Entretien avec Anlor

Auteure de bande dessinée depuis 2011, Anlor nous a accordé quelques minutes pour nous parler de son parcours professionnel, de ses rencontres avec ses deux scénaristes – Laurent Galandon et Aurélien Ducoudray – et de ses albums. Plongée dans l’univers de cette sympathique dessinatrice très talentueuse.

Avez-vous suivi des études de graphisme ?

J’ai fait une école d’art pendant quatre ans : les Arts décos à Paris – ENSAD, Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs – , des études qui m’ont appris plein de choses. Là-bas, j’ai travaillé le dessin animé, car il n’y avait pas de secteur bande dessinée. Je ne me sentais pas travailler que sur l’illustration pure, j’avais besoin d’une narration forte et le dessin animé était une autre approche du dessin qui raconte.

J’ai fait du «fol animé», de l’animé en pâte à modeler et du stop motion. J’ai travaillé aussi le story-board.

« Red road : Il y avait une liberté incroyable dans le découpage »

Avez-vous des auteurs ou des styles graphiques qui vous ont influencé ?

Je n’aime pas trop en citer car il y en a tellement que j’ai peur d’en oublier. J’ai été influencé par le travail de Derib, sur son découpage sur Red road, ainsi que Celui qui est né deux fois. Il y avait une liberté incroyable dans le découpage et des personnages très bien travaillés.

Je peux aussi dire, les albums de Claire Wendling, notamment Les lumières de l’Amalou. Je les ai encore sur mon bureau. A chaque fois que je les range dans ma bibliothèque, je les ressors un mois après parce que je me dis que j’y ai encore un petit truc à regarder.

Comment avez-vous croisé la route de Laurent Galandon ?

Ça c’est ma crise de la trentaine ! (rires). Après avoir travaillé pendant plusieurs années dans le dessin animé – des petites productions, mais qui m’ont appris plein de choses sur la narration – à 30 ans je me suis dit  que je n’avais toujours pas fait de bande dessinée alors que c’est mon rêve d’enfant et j’ai donc monté un projet. J’ai travaillé un scénario, des planches, un dossier et je suis allé voir les éditeurs.

Les éditions Bamboo ont alors remarqué mon dessin, pas mon scénario (rires). Je leur ai dit que si mon dessin leur plaisait, peut-être qu’ils avaient des scénarios à me présenter, afin que je puisse faire des essais. Ils avaient le scénario des Innocents coupables. J’ai fait des essais et ça a plu. C’est donc grâce à Bamboo que j’ai rencontré Laurent.

  • Amère Russie avec Aurélien Ducoudray (deux volumes, Grand Angle)

« On passe de : « elle va se faire buter » à finalement « qu’est-ce qu’on se marre » »

Comment avez-vous rencontré Aurélien Ducoudray ?

Toujours grâce à Bamboo. C’est l’éditeur qui m’a présenté ce scénario parmi d’autres et j’ai tout de suite accroché sur celui-là. J’ai beaucoup aimé le décalage du contexte historique du conflit et une mère qui n’a rien à voir avec cette guerre, qui passe complètement à côté, qui passe le nez au vent au milieu des horreurs et qui n’a qu’une idée en tête : celle de retrouver son fils prisonnier. Le fait de traverser sur deux plans à la fois ce contexte là ça m’a énormément plu.

Avoir un contexte très sombre, osciller entre le tragique et ces petits moments pétillants d’une petite maman complètement décalée et de son petit chien qui fait de multiples facéties, qui nous sort de situations parfois d’une case à l’autre. On passe de : « elle va se faire buter » à finalement « qu’est-ce qu’on se marre » (rires). J’exagère un petit peu mais c’est ce gros décalage qui me plaisait.

Quelle place tient Amère Russie dans votre parcours professionnel ?

Amère Russie tient une place particulière en ce qui concerne la spontanéité. Le scénario d’Aurélien Ducoudray était très sombre, violent et il dégageait beaucoup de spontanéité. Il ne fallait pas que je perde cette grande énergie au niveau du dessin. Sur mes premiers albums, j’avais un trait qui était un peu plus posé, plus calme et je me suis dit qu’il fallait que je dégage un peu plus d’énergie dans le trait et je me suis efforcée de faire ça sur les deux tomes.

Ekaterina, la mère est toute frêle, minuscule et en face d’elle, elle a des hommes surentraînés. C’est aussi une des forces de la série…

Oui, mais ça ne l’impressionne pas du tout parce qu’elle sait qu’ils ne lui voudront pas particulièrement de mal. Elle n’a aucun rapport avec la guerre.

C’est une vraie « mère-courage »…

Oui, le fait qu’elle soit obnubilée par son fils, elle donnera sa vie sans problème.

« Amère Russie : on est tout le temps surpris ! »

Amère Russie est un très beau road-movie dans des paysages enneigés. A dessiner, cela doit être très agréable, un beau challenge ?

J’aime bien aussi la différence entre les deux tomes. Le premier qui se passe l’hiver, ce road movie où on traverse les paysages en permanence et puis ce deuxième volume qui est au contraire complètement englué au centre de la capitale dévastée de Grozny. Du coup, Ekaterina est complètement coincée, elle ne bouge plus, elle est dans une impasse et elle se prend à vivre au quotidien avec les habitants. Elle en perd presque son but parce qu’elle n’arrive plus à progresser au niveau de sa quête. On est tout le temps surpris !

Sur quelle documentation vous êtes-vous appuyée pour la série ?

Aurélien m’a fourni des livres de photographes de guerre qui ont couvert le conflit : Stanley Greene ou Eric Bouvet. C’était une base iconographique forte. J’ai vu des documentaires, ainsi qu’un film que j’avais du regarder en diagonale qui donne un petit peu l’ambiance, donne le contexte géographique et qui donne des images à retravailler.

Il faut coller le plus possible à la réalité. Est-ce délicat ?

Ce n’est pas plus compliqué que cela. Par exemple, si je dois dessiner un blindé, je vais vérifier qu’il était comme ça dans les années 90 sur le front tchétchène. Il y a des recherches à faire mais on est beaucoup aidé par internet là où avant il fallait se déplacer en bibliothèque. C’est très accessible, il faut juste prendre le temps de le faire correctement.

Quelles sont les réactions du public ?

Les retours sont positifs, ça plaît bien. Les gens suivent pour cette dose d’émotions véhiculée mais aussi les nombreuses surprises.

Nous pouvons remarquer un petit changement graphique entre Amère Russie et A coucher dehors. Est-ce aussi une évolution que vous aviez souhaité ?

C’est bien possible. Ça tient tout d’abord au faite que dans A coucher dehors, on verse un peu plus dans le domaine de la comédie et donc je voulais essayer de quitter ce trait parfois un peu plus plombé qui est lié au tragique. J’ai donc essayé d’arrondir un petit peu, amplifier un peu plus les expressions des visages, les étonnements et faire l’usage d’yeux un peu plus ronds. Mais foncièrement, je n’ai pas chercher à changer. On ne peut pas changer sa façon de dessiner mais pas son fond propre et de toute façon je n’aurais pas pu. C’est principalement du au soutien de la comédie.

Les couleurs aussi je les ai travaillées différemment, plus saturées pour soutenir le propos d’Aurélien.

Aurélien Ducoudray, nous a confié que vous aviez un peu de réticence lorsqu’il vous a proposé une comédie. Pourquoi ce sentiment ?

Oui, je ne l’avais jamais fait. On doute toujours de sa capacité à faire des choses que l’on a jamais faites. J’avais aussi une petite appréhension que la comédie efface un peu certaines émotions. Souvent, les émotions puissantes, je les trouve dans des histoires sombres et j’avais une petite peur au départ qu’il y ait moins d’émotions dans une comédie. Mais au final, je ne pense pas que ce soit le cas.

« Aurélien à cette capacité à prendre ces sujets très disparates et à réussir d’une façon assez magique à les assembler et que ce soit cohérent »

Avec A coucher dehors, Aurélien Ducoudray a chargé la barque : deuil, trisomie, héritage, anar, sdf … et pourtant c’est une comédie. Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette histoire ?

J’ai aimé ce scénario parce que Aurélien à cette capacité à prendre ces sujets très disparates et à réussir d’une façon assez magique à les assembler et que ce soit cohérent. Alors que si on pitche l’histoire en deux phrases, ça semble invraisemblable. Il a ce talent là !

« Nicolas vit son rêve de façon très intense ce qui apporte un côté magique et poétique à l’album »

Nicolas, l’enfant orphelin a une particularité : il est trisomique. Pourquoi avoir voulu mettre en scène un enfant porteur de handicap ?

Aurélien avait besoin qu’un de ses personnages soit sous tutelle et soit complètement dans sa bulle, dans son monde un peu décalé mais pas spécialement un trisomique. Nicolas est surtout fan de Youri Gagarine et a un rêve très puissant qui le porte, ce qui donnait aussi un souffle à l’histoire et ça a coulé de source que le personnage devait être porteur d’un handicap. Si je me souviens, au départ, Aurélien n’avait pas focalisé sur la trisomie mais plutôt sur l’autisme et c’est après qu’il a choisi cette option. Mais, il ne s’est pas dit qu’il allait faire une bande dessinée sur un trisomique. Ce n’est pas mis en avant comme sujet principal et c’est ce qui fonctionne dans cet album.

Nicolas vit son rêve de façon très intense ce qui apporte un côté magique et poétique à l’album.

Comment se composent vos journées de travail ?

Je travaille chez moi et je ne vois du monde qu’en festival (rires). Je travaille dès que je peux.

Effectuez-vous d’autres travaux en parallèle des albums ?

Non, quand j’ai démarré la bande dessinée qui était vraiment un rêve, je me suis dis que si je faisais de la BD, je ne ferais que ça. Au début ce n’était pas évident financièrement mais si j’ai décidé de prendre  ce chemin, je ne voulais pas mettre d’énergie ailleurs.

Où en êtes-vous de la suite de A coucher dehors ?

Je suis sur le tome 2 actuellement. J’ai fait le story-board et je progresse tranquillement sur les pages pour une sortie à la rentrée prochaine

Quels sont vos autres projets ?

Il n’y a rien de concret mais il y a des idées, il n’est pas impossible que l’on retravaille avec Aurélien. Il a une idée qui me plaît bien, qu’il est en train de faire mûrir. On commence à en parler. Après cela, il faudra qu’il la développe et qu’un éditeur nous suive.

N’avez-vous pas envie de travailler sur vos propres scénarios ?

Plus ça va, plus je me plais dans le fait d’uniquement dessiner. Je pense que la pression serait trop forte. Je me sens bien à l’aise sur le dessin et je vis bien le fait d’être dessinatrice et non scénariste. J’ai des idées mais tant que les sentiments, les émotions et que le graphisme portent tout cela, alors ça me va. Disons que plus ça va, moins ça me dérange que ce ne soient pas mes idées.

Article posté le vendredi 23 décembre 2016 par Damien Canteau

BIOGRAPHIE ET BIBLIOGRAPHIE

Anlor est née en 1978

  • 2001 : elle réalise Qui veut du pâté de foie ? – court métrage primé dans les festivals de Paris, Zagreb et Annecy (voir dans la colonne de droite)
  • 2011 : Les innocents coupables, tome 1 : La fuite – avec Laurent Galandon (Grand Angle)
  • 2012 : Les innocents coupables, tome 2 : La trahison – avec Laurent Galandon (Grand Angle)
  • 2013 : Les innocents coupables, tome 3 : La liberté – avec Laurent Galandon (Grand Angle)
  • 2014 : Amère Russie, tome 1 : Les amazones de Bassaïev – avec Aurélien Ducoudray (Grand Angle)
  • 2015 : Amère Russie, tome 2 : Les colombes de Grozny – avec Aurélien Ducoudray (Grand Angle)
  • 2016 : A coucher dehors, tome 1 – avec Aurélien Ducoudray (Grand Angle)

Son blog : Feuille à feuille

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir