Entretien avec Noémie Naoumi

Comixtrip continue sa série d’entretiens avec des autrices et des auteurs. Après Lisa Mouchet, nous accueillons Noémie Naoumi pour son surprenant premier album “De l’importance du poil de nez » sorti en 2020 chez Sarbacane.

Noémie Naoumi, pourrais-tu nous dire qui est cette jeune femme qui se cache derrière deux aussi jolis prénoms ?

Je suis une autrice libanaise qui est née et a grandi dans la région de Kesrwan, une région majoritairement chrétienne. J’ai quitté mes montagnes et je suis descendue à Beyrouth pour faire mes études en illustration et bande dessinée.

Je suis née en 1993, trois ans après la fin de la guerre et j’ai pu grandir avec les libertés dont mes parents avaient été privés quand ils étaient jeunes.

Mais à côté de cela, il y a toujours les peurs et les traumatismes liés à la proximité des états voisins, comme Israël et la Syrie. On a quand même l’impression que les jeunes comme moi sont conscients de ces traumatismes et cherchent à déconstruire pour se reconstruire.

L’origine de cet album, c’est ta maladie, pourrais-tu nous expliquer pourquoi tu as voulu en parler aussi franchement et intimement?

A l’âge de 20 ans, je suis tombée malade pendant mon année de licence, J’ai dû arrêter la fac pendant un an et à mon retour, je me suis sentie obligée de parler de ma maladie dans mon projet de Master.

C’était comme une nécessité. La bande dessinée était le meilleur moyen de raconter cette histoire et j’ai trouvé beaucoup de plaisir à travailler la structure et les dessins.

Dans mon jury se trouvait, Christophe Dabitch, un scénariste qui m’a encouragé à envoyer mon projet de 80 pages chez Futuropolis.

J’ai essayé pour De l’importance du poil de nez de tracer une trame qui est la maladie, mais qui ne s’arrête pas à la guérison physique et cela pour comprendre la maladie.

Quand on parle de la maladie, cela aide les autres et ça nous aide également.

D’ailleurs des médecins m’ont envoyé des messages pour dire qu’il y a des choses que les gens ne savent pas au sujet de la maladie, mais que c’est important de le connaître.

Mon but n’était pas de faire une bande dessinée sur la maladie, mais un trajet modifié par un traumatisme, la maladie. Ça m’a permis d’expliquer les particularités de cette maladie et les modifications qui s’en sont suivies, dans mon corps et dans mon rapport aux autres. Je raconte les choses à travers l’intimité parce que c’est ce détail qui va être important pour les autres.

Chaque auteur, autrice a une façon qui lui est propre de travailler, pourrais-tu nous expliquer la tienne?

Je suis partie de mes journaux intimes et cela m’a permis de créer une trame avec le personnage de Noémie. Tout est basé sur la réalité mais je l’ai modifiée, c’est une autofiction. Il y a des choses qui n’existaient pas mais elles sont basées sur des faits réels. En scénarisant, j’y ai mis une distance. Oui j’ai dévoilé des choses intimes, mais comme je les livres, est-ce que c’est encore intime? Je ne sais pas.

En ce qui concerne mon matériel je dessine avec des crayons de couleur Polychromos de chez Faber Castell, les boîtes de 120 crayons, un taille crayons Shachihata et le papier Schoellershammer Durex 200g lisse.

Pour commencer à travailler, je trace une trame temporelle sur laquelle je situe les scènes et les personnages, avec des scènes révélatrices pour mieux comprendre, par exemple, les caractères de ces personnages. Pour moi un scénario, ce sont des mathématiques avec des scènes, des additions pour mieux comprendre les scènes suivantes. Selon les scènes et leur importance, j’utilise deux ou quatre pages.

Quand j’ai travaillé sur la bande dessinée, j’ai choisi le orange pour symboliser la maladie, puisqu’après les chimios, mes urines étaient oranges.

Et pour signer mon album, j’ai choisi un système prénom/prénom (Noémie/Naoumi). Mon nom et mon prénom en arabe peuvent se traduire par douce tendresse.

Cette bande dessinée m’a demandé presque quatre ans de travail. C’était colossal durant la dernière année. J’ai fait en un an, ce qu’on fait en deux. Je réalisais deux planches par jour, ce qui représente entre 10 et 15 heures de travail, sans weekend, pas de vie. D’ailleurs à la fin, je n’avais plus le temps de cuisiner.

Peux-tu nous expliquer ce qu’est une résidence d’auteurs et ce que cela t’a apporté?

La résidence d’auteur d’Angoulême, où j’ai travaillé en 2018, est comme un atelier d’artistes avec des salles pour du travail en commun ou bien seul.e, et cela permet de tous se retrouver et de créer des échanges “de dingues”.

Mais cela a également remis en cause ma pratique, je me demandais ce que je faisais là, je me trouvais trop nulle. Mais grâce au soutien de mon père et aux opportunités qui sont offertes, c’est une très bonne occasion pour remettre en question sa pratique. J’ai donc décidé de refaire mon projet, que je trouvais nul, j’ai recommencé à zéro.

C’est dans une deuxième résidence à Colomiers, au calme, que j’ai travaillé comme une malade, j’ai envoyé mon dossier et j’ai obtenu Sarbacane.

As-tu des projets dont tu peux déjà nous parler?

Étant donné que je m’entends bien avec mon éditeur actuel, Sarbacane, j’ai décidé de me lancer dans mon nouveau projet avec eux. Je connais leur façon de travailler et toute l’équipe sait me donner de l’énergie.

Mon prochain projet est très excitant pour moi. C’est une histoire de jeunesse, d’adolescence et de copains qui se réunissent sur la place du village, l’été dans les villages des montagnes libanaises, une histoire de bande. Ils n’ont pas toujours de points communs mais c’est intéressant de comprendre ce qu’ils font, pourquoi ils se retrouvent.

C’est une histoire qui me tient à cœur parce qu’elle parle d’une jeunesse qui a grandi dans le Liban de l’après-guerre, avec des libertés mais également des traumatismes, la religion, la société. Comment agir quand on a une liberté mais peur du regard des autres ?

Mon récit parlera de rébellion, sera politique, une série où on suivra chacun des personnages dans leur quotidien. C’est inspiré de ce que j’ai vécu pendant mon adolescence, des choses chelous que j’ai vues. J’ai été témoin de quelque chose qui a fait ce que nous sommes aujourd’hui. Et c’est le résultat de la guerre. Ce seront des aventures très légères qui traiteront de thématiques importantes au Liban comme la virginité, la religion, la famille, la violence, les armes et l’amour dans un quotidien, mais de manière légère. Ce sera une série, je ne sais pas encore combien de tomes. Mais j’aimerais créer un univers.

Pour terminer, en une phrase, comment pourrais-tu te présenter aujourd’hui?

Et bien je dirais : “Je m’exprime en couleurs”, c’est la phrase que je pourrais mettre sur mes profils sur les réseaux sociaux, qu’ils soient professionnels ou privés.

Cet entretien et sa retranscription ont été réalisés en collaboration avec Claire @fillefan2bd dans la cadre du live qui s’est tenu le mercredi 27 janvier sur la page Instagram de Yoann @livressedesbulles .
Article posté le mercredi 03 février 2021 par Yoann

De l'importance du poil de nez de Noémie (Sarbacane)
  • De l’importance du poil de nez
  • Autrice : Noémie
  • Editeur : Sarbacane
  • Prix : 25 €
  • Parution : 04 Novembre 2020
  • ISBN :9782377314812

Résumé de l’éditeur : Noémie a 20 ans quand elle tombe malade du cancer. Etudiante en arts aussi brillante que drôle, elle brûlait la vie par les deux bouts, avec joie et gourmandise… jusqu’à ce que son corps lui renvoie tout dans les dents. Un combat s’engage alors entre elle et son cancer – avec pour décor, Beyrouth, sa folie, son multiculturalisme, son caractère inimitable. De l’importance du poil de nez est un projet autobiographique unique, fourmillant de joie et d’émotion. Portrait à vif de la jeunesse libanaise, mais aussi étonnante comédie de mœurs superposant quatre générations de femmes, c’est un objet narratif inclassable… et une merveille graphique. Des planches foisonnantes au crayon de couleur, à chaque page plus inventives et hypnotiques !

À propos de l'auteur de cet article

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Yoann

Yoann Debiais est un amoureux de la bande dessinée depuis de nombreuses années. Le temps et les rencontres lui ont permis de s'ouvrir à des lectures plus humaines et plus profondes. Il partage sa passion sur Instagram sous le compte @livressedesbulles. N'hésitez pas à découvrir son univers fait de partages.

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