La Trilogie berlinoise, rencontre avec Pierre Boisserie et François Warzala

Alors que vient juste de sortir chez Les Arènes BD le tome 2 de la Trilogie berlinoise, La Pâle Figure, Comixtrip a eu l’opportunité de rencontrer les auteurs qui ont adapté graphiquement ce qui était à l’origine une trilogie de romans signée Philip Kerr.

Le scénariste Pierre Boisserie et le dessinateur François Warzala ont ainsi répondu à nos questions afin de nous faire entrer dans le Berlin des années 30. Mais également pour nous présenter cet incroyable personnage qu’est Bernie Gunther, un ancien de la Kripo (la police criminelle) devenu enquêteur privé. 

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

« Depuis des années, j’avais dans l’idée d’adapter ces bouquins-là en bande dessinée. »

Pierre Boisserie, j’aimerais savoir quand et comment vous avez fait connaissance avec cette Trilogie berlinoise considérée comme le chef d’œuvre de Philippe Kerr, auteur écossais décédé en 2018.

Pierre Boisserie : Cela fait très longtemps que je suis un grand fan de Philip Kerr. J’ai commencé à lire ses bouquins au milieu des années 90. Tout de suite, j’ai eu une passion pour son style d’écriture. Pour la manière dont il a inséré ses personnages dans un contexte historique extrêmement fouillé. Sa façon d’aborder l’évolution de la société allemande, au moment de l’arrivée du régime nazi, était vraiment très originale et d’une précision remarquable.

Cette manière qu’il a de mélanger les personnages fictifs, comme Bernie Gunther avec les personnages réels et historiques du Troisième Reich, c’était vraiment top. Je reconnais humblement que ça m’a beaucoup influencé pour toutes les sagas et les scénarios historiques que j’ai pu écrire par la suite.

Depuis des années, j’avais dans l’idée d’adapter ces bouquins-là en bande dessinée. Mon éditeur Laurent Muller aux Arènes aussi. Mais on a cherché pendant des années et des années le bon dessinateur. On a rencontré François, c’est ce qui a enclenché le tout.

La Trilogie berlinoise - Philip Kerr - Editions du Masque

Qu’en est-il pour vous François Warzala ?

François Warzala : C’est un ami qui m’avait parlé de La Trilogie berlinoise en me disant que c’était super. J’ai commencé à lire le premier tome et j’ai un peu oublié tout ça. Puis Laurent Muller, que Pierre vient d’évoquer, m’en a reparlé à l’occasion d’une discussion qu’on avait sur les projets qu’on pouvait monter. Je voulais faire quelque chose sur les années 1930.

Et il m’a proposé d’adapter La Trilogie berlinoise. Je l’ai relue, parce que je l’avais un peu oubliée. Et j’ai pensé que c’était une bonne idée.

La Trilogie berlinoise tome 1 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

« Des intrigues qui se situent au cœur du pouvoir du Reich avec tous les acteurs de l’époque. »

Pour les lecteurs qui ne le connaîtraient pas encore, pouvez-vous nous présenter votre personnage principal, Bernie Gunther ? Qui est-il ? Quelle est sa profession ? Quel est son passé ?

Pierre Boisserie : Bernie Gunther est un ancien policier de la police criminelle, la KRIPO, qui, au moment de l’arrivée des nazis au pouvoir et de leur mainmise sur la police berlinoise, a préféré démissionner et s’installer comme enquêteur privé. Or, en 1936, à Berlin, alors que commence le premier tome, les disparitions se font de plus en plus fréquentes. Et donc, il a beaucoup de travail comme détective privé.

Mais il a un peu le don de se mettre dans des situations compliquées et de mettre le doigt dans des engrenages qui, partant d’une petite affaire, pourraient sembler d’assez peu d’importance. À chaque fois, il tombe sur des engrenages, pas forcément des machinations, qui vont se révéler être plus tentaculaires. Toujours en mettant en place des intrigues qui se situent au cœur du pouvoir du Reich avec tous les acteurs de l’époque.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

Est-ce qu’on hésite, avant de s’attaquer à cette Trilogie berlinoise ? Et pourquoi avez-vous choisi d’adapter graphiquement ces trois romans, alors que la saga Bernie Gunther compte en réalité 14 romans que vous auriez pu adapter dans l’ordre chronologique.

Pierre Boisserie : Alors non, même pas peur ! La trilogie berlinoise est iconique. C’est-à-dire qu’il y a beaucoup de lecteurs de Philip Kerr qui, au bout du compte, ne connaissent que La Trilogie berlinoise et qui n’ont pas forcément suivi les aventures de Bernie Gunther au-delà de la trilogie. Donc il nous semblait normal de commencer par adapter la trilogie en tant que telle. De toute manière, tous les romans suivants font des allers-retours dans le passé.

Parfois même certains romans ont deux temporalités, une avant la guerre, une après la guerre. C’est assez complexe.

Il aurait fallu remettre à plat les 14 romans pour reprendre dans l’ordre. Et comme on a toujours une incertitude sur la manière dont une série va vivre, on a démarré sur la trilogie en se disant, si elle fonctionnait, et c’est le cas, on envisagerait peut-être, par la suite, de s’attaquer aux autres romans derrière. On verra ça.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

Et vous, François, est-ce que vous vous êtes posé des questions avant de vous attaquer à un personnage qui possède une certaine aura.

François Warzala : Je me suis posé des questions, mais pas trop. Je n’étais pas forcément au courant ni du succès ni de l’aura du roman. En revanche, je me suis quand même posé la question de savoir comment serait reçu le Bernie Gunther que j’allais dessiner.

Tout ce que je voulais, c’était de ne pas décevoir les fans de Philip Kerr, tout en dessinant mon Bernie Gunther. Apparemment, il a été bien reçu et il passe bien.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

« Le travail le plus compliqué avec La Trilogie berlinoise, ça a surtout été de faire du tri. »

Dans ce travail d’adaptation, Pierre Boisserie, vous avez choisi d’être fidèle à l’œuvre de Philippe Kerr. Vous êtes-vous quand même permis quelques digressions, étant donné qu’il s’agit d’une adaptation graphique ?

Pierre Boisserie : L’adage qui dit qu’adapter, c’est trahir. Je ne suis pas du tout d’accord. À partir du moment où on décide d’adapter une œuvre, pour moi, c’est pour lui être fidèle. Mais ça, c’est mon ressentiment personnel d’auteur.

Il y a des gens qui ont fait des adaptations qui trahissaient et qui sont formidables. Pour moi, ce n’est pas mon truc. Donc, le travail le plus compliqué avec La Trilogie berlinoise, ça a surtout été de faire du tri. De réduire un peu la multitude d’actions et de dialogues, pour en tirer à la fois l’essentiel au niveau narratif. Tout en gardant la saveur des dialogues qui sont juste exceptionnels. Les dialogues de Philippe Kerr sont quelque chose d’incroyable. Donc, il fallait réduire d’à peu près 75 à 80% la masse des dialogues, mais tout en gardant le piment de l’écriture du romancier.

J’ai rajouté assez peu de dialogues. Quelques-uns ont été entièrement créés, souvent pour articuler des scènes qu’il n’était pas possible de rendre graphiquement en suivant le roman.

Sinon, c’est vraiment du Philippe Kerr dans le texte. On est restés fidèles à l’intrigue, même si on a juste supprimé des scènes qui étaient superflues. Comme quand Philip Kerr écrit des petites scènes pour se faire plaisir ou met en place des personnages. Ce sont des choses dont on n’a pas forcément besoin dans les bandes dessinées, parce qu’on est quand même limités par la place.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

Dans ces deux albums, on constate d’ailleurs que les dialogues ou alors la narration effectuée par Bernie sont extrêmement présents dans chaque case. Comment s’est fait ce choix de ne pas laisser de place à des vides verbaux ? N’avez pas eu peur que ça dérange certains lecteurs, qu’il y ait quand même pas mal de lecture pour une bande dessinée ?

Pierre Boisserie : Non, je ne crois pas. Surtout qu’on est dans une tradition de bande dessinée ligne claire, avec pas mal de narrations et pas mal de dialogues. Comme dans Blake & Mortimer.

Les romans de Philip Kerr sont d’une telle richesse. Parfois on se dit qu’on ne peut pas supprimer certaines choses. Il faut absolument les mettre quand même. Alors, il y a quelques respirations entre les scènes d’action.

Mais en même temps, c’est aussi la nature de Bernie. Tous les romans ont été créés à la première personne et Bernie Gunther commente en permanence tout ce qu’il fait. Et comme ses commentaires sont toujours vraiment incroyablement bien sentis, avec des bons mots, des métaphores, des comparaisons à nulles autre pareilles, on ne pouvait pas se priver de ça.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

François, est-ce que ça peut gêner votre travail de dessinateur, que d’avoir tant de bulles à insérer dans votre dessin ? Est-ce une contrainte pour vous ?

François Warzala : Au-delà de ça, moi j’aime bien les bandes dessinées qui causent. Je ne suis pas tellement pour la bande dessinée contemplative ou la bande dessinée qui s’enfile sans texte.

J’ai des souvenirs joyeux de lectures qui durent, afin de s’imprégner de l’univers. Donc ça ne me gêne pas. Ensuite, au niveau du travail lui-même, effectivement, c’est une contrainte, il faut s’adapter.

Quand j’entame une page, ma première préoccupation est de placer les bulles et le texte. Puis je pense à la mise en scène évidemment, et ensuite je m’attaque au dessin. Mais j’envisage de toute façon les pages comme un tout global, comme une sorte de mise en page. La narration, c’est ce qui m’intéresse d’ailleurs le plus. Et dans cette narration, les bulles, le texte, le placement des bulles font partie du travail.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

Dans le tome 1, Bernie est donc enquêteur privé, chargé par un industriel de retrouver sa fille disparue. Cette fois dans le tome 2, il est chargé de retrouver un maître chanteur. Mais au-delà de ses apparentes missions, se cachent en réalité des intrigues nettement plus compliquées. De plus, Bernie a changé de statut professionnel. Pouvez-vous nous en dire ce qui s’est passé ?

Pierre Boisserie : Au début de ce tome 2, Berlin est secoué par une vague de crimes qui touche des jeunes filles aryennes, belles et blondes. Ce sont des icônes pour le régime en place et la police ne s’en sort pas. Donc Heydrich demande à Bernie, d’ailleurs il ne lui laisse pas tellement le choix en fait, donc il oblige Bernie à réintégrer la KRIPO, pour se mettre sur la piste de ce tueur et puis résoudre cette affaire.

Alors comme toujours chez Philippe Kerr, la première intrigue, où il doit chercher le maître chanteur, et la deuxième intrigue, où il se met sur la piste de ce tueur, ne vont pas tarder à se rejoindre. Pour créer quelque chose de beaucoup plus grand et de beaucoup plus tentaculaire.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

Le fond historique dans les romans de Philippe Kerr est vraiment très important et surtout extrêmement réel, réaliste. Comment fait-on pour éviter tous les écueils qui pourraient nuire à ce réalisme ? Votre travail de documentation a-t-il été important pour l’un comme pour l’autre ?

François Warzala : Très important. D’autant plus que pour bien comprendre l’histoire, pour se couler dans la narration, j’ai besoin de créer une atmosphère réaliste qui est basée sur les documents.

Donc sur les plans de la ville, sur les bâtiments, sur la succession des événements qui s’inscrivent dans cette géographie particulière. C’est vrai que j’ai accumulé énormément de documentation, merci Internet, où j’ai pu trouver énormément de choses.

Après, ça demande un travail particulier, avec des allers-retours. Par exemple, je peux très bien, ça m’est déjà arrivé plusieurs fois, dessiner une scène et puis trouver le bon document plus tard, donc redessiner la scène. Pas totalement évidemment, mais de la réinterpréter de façon à ce qu’elle soit plus cohérente.

Je pense que c’est aussi une façon de rendre hommage à Philip Kerr, dont les romans sont très ancrés dans la géographie du lieu, le Berlin, de cette époque-là, et dans cette réalité-là, y compris au niveau des personnages rencontrés.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

François, en ce qui concerne le dessin, vous avez choisi de travailler dans un style très ligne claire. Est-ce parce que ce style correspond à votre façon de travailler ? Ou bien est-ce que pour vous, c’était le style parfait pour travailler sur un récit qui se situait juste avant la Seconde Guerre mondiale ?

François Warzala : Non, je n’ai pas choisi le style. Quand j’ai commencé à faire de la bande dessinée, j’ai toujours dessiné pour faire de la bande dessinée, c’est ce style-là qui m’est sorti des mains.

Ensuite, il s’est trouvé que Pierre Boisserie et Laurent Muller trouvaient que ce style correspondait à cette histoire-là. Donc c’est une rencontre heureuse qui a fait qu’on a sorti ces albums sous cette forme-là.

Dans cette Trilogie berlinoise, il y a des personnages fictifs, tels Bernie, mais ceux-ci vont côtoyer des personnages ayant réellement existé, comme Göring, Heydrich, Himmler. Qu’est-ce qui vous semble le plus évident à dessiner, les personnages fictifs ou les personnages réels ?

François Warzala : Je les considère tous de la même manière. De toute façon, pour moi, l’important, c’est de les faire exister. Exister dans le cadre de ces histoires-là et dans le cadre de ces bandes dessinées. Quand j’aborde les personnages réels, comme Himmler, Heydrich, ils ont une couleur que le personnage réel n’avait pas forcément. Ils deviennent des personnages de narration.

Le Himmler que je dessine a un petit côté ridicule, c’est-à-dire ce petit bonhomme à moustache et à lunettes. Heydrich, c’est une espèce d’ange noir qui terrorise tout le monde. Ils sont basés sur une réalité, mais ils deviennent véritablement des personnages de romans. Et à ce titre, ils ont le même poids que les personnages inventés qui, eux, sont des personnages de romans. Pas seulement Bernie, mais tous les autres personnages qui peuvent intervenir.

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD

« Qu’on soit dans cette bande dessinée-là et pas dans n’importe quelle bande dessinée. »

Je pense qu’il est important également de mentionner Marie Galopin, votre coloriste. On peut constater que les couleurs principales de ces deux albums sont le brun, le gris, le noir, voire le vert-de-gris. Était-ce important pour vous d’utiliser des couleurs qui ne sont pas sans rappeler celles des uniformes allemands qui, ainsi, obscurcissent vos cases ?

François Warzala : C’est un choix personnel, mais en accord avec Marie. Elle avait déjà fait les couleurs d’un autre album qui se passait dans ces années-là, qui correspondait grosso modo à cet univers-là. Moi, je voulais que ce soit un univers au ton un peu passé, pas monochrome, mais uniforme, avec quelques taches de couleurs qui ressortent.

L’idée, c’était d’avoir quelque chose qui soit à la fois prenant au niveau de la couleur, mais avec un univers dans lequel on entre et qui fasse qu’on soit dans cette bande dessinée-là et pas dans n’importe quelle bande dessinée.

Merci à Pierre Boisserie et François Warzala pour cet échange qui s’est tenu le vendredi 18 avril 2025 à la librairie Univers BD de Caen.

Lien vers la chronique du tome 1 de La Trilogie berlinoise, L’Été de cristal 

Article posté le vendredi 25 avril 2025 par Claire Karius

La Trilogie berlinoise tome 2 - Pierre Boisserie et François Warzala - Les Arènes BD
  • La trilogie berlinoise, La Pâle Figure 2/3
  • Scénariste : Pierre Boisserie
  • Dessinateur : François Warzala
  • Adapté de : Philip Kerr
  • Éditeur : Les Arènes BD
  • Prix : 23,00 €
  • Parution : 17 avril 2025
  • ISBN : 9791037510372

Résumé de l’éditeur : Pour la première fois, l’adaptation en BD du chef-d’œuvre de Philip Kerr. Berlin 1938, le détective et ancien policier  » Bernie  » Gunther se retrouve au cœur d’une enquête dont les ramifications le mènent dans l’entourage de dignitaires nazis. Ce deuxième tome s’ouvre sur une affaire de chantage sommant une riche éditrice de payer une rançon afin que les lettres d’amour de son fils homosexuel ne soient pas publiées.  » Bernie  » enquête avec son ancien collègue Stahlecker mais celui-ci est assassiné. Convoqué par Heydrich,  » Bernie  » se voit confier une enquête sur un tueur en série, surnommé la pâle figure, qui hante les rues de Berlin, violant et assassinant des jeunes femmes blondes… Mais rapidement les deux sulfureuses affaires vont se retrouver mêlées et plonger notre enquêteur dans les coulisses du pouvoir nazi… La Pâle figure, deuxième volet de La Trilogie berlinoise, dresse un tableau réaliste et terrifiant du quotidien des Allemands sous le IIIe Reich. Sardonique, solitaire, provocateur, Bernie Gunther est à l’Allemagne hitlérienne ce qu’est Philip Marlowe, héros de Raymond Chandler, à la Californie des années 1940. Le traitement graphique de François Warzala s’inscrit dans l’école de la ligne claire, à l’instar de Tintin ou de Blake et Mortimer.

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, j'affectionne tout particulièrement les albums qui abordent cette thématique. Mais pas seulement ! Je partage ma passion de la bande dessinée dans l'émission Bulles Zégomm sur Radio Tou'Caen et sur ma page Instagram @fillefan2bd.

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