Entretien avec Cyrille Pomès, l’auteur du Fils de l’Ursari

« Il a une énergie et une force de vie que je lui envie, beaucoup. Il est vachement plus balèze que moi. » Comixtrip est allé à la rencontre de Cyrille Pomès pour lui parler de son dernier album, Le fils de l’Ursari, une merveilleuse adaptation du roman de Xavier-Laurent Petit. Plongée dans l’univers d’un auteur passionnant. Déracinement, exil, roms, éducation, lecture et culture sont au cœur de ce très beau moment. Entretien.

Cyrille Pomès, lorsque l’on regarde ta bibliographie, tu n’es pas un auteur qui publie beaucoup (6 albums en 14 ans). Est-ce une vraie volonté de ta part ?

Ce n’est pas une volonté de ne pas produire. Faire des livres, cela reste mon intention première. Il y a toujours quelque chose de magique à publier. Dans la vie, j’ai eu beaucoup d’autres opportunités, notamment une grosse parenthèse pendant quelques années où j’ai fait de la bande dessinée de reportage pour La revue dessinée, pour la chaîne Arte ou Amnesty international. Ce sont des choses qui ont été publiées sur des formats autre mais pas forcément des livres.

J’ai aussi fait des webdocuments. Tant que cela restait du dessin, je continuais de faire ce que j’aimais et cela m’allait très bien. En plus, cela m’a permis de voyager.

En regardant dans le rétroviseur des livres publiés, je remarque que j’ai rempli de nombreux carnets de recherches, d’idées, de dessins d’arbres, de chiens ou de voitures. Je ne dessine pas tous les jours mais pratiquement.

Le livre c’est important, c’est une finalité mais mon parcours témoigne peut-être de pas tant que cela.

  • Le printemps de arabes et La dame de Damas (avec Jean-Pierre Filiu, Futuropolis)

En quoi ton travail avec Jean-Pierre Filiu sur ces deux albums fut enrichissant ?

Ce sont deux travaux très différents. Le premier, Le printemps des arabes, est documentaire, ce qui m’a permis d’apprendre plein de choses. Le second, La dame de Damas, est un travail de fiction même s’il est très ancré dans la réalité.

C’est la première opportunité que j’ai eu de raconter le monde extérieur par la bande dessinée. Ce fut une opportunité éditorial avec Futuropolis et une opportunité de m’inscrire dans le monde en tant que dessinateur mais toujours depuis ma table à dessin, puisque je ne suis allé nulle part, dans aucun pays arabe, ni en Syrie.

Ce fut un premier pied à l’étrier par rapport au terrain. J’ai eu rapidement envie de quitter ma table à dessin pour partir explorer et rencontrer le monde. Ce n’était pas pensé en amont.

Pourquoi la thématique des Printemps arabes résonnait-elle en toi ?

Concrètement, j’avais voyagé en Jordanie et au Yémen pour d’autres raisons que la bande dessinée en 2005 et 2007. Au moment du déclenchement des Printemps arabes, j’ai donc repensé à tous ses gens que j’avais rencontré et dessiné. J’ai particulièrement tendu l’oreille sur l’actualité à cette époque-là.

Comment as-tu eu connaissance du roman de Xavier-Laurent Petit ?

Ce sont les éditions Rue de Sèvres qui sont venues vers moi pour me proposer l’adaptation du roman. L’éditrice, Charlotte Moundlic, avait vu à la télévision des illustrations que j’avais effectué sur le documentaire Les enfants de jungle, sur le thème de la jungle de Calais.

Elle a alors fait le lien avec un passage du roman, lorsque Ciprian et sa famille débarquent dans un bidonville près de Paris. Elle s’est alors dit que ce serait intéressant que j’illustre le roman.

J’ai trouvé cela chouette et audacieux de sa part de me proposer un livre jeunesse. J’ai été très touché de cette attention.

« [Xavier-Laurent] m’a dit que c’était superbe et que comme il ne savait pas faire de la bande dessinée, il me laissait libre dans mes choix. »

Xavier-Laurent Petit est-il intervenu dans le processus d’adaptation ou t’a-t-il laissé une entière liberté ?

Les éditions Rue de Sèvres m’ont dit que j’allais à peu près tout décider. J’avais carte blanche mais si je voulais faire appel à lui pour être aidé ou épaulé, je pouvais faire comme je le sentais.

Concrètement, j’ai fait les recherches de personnages et une vingtaine de pages de story-board, puis j’ai rencontré Xavier-Laurent. C’est quelqu’un de très humble. Il m’a dit que c’était superbe et que comme il ne savait pas faire de la bande dessinée, il me laissait libre dans mes choix. A partir de là, nous n’avons plus eu d’échanges jusqu’à ce qu’il ait l’album entre les mains.

Quel fut son ressenti lorsqu’il a eu ton album ?

Ce qui l’a surtout surpris, c’est l’incarnation picturale de ses personnages. Je n’avais pas remarqué cela mais il s’évertue à ne pas décrire ses personnages pour laisser de la marge d’imagination à ses lecteurs. Ce qui ne veut pas dire que lui n’en a pas une image précise. La mienne est forcément différente.

« J’ai pris un plaisir hallucinant de la première à la dernière case, sans jamais me poser de question à faire ce bouquin. »

Qu’est-ce qui t’as tout de suite séduit lorsque tu as lu le roman ?

Je vais te faire une réponse rétrospective, quelque chose dont je ne me suis pas rendu compte sur le moment. Quand j’ai lu le livre, j’ai eu plein d’images qui me sont venues. Je voyais tout. En 2017, j’avais commencé un projet autobiographique sur ma propre enfance, que je n’ai pas réussi à mener à terme. Je n’en étais pas content même si j’y avais passé quatre mois dessus.

Il me semble que dans Le fils de l’Ursari, il y a toute l’énergie qui venait de ce projet avorté. Cela a ressurgi sur l’Ursari. Il y a une énergie folle parce que j’ai adoré faire ce bouquin. J’en ai impulsé dans sa vie, très différente de la mienne, une énergie forte parce qu’il y avait ma propre histoire que je n’avais pas réussi à raconter.

Isabelle Merlet parlait d’un jaillissement et je crois qu’il y a de ça. J’ai pris un plaisir hallucinant de la première à la dernière case, sans jamais me poser de question à faire ce bouquin.

« Lorsque j’ai vu les premières planches, avec ce grain et cette lumière qui lui sont propres, j’étais K.O debout tellement c’était beau ! »

D’ailleurs, est-ce que c’est toi qui as choisi Isabelle Merlet pour mettre l’album en couleur  ?

Je suis amoureux de ses couleurs depuis très longtemps. Le bouquin était en noir et blanc et Charlotte Moundlic m’a demandé à qui je pensais pour les couleurs. Je lui ai répondu que je connaissais des coloristes mais que jamais je n’oserais le leur demander.

Je lui adresse alors un mail où je lui demande si elle ne connaît pas des coloristes capables de faire des couleurs comme celles d’Isabelle. Elle décide alors de la contacter et elle accepte. Ça m’a satellisé. Il y a une émotion réelle à l’idée qu’elle allait mettre de la couleur sur mes dessins. Lorsque j’ai vu les premières planches, avec ce grain et cette lumière qui lui sont propres, j’étais K.O debout tellement c’était beau !

Tu ne voulais pas mettre l’album en couleur toi-même ?

Je suis très mauvais en couleur, je connais bien mes limites de ce côté-là. Jusqu’à cet album, j’ai toujours procédé de petits artifices. Nous nous étions mis d’accord avec Rue de Sèvres sur l’adaptation du livre, j’avais dit que je n’assurerais pas la couleur. J’avais en plus l’intuition que pour un livre jeunesse, la couleur comptait encore plus.

Quand elle est arrivée sur l’aventure, je voulais qu’Isabelle apparaisse sur la couverture. Rue de Sèvres n’a pas fait d’histoire là dessus. Comme elle est plus connue que moi, c’est à moi que ça bénéficie.

Finalement cette déclinaison en bande dessinée, est-ce qu’elle fut délicate ou facile comme tu as commencé à l’expliquer tout à l’heure ?

Ça a coulé de source. Même au niveau de la structure narrative – c’est une phase que j’aime beaucoup – j’écris plein de post-it que j’accroche au mur et je joue avec. Après la lecture du livre, j’ai essayé de faire des changements dans mes post-it, j’ai vu que cela ne collait pas, que l’histoire fonctionnait très bien comme ça et qu’il ne fallait pas que je la change. Il fallait que je garde cette structure linéaire.

Ciprian est arrivé tout de suite lors de mes recherches graphiques. La réalisation a du me prendre 9 mois : comme un symbole.

« Il a une énergie et une force de vie que je lui envie, beaucoup. Il est vachement plus balèze que moi. »

Qui est Ciprian ? Comment pourrais-tu le décrire, le qualifier ?

Je commencerais par dire que c’est un Rom. C’est important parce que le mot est compliqué à prononcer en France, en tout cas, il est tout de suite reçu d’une certaine manière.

Je suis d’ailleurs très surpris quand une personne arrive un peu au hasard sur mon stand et qu’elle me demande de quoi mon album parle. Je teste la personne et je dis qu’il parle de Roms. Et étonnamment, personne ne part.

Ciprian est donc un Rom. C’est un enfant, et après, je dirais que c’est un petit gars débrouillard. Il a une énergie et une force de vie que je lui envie, beaucoup. Il est vachement plus balèze que moi.

Sachant que l’album est un one-shot et qu’il est difficile de tout montrer dans le récit par rapport au roman, sur quels points voulais-tu insister par rapport à l’écrit de Xavier-Laurent ?

Il a des choses qui figurent moins dans le roman mais sur lesquelles moi j’ai accentué, ce sont les scènes de famille où ils mangent dans le caravane, où la maman prépare la soupe de hérissons. J’ai peut-être « rattrapé » ce qui pour moi m’avait manqué. Je crois que je me suis autorisé cela sur ces scènes de famille et d’intimité.

« L’exil et le déracinement m’attirent et par voie de conséquence l’exclusion et de l’injustice. »

En quoi la thématique des Roms et du rejet de l’autre résonnent en toi ?

C’est une thématique qui me poursuit ou que je poursuis. Je ne sais pas dans quel sens cela ce fait depuis quelques années maintenant. Nous en parlons souvent avec ma compagne. Elle me demande souvent d’où cela me vient ; et je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi l’exil et le déracinement me touchent autant, surtout que je suis franco-français, pas déraciné, même si mes parents sont divorcés et que parfois on ne sait pas trop on l’on est, ce n’est pas aussi fort que l’histoire de Ciprian.

L’exil et le déracinement m’attirent et par voie de conséquence l’exclusion et de l’injustice.

« Oui, ça va être compliqué pour lui, oui ça va être dur, oui ça va être initiatique pour lui et sa famille, mais il va y arriver. »

L’album, il commence comme un drame, puis il devient solaire et positif dans sa deuxième partie. Est-ce ainsi que tu l’as appréhendé ?

On est en effet dans un crescendo mais lumineux. Ce n’est d’ailleurs pas si commun dans une structure dramaturgique. L’élément perturbateur, c’est la promesse faite à cette famille de faire fortune à Paris. On le sait que cela ne se passera pas ainsi. Le plus surprenant c’est qu’elle va galérer pour survivre. Ciprian en faisant tout ce chemin pour arriver chez nous, va découvrir les échecs, va découvrir la lecture, des choses qui vont l’ouvrir au monde. Attention, néanmoins, je ne veux pas dire que Ciprian avait besoin de rencontrer notre civilisation pour s’ouvrir à quelque chose.

Au milieu de tous ses ennuis, il y a une bouée à laquelle il peut se raccrocher. Oui, ça va être compliqué pour lui, oui ça va être dur, oui ça va être initiatique pour lui et sa famille, mais il va y arriver.

Est-ce que tu penses que l’éducation, l’école et la culture sont encore aujourd’hui des facteurs d’ascension sociale, d’intégration ?

Je suis très partagé sur cette question. L’éducation est pour moi très inégalitaire encore aujourd’hui. Malheureusement, on s’oriente de plus en plus vers une éducation privée, en direction des personnes qui peuvent se l’offrir.

Je connais plein de professeurs, je bosse souvent avec eux, ce sont des gens qui mettent de l’énergie dans ce qu’ils font, qui sont admirables.

Je préfère parler de la lecture. Elle est à l’opposé de ce que l’on peut vivre aujourd’hui, de notre époque et de notre temps. Lorsque tu prends un livre et que tu l’ouvres, tu retrouves à la fois ta solitude et ta temporalité. Ce sont deux choses qui nous sont quasiment interdites aujourd’hui, puisque tout doit aller vite, parce qu’il faut qu’on fasse partie d’un groupe, que l’on soit intégré. La lecture c’est l’inverse de tout cela, on peut se projeter dans un univers, prendre le temps de faire cela.

Ciprian s’il se met à la lecture, il va forcément lui arriver des trucs bien.

L’humour est très présent par les néologismes de Ciprian – lézéchek, lusquembourg, tchéquématte – était-ce important de les garder dans l’album par rapport au roman ?

Cela permettait de rafraîchir le récit dans les moments où il est dur. C’était aussi un moyen de garder la voix de Ciprian. Dans le roman, elle est omniprésente, tout est raconté à la première personne. Cela a été mon plus gros problème au moment de l’adaptation : comment garder sa voix ? Comment il reçoit toutes ses informations, parfois qu’il ne comprend pas – d’où les confusions – comment j’adapte cela en bande dessinée sans avoir une voix-off trop lourde.

Le fils de l'Ursari de Cyrille Pomès (Rue de Sèvres)

Regardons ensemble quelques planches marquantes de l’album. Tout d’abord, la scène de la voiture incendiée – leur seul bien matériel – à la page 17. Comment as-tu appréhendé ce moment d’une dureté extrême ?

Nous sommes dans un moment de point de rupture. La famille de Ciprian est acculée, elle ne peut plus faire autrement, elle ne peut plus rester.

Il fallait faire ressentir cela. Je voulais que l’on ressente une violence particulière. Il s’avère qu’Isabelle Merlet a exacerbé encore plus cela par un feu très présent. La menace du fusil sur l’animal était le point ultime. Montrer aussi ces gueules d’abrutis que sont ces enragés qui mettent le feu. C’est ce groupe, qui se sont montés les uns les autres pour effrayer cette famille. C’est d’une grande violence.

Il y a aussi cette case centrale où le père pourrait sortir son couteau. On se dit qu’il aurait un droit de réponse mais heureusement, il n’aura pas à l’utiliser. Ce type qui tient son couteau dans son dos, il n’y a que le lecteur qui le voit. C’est un moment de complicité avec lui.

Les pages 24 et 25 montrent l’arrivée de la famille de Ciprian dans ce bidonville. Comment les as-tu réalisées ?

C’est une double-page que j’ai réalisé en pensant fortement à la jungle de Calais. C’est une page que j’aime beaucoup, qui me permet de planter le décor. On plante le décor de leurs désillusions mais en même temps, il y a cette toute petite bulle qui témoigne de toute la confusion et toute la beauté de la sœur qui croit voir la Tour Eiffel dans une grue. C’est une belle ironie. N’importe qui, qui serait là, dirait : « on remonte dans le camion et on repart » mais elle, elle dit : La tour Eiffel. Il y a une promesse…

Le fils de l'Ursari de Cyrille Pomès (Rue de Sèvres)

La page 43 où Ciprian est caché et il découvre avec envie les échecs. Il a les yeux grand ouverts et il n’y a qu’une dizaine de mots…

Le lecteur observe avec lui. C’est une des rares fois où l’on voit à travers les yeux de Ciprian. Il y a ce jeu de champs/contre-champs et d’aller zoomer dans son regard pour comprendre qu’il se passe quelque chose. Et surtout ce premier mot qui lui vient : « tchequématte ». Il ne sait pas ce que c’est mais il se passe un truc. Il ne sait pas ce qui lui plaît dans ce jeu mais ça l’attire comme un aimant.

Entretien réalisé le samedi 26 octobre 2019 à Saint-Malo.
Article posté le lundi 11 novembre 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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