J’ai tué Philippe II de Macédoine : interview d’Isabelle Dethan

Isabelle Dethan a répondu aux questions de Comixtrip concernant son album publié aux éditions Glénat, J’ai tué Philippe II de Macédoine. Elle nous a aussi confié en exclusivité quelques travaux de recherche que vous pouvez voir dans le diaporama.

Isabelle, pourquoi avoir choisi le personnage de Philippe II de Macédoine pour votre album ?

C’est d’abord un concours de circonstances. Les directeurs de publication chez Glénat pensaient que je réaliserais un album sur un pharaon. Beaucoup ont été assassinés mais pas les plus célèbres et surtout leurs meurtres n’ont absolument pas changé le cours de l’Histoire. Après Les Ombres du Styx (Delcourt), qui se déroulait à l’époque romaine, je voulais rester dans l’Antiquité. Le destin d’Alexandre le Grand était très intéressant et je me suis alors dit : pourquoi pas ! J’ai alors commencé mes recherches sur ce personnage et par extension sur son père, Philippe II de Macédoine, lui aussi assassiné.

Est-ce difficile pour vous de mettre en scène des personnages historiques ?

J’aime nager à côté des personnages historiques. Je remplis les blancs de l’Histoire laissés par les historiens. On connaît souvent beaucoup de choses à travers leurs biographies, mais il reste parfois des flous que j’essaie d’imaginer.

Pour Alexandre le Grand, je m’y suis intéressée avant qu’il soit roi, qu’il ne soit pas si intéressant pour l’histoire, dans l’ombre de son père. Ce personnage ambivalent était très paranoïaque, donc intéressant pour un scénario. Philippe II de Macédoine était un très grand roi. Il a fait de son pays, une très grande nation, allant jusqu’à défier Athènes. De plus, je voulais montrer les relations père-fils, ici fortes et exacerbées.

Cette série, J’ai tué… montre avant tout le(s) assassin(s) de personnalités célèbres, qui sont des personnages normaux ayant basculé à cause de leur caractère très particulier et/où de circonstances historiques. J’aimais aussi le côté psychologique de ses hommes qui restait à définir et à exploiter.
D’où vous vient cette passion pour l’Antiquité que vous avez déjà déclinée dans vos précédentes publications (Sur les terres d’Horus, Kheti fils du Nil, Les ombres du Styx) ?

D’abord, j’aime l’Histoire car c’est un plaisir. J’aime restituer des choses de la vie quotidienne. J’aurais aimé être professeur d’Histoire, mais j’avais quelques lacunes en Géographie. En ce qui concerne l’Antiquité, j’aime me frotter à d’autres mentalités que celles contemporaines. Ce fut aussi un concours de circonstances, puisque Sur les terres d’Horus fut un grand succès, on m’a donc catégorisé en auteure « antique ».

Dans les civilisations anciennes, les marges de manœuvres sont importantes, on peut imaginer les blancs que laissent les historiens. De plus, j’aime raconter la vie quotidienne et les souvenirs d’enfance de mes personnages.
Sur quelle documentation vous êtes vous appuyée pour cet album ?

Tout d’abord sur la biographie de Ian Worthington, Philippe II roi de Macédoine (éditions Economica), qui m’a permis de comprendre les traits de caractère, la stratégie de ce souverain mais aussi de comprendre pourquoi il concevait des enfants pour se créer une dynastie militaire très solide.
J’ai aussi eu un peu de chance, car juste avant de commencer l’album, une exposition sur la Macédoine se déroulait au Louvre. Des catalogues de l’exposition furent publiés, ainsi qu’un numéro de Science et Vie qui montrait la vie au Palais de Pella, où on y retrouvait des beaucoup d’objets du quotidien.

Dans l’album, les femmes (Olympias ou Cléopâtre) tiennent une place importante. Qu’apportent-elle au récit ?

L’Histoire dans sa très grande majorité fut écrite par les hommes pour les hommes, alors que les femmes y ont toujours joué un rôle important, toujours en mode mineur, en louvoyant, en sous-main ; notamment pour assurer le pouvoir de leurs enfants.
D’ailleurs, les femmes étaient mariées comme une sorte de monnaie d’échange, pour la stabilité ou pour accroître le pouvoir. Mais elles n’avaient pas le droit de dire quelque chose. Je voulais montrer leur importance mais aussi leur place transparente et neutre dans l’Histoire. Alors que pourtant, souvent, elle bascule grâce à elles.

Le lecteur est impressionné par vos planches qui mettent en scène l’architecture, les décors intérieurs ainsi que les costumes. Sur quelle documentation vous appuyez-vous pour construire ces pages ?

D’abord sur un lien internet que m’a transmis Michael Le Galli (scénariste et directeur de la collection J’ai tué), sur une reconstitution en 3D d’une villa macédonienne, dont les scientifiques ont retrouvé le plan au sol. Je me suis aussi appuyée sur des plans universitaires trouvés sur internet, sur un dessin en coupe d’une maison de Pella trouvé dans un musée ou encore sur les décors en mosaïque et les poteries d’un musée londonien.
Mais surtout, il y a des choses de mon fait, comme par exemple, les couleurs rouge-orange que les historiens n’ont pas modélisé. En effet, il a été découvert dans des tombes, des fresques de couleurs vives que j’ai ensuite adaptées pour le Palais, afin de faire une unité de style.

Vos scénarios sont toujours exigeants, intelligents et le poids des mots très recherché dans les dialogues. Pourquoi cette exigence dans vos récits ?

Quand j’écris, je pense d’abord aux dialogues. N’importe quelle scène que je commence, je la conçois par les dialogues. Je me mets généralement à la place des personnages, cela me permet de mettre en scène ce qu’ils disent ou pensent. Ce qui me permet de justifier les actions de Cléopâtre, Alexandre ou Olympias et de me glisser dans leur peau.
Si le romancier peut longuement développer les traits de caractère de ses personnages, en bande dessinée c’est impossible. C’est par les attitudes et les dialogues que cela se transmet.
Quel message avez-vous envie de faire passer dans vos albums ?

Je n’ai pas la volonté de créer une bande dessinée didactique mais j’aime surtout emmener les gens ailleurs. A mon petit niveau, lorsque je regarde des émissions historiques avec des reconstitutions en 3D, j’ai envie de faire pareil. Il y a ce côté magique où l’on pénètre dans un décor ayant existé.

Article posté le lundi 21 septembre 2015 par Damien Canteau

  • J’ai tué Philippe II de Macédoine
  • Auteure : Isabelle Dethan
  • Editeur: Vents d’Ouest
  • Prix: 14.50€
  • Sortie: 2 septembre 2015

Résumé de l’éditeur : En 337 avant J.-C., le roi Philippe II de Macédoine est au summum de son règne. Il a fait de son pays un royaume puissant et respecté par toute la Grèce. Sa succession est assurée en la personne d’Alexandre, né de son union avec Olympias, sa 4ème épouse. À présent, ce boiteux borgne de 45 ans s’apprête à se marier pour la 7ème fois, avec la jeune Cléopâtre, tout en préparant l’invasion de l’Asie. Il n’aura pas le temps de mener à bien tous ces projets puisqu’il meurt assassiné en juillet 336. Un régicide qui permettra à un jeune homme d’à peine 20 ans de devenir le plus grand conquérant au monde. L’Histoire n’a retenu que le nom du bras armé : Pausanias d’Orestis, le garde du corps de Philippe. Mais qui sont les véritables responsables ?

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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