Xerxès

20 ans après avoir écrit 300, un de ses plus grands chefs d’œuvre, Frank Miller nous livre ce qu’on a longtemps cru en être la suite : Xerxès, aux éditions Futuropolis.

UN GRAPHISME UNIQUE

Lorsqu’on entame la lecture de Xerxès, on est immédiatement frappés par la qualité des dessins de Miller, la construction des pages est vertigineuse et la maîtrise des ombres montre bien que le maître n’a rien perdu de son talent. Tout ce qui a fait la légende de Miller d’un point de vue graphique est là et seule l’absence de Lynn Varley à la colorisation pourrait éventuellement donner quelques regrets. Le style graphique est celui de 300 et l’histoire semble aussi s’y rapporter.

UNE FRESQUE HISTORIQUE

En revenant à un genre qui l’a élevé au rang de légende du comic book, Franck Miller prend un risque car la comparaison avec l’épopée de Léonidas est inévitable et la question de savoir s’il est possible de ne serait-ce qu’égaler un chef d’œuvre est légitime.

De ce point de vue, il faut reconnaître que Miller joue avec le feu. En effet, tout semble ramener à la bataille des Thermopyles : le format à l’italienne, le sujet, l’époque, le style graphique, la narration à la première personne, et bien entendu, le titre.

XERXES

L’histoire débute lors de la célèbre bataille de Marathon en 490 avant Jésus Christ et va se poursuivre jusqu’à l’avènement d’Alexandre le Grand à la bataille de Gaugamèles en 331 avant J.-C. La période est large, trop large pour ne suivre que la vie d’un homme, mais tout porte à croire que le fils de Darius sera le personnage central de l’œuvre, comme en témoigne la citation d’Hérodote qui sert d’épigraphe : « Au milieu de tant de myriades d’hommes, il n’y en avait aucun qui, par sa beauté et sa taille, fût plus digne que Xerxès lui-même de posséder cette puissance » (Hérodote, Histoires, VII, CLXXXVII).

Et pourtant, Miller s’évertue à l’éclipser, à le laisser dans l’ombre, à le faire disparaitre derrière d’autres protagonistes.

Ainsi, bon nombre de personnages teindront le devant de la scène, mais jamais Xerxès.

Dans les différents chapitres de l’œuvre, Miller nous présente plusieurs héros, comme Eschyle ou Thémistocle, mais à aucun moment le Grand Roi éponyme n’en fera partie. Tout juste survolera-t-il l’œuvre sans jamais en occuper le premier rôle.

UNE ŒUVRE PROTEIFORME

C’est indéniable, Miller ne cesse de surprendre et les attentes du lecteur sont systématiquement mises à rude épreuve. Par exemple, il mêle des références historiques issues d’une érudition impressionnante (on repèrera les références à des auteurs comme Hérodote ou encore l’allusion à des personnages tels que Miltiade ou Esther), et des imprécisions, voire des modifications de l’Histoire telle qu’on la connaît (on relèvera ainsi le récit de la mort de Darius, le père de Xerxès, que Miller place lors de la bataille de Marathon).

L’effet est surprenant, déconcertant et pourrait même être décevant si nous en restions là.

Dès lors, on se trouve à la fameuse croisée des chemins et l’avis que l’on se fera sur l’œuvre et l’auteur ne souffriront d’aucune nuance : doit-on classer Xerxès aux côtés d’un Holy Terror décevant artistiquement et aux idées nauséabondes ou doit-on continuer à chercher des indices pour comprendre l’œuvre ?

LES CLÉS DE L’ŒUVRE

Le premier élément qui attire l’attention à la lecture de Xerxès est l’épigraphe d’Hérodote. De fait, si l’admiration que Miller porte au Grand Roi est indiscutable, c’est surtout sa connaissance de l’histoire antique par les textes qui est frappante. Déjà avec 300, on avait pu admirer l’influence d’Hérodote dans la narration de la célèbre bataille : les pointes d’humour, la tendance à l’exagération et à romancer ; n’oublions pas que l’œuvre de l’historien antique s’intitule Histoires, et que dans l’antiquité, la qualité du conteur prime sur la fidélité historique.

Avec Xerxès, le constat est identique : Miller ne cherche pas à retranscrire l’Histoire, mais à raconter son histoire, comme Hérodote le faisait en son temps. Ainsi, Miller sélectionne des informations glanées chez Plutarque, Thucydide, Hérodote, la Bible et surtout apporte sciemment sa patte, sa vision de la chute de la dynastie des Achéménides qui a vu ses prémices dans la défaite de Marathon et son accomplissement à Gaugamèles.

Mais la narration de Miller n’est pas le seul élément à attirer notre attention. En effet, un personnage, bien que secondaire et seulement présent au début de l’œuvre reste à l’esprit : il s’agit d’Eschyle.

Sous le trait de Miller, le célèbre dramaturge devient une sorte de guerrier invincible. Et s’il est vrai, d’un point de vue historique, qu’Eschyle a bel et bien combattu lors de la bataille de Marathon, il n’en reste pas moins surprenant de le voir sous les traits d’une sorte de ninja maniant des armes improbables.

En mettant en avant un personnage indiscutablement millerien (on pense bien entendu à Elektra, la tueuse à gage ninja, ou encore à Ronin) Miller nous invite à tenter de décrypter le symbole. Et une fois de plus, la littérature antique offre une clé de lecture indispensable. En effet, Eschyle est l’auteur d’une œuvre célèbre : Les Perses. Dans cette tragédie, le dramaturge grec a l’idée formidable de présenter le retour de Xerxès (la coïncidence n’est pas envisageable…) à Suse après la défaite de Salamine. Le Grand Roi est le héros tragique de la pièce et sa glorification renforce d’autant plus les vainqueurs, les Grecs. L’auteur retrace ainsi un événement fondateur dans l’antiquité : le début de l’hégémonie d’Athènes sur l’ensemble des cités grecques, mais vu du côté des vaincus, les Perses.

Miller adopte exactement le même procédé. Pour lui, Xerxès est la pierre angulaire de la dynastie des Achéménides, et c’est la chute de cette dernière qui a permis l’avènement de la civilisation grecque face à des Barbares dignes du plus grand respect. Plus majestueux est l’adversaire, plus grand est le vainqueur. C’est là encore un thème de prédilection de Miller.

Avec Xerxès, Miller surprend une fois de plus. Son approche diachronique et son entêtement à éclipser celui qu’on attend tous pourra en décevoir plus d’un. Cependant, c’est une œuvre qui comporte des qualités difficilement discutables et surtout qui résonne comme le chant du cygne d’un artiste qui a réalisé parmi les plus grands comics de l’histoire.

Article posté le mardi 18 juin 2019 par Victor Benelbaz

Xerxès de Frank Miller (Futuropolis)
  • Xerxès, la chute de l’Empire de Darius et l’ascension d’Alexandre
  • Auteur : Frank Miller
  • Coloriste : Alex Sinclair
  • Editeur : Futuropolis
  • Parution : 08 mai 2019
  • Prix : 20€
  • ISBN : 9782754827850

Résumé de l’éditeur : « Nous sommes en 490 avant J.C. Poséidon est mal luné. Il le fait savoir à quelques visiteurs indésirables. Un petit groupe de Perses. Une centaine d’hommes, pas plus. Venus sonder nos défenses… Ou peut-être assassiner notre chef. » Ainsi débute la célèbre bataille de Marathon, première victoire des grecs sur l’armée Perse. Et première pierre du nouveau récit de Frank Miller, qui revient sur cette période historique après son ouvrage 300, en reprenant les moments marquants des guerres menées par le Roi des rois, Darius, dont l’empire s’étendait, durant plus de deux siècles, de l’Asie Centrale au golfe persique et à la mer Égée, et ses successeurs, Xerxès en particulier, face à la Grèce. Avec Xerxès, Frank Miller s’éloigne ponctuellement de la narration comics pour rejoindre la puissance évocatrice digne de Philippe Druillet. Vingt ans après la publication de 300, Frank Miller revient avec une épopée historique à grand spectacle, racontant la montée et le déclin de l’empire du Roi des rois Perse et l’ascension du royaume grec à travers Alexandre le Grand. Frank Miller est l’un des auteurs phare de la bande dessinée mondiale. Son œuvre comics est synonyme de succès (Batman, Sin City, 300…) mais il est également connu grâce à ses collaborations cinématographiques (Sin City, Robocop, 300, Elektra,…).

À propos de l'auteur de cet article

Victor Benelbaz

Victor Benelbaz

Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.

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