embarrassantes suite à une infection du cerveau. Mari, une fillette de 6 ans, ne perçoit aucun être humain autour d’elle même s’il est possible de communiquer avec elle via écrans interposés. Quant à Hideo, 10 ans, il souffre d’hallucinations visuelles et auditives causées par une maladie congénitale. Il est persuadé de voir des extraterrestres, de parler aux dieux et d’être lui-même un super héros. Les différents troubles dont souffrent ces jeunes gens conditionnent leur vision du monde et les dotent d’une vie intérieure extraordinaire dont ils s’accommodent plus ou moins selon leurs caractères.

De quoi Tokyo Kaido est-il le titre ?

De curieux éléments émaillent la lecture de Tokyo Kaido donnant une impression d’étrangeté très proche de certaines œuvres de David Lynch, telle la haie de cyprès à la silhouette inquiétante qui borde la clinique impeccable de blancheur, projetant une ombre quasi démoniaque et qui semble jouer le rôle de barrière invisible avec le monde ordinaire. Ou encore l’équipe soignante, sujette à des comportements parfois incongrus : par exemple Bibi le vigile, tout en short, Ray Ban et fine moustache, qui brandi son nunchaku de manière obsessionnelle. Mais aussi le mystérieux Dr Tamaki qui à l’air de cacher des choses et à bien du mal à concilier travail et vie familiale. Cette étrangeté qui entoure la clinique, son personnel et ses patients est un des mystères de plus qui habitent ce premier volume.

Tokyo Kaido est riche en références en tous genres, sous entendus bizarres, situations cocasses dont il s’agira de laisser le plaisir de la découverte au lecteur. Cependant, le plus surprenant reste l’univers mental dans lequel les malades évoluent et dont Mochizuki arrive à rendre compte avec grande finesse. Subtilement il brouille les pistes et s’opère alors un glissement progressif entre réalité et fantasme. Car finalement : à quel point les perceptions des patients sont-elles véritablement imputables à leurs seuls troubles neurologiques ? Ne seraient-ils pas capable de percevoir une réalité co-existante à la nôtre ?

Tokyo Kaido c’est aussi le titre du manga, dessiné par Hashi durant son hospitalisation, qui narre les mésaventures d’un monstre hideux dont la mère s’acharne à le faire s’intégrer parmi les humains. En vain, car celui-ci sera, invariablement et violemment, rejeté par ses camarades. Hana en lisant le manga, prend conscience du mal être émotionnel et de la quasi impossibilité communicationnelle dont souffre Hashi. Cette mise en abyme de l’incapacité des personnages à vivre normalement au sein de la société est un élément central dans l’œuvre de Mochizuki. Difficile de ne pas voir à travers ce dispositif narratif une fascinante métaphore des propres tourments de l’auteur.

Angoisses, doutes et créations artistiques

Mochizuki exprime dans son œuvre toute la difficulté de s’affranchir des codes et des normes sociales inhérentes à nos sociétés modernes. Avec Tokyo Kaido il parle de lui en abordant de manière détournée la thématique du doute, du manque de confiance et d’estime de soi qui entrave la créativité. Mais finalement, ce manque de certitude ne serait-il pas le moteur même de la créativité de l’auteur qui en dépassant ses propres peurs et angoisses s’obligerait à développer de nouveaux codes graphiques ? D’ailleurs, Mochizuki, suite à la parution de Tokyo Kaido dans une relative indifférence, ira jusqu’à s’extraire lui même de l’univers très normé de l’édition japonaise pour aller vers un travail plus artisanal en changeant d’éditeur. Celui-la même qui lui proposa alors d’adapter un roman qui donnera lieu à la création du sublime et universel Chiisakobé.

Mochizuki prend son temps, d’abord pour développer la personnalité des différents protagonistes qui peuplent le récit, puis pour installer cette curieuse ambiance entre normalité et fantasme qui surprendra le lecteur. Ce premier tome de Tokyo Kaido semble forcément moins abouti, comparativement, que Chiisakobé et souffre peut-être des hésitations de son auteur à trouver son propre langage graphique. Cependant, il n’en reste pas moins très proche au niveau du dessin, dans un magnifique noir et blanc très pop. Évidemment, nous attendons la suite avec impatience tant l’auteur laisse de nombreuses pistes à suivre et de questions en suspens. Incontournable, ce très bel ouvrage, à l’étrange beauté pulp, évoquera un mariage pas si improbable entre l’américain Charles Burns (Black Hole) et le japonais Atsushi Kaneko (Bambi, Soil, Wet Moon, Death&Co).

Pour les plus curieux vous trouverez, entre d’autres choses intéressantes, deux interviews de Mochizuki dans le n°12 de la très bonne revue Kaboom et dans le n°1 de la nouvelle revue Atom, spécialisée en BD asiatique.

Article posté le samedi 25 mars 2017 par Thomas Follut

Tokyo Kaido Minetaro Mochizuki (Le lézard noir) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Tokyo Kaido T1 Les enfants prodiges
  • Auteur : Minetaro Mochizuki
  • Editeur : Le Lézard Noird
  • Prix : 15€
  • Parution : 09 février 2017

Résumé de l’éditeur : L’excentrique Dr Tamaki mène des recherches sur le cerveau. Hashi, 19 ans et demi, a un petit fragment de voiture qui est resté dans son cerveau suite à un accident, et depuis il ne peut s’empêcher de dire à voix haute tout ce qu’il ressent et tout ce qu’il pense. Hana, 21 ans, peut être soudainement prise d’un orgasme n’importe où, n’importe quand, et même en public. Le cerveau de Mari, 6 ans, ne perçoit pas les gens qui l’entourent, et elle vit dans un monde isolé où il n’y a aucun autre être humain à part elle. Hideo, 10 ans, dit avoir des «super pouvoirs», et peut «entrer en contact avec les extra- terrestres». Entre drame et comédie loufoque baignée dans une atmosphère à la twin peaks, Mochizuki met en scène avec intelligence des êtres qui devront surmonter leurs particularités.

À propos de l'auteur de cet article

Thomas Follut

Libraire et passionné par la BD sous toutes ses formes et dans toutes ses déclinaisons possibles (franco-belge, indé, roman graphique, comics, manga, fanzine) j'aurais à cœur de vous faire découvrir des ouvrages originaux et de qualités.

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