Julien Lambert, entretien avec l’auteur de Villevermine

Comixtrip est allé à la rencontre de Julien Lambert, l’auteur de Villevermine. Avec lui, nous avons parlé de son polar fantastique et de son prix SNCF Polar reçu en janvier 2019 à Angoulême. Plongée dans un univers de suspense, d’aventure et de surnaturel.

Julien Lambert, finalement, tu es un jeune auteur dans le milieu de la bande dessinée puisque c’est seulement ton deuxième album. Comment Villevermine s’est-il retrouvé au catalogue de Sarbacane ?

J’ai monté un dossier que j’ai présenté à plusieurs éditeurs. Frédéric Lavabre, chez Sarbacane, m’a contacté très vite après l’avoir reçu. Il a été enthousiaste et cela m’a vraiment donné envie de travailler avec lui.

Quelle fut l’idée de départ de la série ?

L’idée de départ, c’est compliqué. Villevermine, il arrive après de nombreuses années de construction. A la fin des mes études en 2008, j’avais écrit un projet où il y avait la base de l’histoire : le personnage principal ne s’appelait pas encore Jacques Peuplier et ne parlait pas encore aux objets mais c’était déjà un grand balèze. Il y avait aussi cette ville imaginaire et un peu arrêtée dans le temps, ainsi que des gamins, des insectes. Il n’y avait pas d’hommes volants mais des zombies en costume.

C’est un donc projet que tu as réécrit ?

Oui, plusieurs fois. D’ailleurs, j’avais déjà envoyé des dossiers à différents stades de l’écriture avant même d’avoir fait Edwin. Avec Manon Textoris, nous avions eu le prix Raymond Leblanc, nous avions réalisé notre album mais c’est seulement après la sortie de la bande dessinée au Lombard que j’ai repris Villevermine, en le remaniant.

Jacques : « C’est un anti-héros du quotidien »

Qui est Jacques ? Comment pourrais-tu le qualifier ?

C’est un grand costaud, taiseux, grognon, un peu brutal et renfermé sur lui-même. Il a cette particularité de pouvoir parler aux objets. Il a donc ce côté bagarreur et brutal mais il y a aussi de l’humanité en lui.

C’est un anti-héros du quotidien, si on le croise dans la rue, on pourrait se dire que c’est un loser qui fait un peu peur. Il habite dans une ville où il se passe des choses surnaturelles.  J’ai décidé de le mettre dans des situations très compliquées pour voir comment il réagirait.

Pourquoi Jacques Peuplier se prend-il au jeu de l’enquête des Monk ?

Avant tout, c’est la menace lorsqu’il se retrouve chez les Monk, ces sales types qui veulent le molester. Il y voit alors une porte de sortie. Il se propose donc de retrouver Christina, la sœur.

Beaucoup de lecteurs m’ont fait remarquer – alors que moi, je ne l’avais pas vraiment conscientisé – qu’il émanait de lui comme une envie d’aller toujours au bout des choses ; cette curiosité inhérente au travail d’enquêteur.

Villevermine regorge de thématiques très modernes (environnement, l’obsolescence des objets, l’urbanisation à outrance, les modifications génétiques, critique de la société de consommation). Pourquoi ces thèmes sont-ils importants à tes yeux ?

Jacques récupère dans la rue des objets cassés, il les bricole et les remet en marche. Il a de l’affection pour les choses qui ne fonctionnent plus. En fait, c’est une particularité qui vient de ma propre personnalité. J’ai cela en moi. J’ai de la tendresse pour ces objets. Pourtant je n’avais pas fait le lien intellectuellement entre cela et l’obsolescence des objets en général. Avant d’être une critique de cela, Jacques est un personne qui vit modestement, de pas grand-chose.

Il y a aussi le personnage du savant fou qui joue avec la nature et modifie ses sbires. Ce sont un peu des créatures du Dr Frankenstein. Là encore, je n’ai pas intellectualisé la chose. Lorsque j’écris une histoire, je ne parviens pas à voir ce qui peut se situer au-dessus ou en-dessous du récit. Il y a des choses qui vont couler à travers moi dans l’histoire. Il y a des thèmes qui me travaillent et qui sans le faire exprès transpirent dans mes pages. Si je me disais, il faut que j’aborde absolument ce thème, je pense que cela me bloquerait à l’écrit.

Les personnages secondaires sont importants et ne sont pas que des faire-valoir. Pourquoi leur donner autant de place ?

C’est important pour que cela fasse du sens pour moi comme pour le lecteur. Dans le second tome, ces personnages vont prendre encore plus d’importance. Rudy va passer au premier plan par exemple. Il va être aux côtés de Jacques dans la quasi entièreté du tome 2.

Est-ce que tu leur as fabriqué une fiche technique, un passé ?

Je me suis posé la question de comment faisaient les mangakas pour écrire leurs histoires et comment ils faisaient pour les étirer. Non pas pour étirer la mienne, juste pour comprendre les mécanismes. J’ai fait un lien : ils basent avant tout leur récit sur les personnages, ils les décrivent à fond, avec leurs caractéristiques, qui ils sont, et d’où ils viennent. Ils prennent leurs personnages et se disent : « si je les mets dans telle situation comment ils réagiraient ».

« Je m’intéresse à l’architecture et plus particulièrement à l’art brut, l’amour du béton. »

Villevermine est un personnage à part entière. Est-ce que tu t’es inspiré de villes précises ?

Le point de départ, c’est la ville de Liège, où j’ai longtemps vécu. Villevermine est beaucoup plus grande que Liège, un peu à l’échelle de Gotham City. Je me suis aussi inspiré de Montréal, une ville où j’ai habité un an.

De plus en plus, dans mes recherches d’images et d’iconographies, je m’intéresse à l’architecture et plus particulièrement à l’art brut, l’amour du béton.

Pourquoi avoir voulu mettre autant d’énergie, de vitalité et du rythme dans Villevermine ?

C’est ce que j’apprécie avant tout en tant que lecteur et spectateur de cinéma. J’ai une attirance naturelle pour les films, les bandes dessinées d’aventure et de divertissement.

« Il y a un point commun à tout cela, c’est la littérature de l’imaginaire »

Ton album est à la croisée de plusieurs mondes : le polar, l’aventure, le fantastique, le manga et le comics. Ce sont d’anciennes influences ?

Oui. Je suis ouvert sur plein de choses. Je ne cherche pas à être influencé par tel ou tel auteur mais je suis poreux à pas mal de directions différentes, notamment la littérature de genre (SF, aventure, polar, horreur). Il y a un point commun à tout cela, c’est la littérature de l’imaginaire.

Est-ce que l’on peut dire que Villevermine est une série grand public ?

Oui, même s’il y a de la violence que j’ai voulu esthétisante. Je pense que l’on a été nourri de ça dans les années 80-90 dans les dessins animés et les mangas. Quand je réalisais des scènes de combat, je suis allé voir ce que faisait les autres. Dans les mangas, c’est très découpé en beaucoup d’éléments alors que dans Hellboy, il y a deux cases, deux coups de poing différents et le lecteur fait des connexions entre les deux. J’ai un peu testé les deux visions dans les différentes bagarres de Villevermine.

En tout cas, moi c’est ce que j’aimerais que la série soit grand public. Les retours que j’en ai, ne vont pas dans ce sens. Justement parce qu’il y a un mélange des genres, c’est peut être ce qui peut rebuter. Dans le terme divertissement, il y a grand public mais je ne sais pas si ça fonctionne de fait ou pas.

Est-ce que l’on peut alors qualifier ta série de pop, de populaire dans le bon sens du terme ?

Idéalement, c’est ce que j’aimerai mais est-ce que j’y arrive ou pas ; là est la question. J’ai l’impression que mon dessin, il peut faire peur aux gens. Ils n’ont pas l’habitude, notamment parce qu’il est trop raide.

Comment réalises-tu tes planches ?

Les couleurs sont réalisées à l’ordinateur mais le reste, c’est à la main, à la plume, à l’encre de Chine et aux pinceaux pour le noir.

Pourquoi était-ce important que ton récit s’étale sur deux volumes ?

J’aime beaucoup le côté série. J’aime bien que dans le tome 1 on découvre le personnage, qu’on s’y accroche et que l’on ait envie de lire la suite, dans un tome 2.

Pourquoi avoir voulu deux espaces de jeu différents dans les deux albums ?

Il y avait vraiment l’idée de découper l’histoire en deux tomes et qu’ils puissent proposer deux choses différentes. C’est la même histoire, mais je voulais marqué deux moments différents. Au niveau de la tonalité aussi. Le premier est plus polar et le deuxième, plus aventure. L’action est différente, les ambiances aussi.

Les personnages se retrouvent alors dans un autre cadre, un autre contexte et donc une autre action. Lorsque le tome 2 démarre, ce n’est pas le même point de départ que le tome 1.

« je suis très poreux et je suis très attiré par ces univers »

Ce polar est fantastique. En quoi le polar est-il important dans ta vie, es-tu un amateur du genre ?

Je ne suis pas un spécialiste de ce genre, en cela que je n’ai pas une très grande culture classique. En revanche, je sais que je suis très poreux et je suis très attiré par ces univers.

Principalement, j’ai deux auteurs belges que j’aime beaucoup et que je lis très régulièrement. Tout d’abord, Jean Ray, l’auteur de Harry Dickson, Les contes du whisky et Les derniers contes de Canterburry qui sont des polars fantastiques. Mais aussi, Georges Simenon et ses Maigret, notamment.

Peut-être y a-t-il aussi des films ou des séries ?

Dans le cinéma, ce qui m’a marqué et qui peuvent être des influences dans Villevermine, ce sont les films de Caro et Jeunet (La cité des enfants perdus ou Delicatessen), et ceux de Guillermo del Toro.

J’adore le physique de Ron Perlman, l’acteur de La cité des enfants perdus, qui joue aussi Hellboy réalisé par Guillermo del Toro.

« Le jour même, j’ai eu d’énormes émotions »

Comment as-tu reçu ce Prix polar SNCF ? Quelles furent tes impressions ?

Le jour même, j’ai eu d’énormes émotions. C’était prenant, la cérémonie en elle-même. Cela apporte beaucoup de visibilité à l’album qui ne l’aurait pas eu s’il n’avait pas eu la récompense. Cela me fait plaisir qu’il puisse être plus vu donc potentiellement plus lu et donc atteindre cet objectif de divertissement. C’est aussi un super encouragement. C’est le premier scénario que j’écris donc c’est valorisant.

Cette récompense met aussi en lumière ton travail, c’est important pour la suite de ta carrière.

Sans doute, mais c’est dur de voir cela objectivement pour l’instant.

Ma dernière question, Julien Lambert. Es-tu déjà dans un autre projet ? Es-tu dans l’écriture ou la réalisation d’un nouvel album ?

J’ai une bonne nouvelle, cela vient tout juste d’être accepté : je partirai sur une nouvelle aventure de Jacques Peuplier. Je l’ai toujours envisagé comme une série, à l’image de ce que je pouvais lire adolescent : Soda, Spirou ou les Tintin. C’est-à-dire : un album = une aventure où l’on retrouve le même héros dans des situations inédites et où il rencontre d’autres personnages secondaires.

La première aventure de Villevermine était un diptyque, les suivants j’aimerai le format : un album, une histoire. L’univers de Jacques, j’y réfléchis et je le nourris depuis longtemps. J’ai déjà pensé à des récits potentiels et à de nouveaux personnages.

Entretien réalisé le vendredi 25 janvier puis le mercredi 17 avril 2019
Article posté le dimanche 28 avril 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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