Après Le petit frère, JeanLouis Tripp poursuit sa plongée dans ses souvenirs avec Un père. Et avec Francis, tout ne fut pas simple. Entre tensions et admiration, découvrez l’histoire de ce père et ce fils dans la France des années 60.

Jean-Louis, Fils d’instits
Jean-Louis Trippier (oui, il n’aime pas son nom de famille, d’où le raccourcissement en Tripp) est né le 4 février 1958 à Montauban dans le Tarn-et-Garonne. Il est le fruit d’un couple d’instituteurs. Des instits à “l’ancienne”, communistes. Des enseignants passeurs de savoirs, là, avant tout pour leurs élèves, pour les faire avancer. Premier étage de l’ascenseur social (qui fonctionnait à l’époque).
Le communisme chevillé aux corps, non celui de Mao ou Staline – même s’il a fallu du temps pour se rendre compte des horreurs et intégrer les horreurs de ces tyrans. Le communisme de militants, là pour aider la communauté, les autres. Un communisme de terrain, proche des gens, entre la vente de L’Huma le dimanche sur les marchés ou la direction de colonies de vacances pour tous.

Ça frôle la mort mais c’est en vie
Jean-Louis est donc l’aîné de la famille. Comme il le souligne, il a été longtemps enfant unique. Chez les Trippier, on se forge soi-même par ses découvertes, ses réussites mais surtout ses échecs (il paraît que l’on grandit grâce à ça). On apprend à l’école et dans les livres, on s’élève dans la société par les savoirs.
Donc le petit Jean-Louis fait ses armes là en bricolant un vélo (alors qu’il aurait voulu une mobylette) quand il est ado et ici en explorant les environs du chalet de Bon-Papa et Bonne-Maman, les grands-parents. A un an et demi, il marche seul, slalome entre les voitures, s’approche de la rivière. Cette “vilaine promenade” entre dans la mémoire familiale. ça frôle la mort mais c’est en vie. Et ça refrôle la mort quelques mois plus tard à Madrid, lorsque, déshydraté par une diarrhée, il faillit y passer.
Il est costaud Jean-Louis. Sur ses appuis tel un vrai rugbyman qu’il fut plus jeune (comme quasiment tous les hommes de la famille).
Francis, un père attirant et répulsif
Après quelques années seul, Jean-Louis est rejoint par deux frangins. Dominique et Gilles – petit frère décédé à onze ans comme il le relate dans son précédent ouvrage Le petit frère, bouleversant et beau.
La famille parcourt alors la France de long en large – il n’aime pas trop ça, Jean-Louis – et parfois même des pays de l’ex-bloc communiste. Les voyages forment la jeunesse, ils permettent également de s’ouvrir aux autres.
Et dans tout ça alors, le père ? Francis, costaud comme son fils, est à la fois le pilier de la famille sur qui on peut compter et le père qui ne comprend pas toujours son fils. Sans en avoir honte, Jean-Louis et Francis, c’est le jour et la nuit, l’attirance et la répulsion. Une envie irrépressible de s’émanciper de ce paternel qui en impose. Une adolescence empreinte de liberté, de filles et de dessin. Et à 18 ans, en plein deuil de Gilles, le grand saut dans le monde de la bande dessinée. Et comme à leur habitude, pas de frein, pas d’obstacle. Les parents laissent leur petit quitter le nid pour grandir…

Un père qui transmet
JeanLouis Tripp et son père, c’est une histoire chaotique. Un parcours sinueux. Un long chemin pour partager et se comprendre. Les tensions sont nombreuses entre Francis et JeanLouis.
Pourtant, si le père s’est éloigné des siens (conflits avec son épouse, aventures avec de nombreuses femmes), il est toujours là. Réconfortant par sa présence mais pas trop au fait avec son fils.
Un père, c’est un joli portrait de famille, un très beau récit de transmission, l’amour d’un fils pour son père. Je dis “joli portrait de famille” parce que l’on ne parle pas que de Francis mais aussi de la mère de JeanLouis. Comme dans Le petit frère, elle est présente. Toujours.
Conter la vie
Comme il l’explique dans Un père, la mère de JeanLouis est celle qui conte, qui raconte l’histoire de la famille, plus ou moins éloignée. C’est sur sa mémoire et ses souvenirs que Tripp s’est appuyé. Elle peut enjoliver, faire d’un petit rien une légende, mais le fond est là.
Elle était là pour que l’auteur de Magasin général puisse raconter les moments douloureux de la perte de Gilles et elle est encore là pour cet album.
Et si finalement, ce grand talent de conteur que possède en lui JeanLouis Tripp ne venait pas de sa mère ? Cette transmission orale, à l’ancienne. Les histoires de famille que l’on se raconte autour d’une table. Parce qu’encore une fois, avec Un père, l’auteur d’Exstases montre son savoir-faire en termes de narration. Qu’est-ce que c’est fluide, prenant, parfois haletant mais tellement puissant. ça parait simple, mais c’est un vrai travail, minutieux dans les mots, dans la mise en scène. Peu d’auteurs et d’autrices de bandes dessinées possèdent ce don d’emporter leurs lecteurs avec une telle aisance.

Un père, deuxième d’une trilogie ?
Comme il nous l’avait confié lors d’une interview à Saint-Malo lors de la sortie du Petit frère en 2022, JeanLouis Tripp souhaitait mettre en images une partie de l’histoire familiale en trois albums. “Le prochain sera joyeux et drôle” affirmait-il. Finalement, s’il y a de la bonne humeur et de l’humour, Un père n’est pas toujours drôle. Moins pesant que le précédent, c’est sûr. Mais, il y a des tensions et des conflits dans ce récit.
Et comme dans Le petit frère, on retrouve la puissance des regards et des postures dans Un père. Comme sur la couverture, où face à face, JeanLouis et Francis se regardent. Comme un défi, mais également comme un amour filial, un vrai respect entre les deux. C’est aussi ça la force de Tripp, réussir à faire passer deux émotions en même temps. C’est ce qui les rend très attachants, ces deux gaillards !
Quand, on vous dit que JeanLouis Tripp est un sacré auteur de bande dessinée. Un artiste que l’on suit avec délectation. Un bédéaste avec lequel on sait que le voyage le temps d’une lecture sera fort. A 67 ans, le voilà à la tête d’une œuvre (Extases, Le petit frère, Un père) singulière aux messages universels. Ceux qui parlent et touchent. Où comment une histoire familiale résonne avec le plus grand nombre.
Que sait-on de ses parents ? Beaucoup et peu à la fois. C’est ce récit touchant qui nous fait réfléchir à cette question. Et si finalement, ce n’était pas si grave que ça, de ne pas tout connaître.
- Un père
- Auteur : JeanLouis Tripp
- Éditeur : Casterman
- Nombre de pages : 360
- Prix : 28€
- Date de publication : 14 mai 2025
- ISBN : 9782203295933
Résumé éditeur : Longtemps resté enfant unique, JeanLouis reçoit dans ses premières années l’affection exclusive de son jeune père. Mais avec la naissance de ses frère et soeur, cet âge d’or se termine, et ses parents se déchirent bientôt en d’incessants conflits. Ce climat de tension, qui exacerbe le désir d’indépendance du fils aîné, va influencer ses choix de vie. Dans cette nouvelle introspection, JeanLouis Tripp tente de comprendre le fossé qui s’est peu à peu creusé entre son paternel et lui, malgré l’affection profonde qui les relie à jamais.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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