La sortie de Blanche, son deuxième album qui vient de paraître chez Glénat, était l’occasion de rencontrer Maëlle Reat. L’autrice nous parle de la genèse de cet album intime et de la place qu’elle veut occuper dans le monde de la bande dessinée.

Bonjour Maëlle Reat, est-ce que tu veux bien te présenter ?
Oui, je m’appelle Maëlle Reat, je suis autrice et dessinatrice de bande dessinée.
Et j’ai dernièrement sorti le roman graphique Blanche aux éditions Glénat. je suis diplômée d’un DNMA Image et narration à Auguste Renoir, dans le 18e.

Tu as déjà sorti un premier album qui s’appelle Comme Une Grande chez Virages Graphiques. Est-ce que tu peux nous expliquer ce qui a déclenché ce premier album ?
Comme Une Grande, c’était un projet de fin d’études à l’origine. A la fin de ma licence, on avait proposé un projet personnel. Et, Comme Une Grande, c’est une autofiction qui regroupe un peu les craintes que j’avais à l’époque sur le passage à l’âge adulte.
Ce qui est quand même une étape un peu flippante et qui, avec le recul, ne veut pas dire grand-chose. Parce que j’attendais ça comme un espèce de passage. C’est un peu plus flou comme concept de devenir adulte.
Mais voilà, c’est un projet de fin d’études qui a été repéré par Sonia Dechamps et qui a proposé de l’éditer en l’état, comme premier titre chez Virages Graphiques.

Est-ce que tu postais déjà des dessins sur Instagram à ce moment-là ?
Oui, oui. C’est grâce à Instagram que j’ai commencé à travailler. Je postais des petites stories et des photos de mes carnets de dessin à l’époque.
Et en fait, c’est rigolo parce que ça a pris plus de visibilité que prévu parce que je faisais ça surtout pour partager avec mes amis. Et puis au final, je me suis rendu compte que c’était aussi un moyen de rentrer dans le monde professionnel.
Alors comment c’est passé, justement, l’après premier album ?
Après ce premier album, j’ai eu beaucoup de chance. Grâce à cette sortie là, j’ai été démarchée par d’autres éditeurs. Par des revues aussi, notamment la revue féministe La Déferlante et Topo, La revue dessinée. J’ai commencé à avoir mes premiers contrats autour du dessin grâce à cet album-là.
C’était assez fou parce qu’en fait j’avais 20 ans et je n’avais plus besoin d’avoir un job alimentaire. J’ai eu de la chance parce que je n’ai pas eu à démarcher grand monde et ça s’est fait hyper naturellement. Je me suis retrouvée avec d’autres projets, d’autres contacts grâce à ça. Surtout j’ai pu rencontrer d’autres auteurs dans des salons ce qui fait que j’ai pu m’insérer dans le monde de la bande dessinée sans m’en rendre compte.
Et est-ce qu’à ce moment là tu te projetais déjà sur un deuxième album ?
Alors oui mais c’était vraiment mon tout premier album j’avais de quoi être fière, être émue. Ma première réaction c’était « maintenant il faut continuer parce que je veux trop de cette vie ! » Je pense que le deuxième au final c’est le plus difficile.
On se dit : « on a eu une chance une fois mais est-ce que ça va continuer ? » Et je pense que c’était un petit moment de stress où je ne savais pas exactement ce que je voulais raconter. Je savais que j’avais une pression, une hâte de vite faire un deuxième, comme si ça allait acter que je suis là !

Quand te vient l’idée de Blanche ?
Ce projet était déjà un peu dans mon cœur et aussi dans nos discussions familiales. En fait ma mère nous a annoncé, à mon frère jumeau et moi, à la fin de l’adolescence, qu’elle était porteuse du VIH. Elle n’est pas rentrée dans les détails, elle nous a juste annoncé ça. Moi je lui posais plein de questions. Elle ne nous parlait jamais de son parcours. C’est comme si tout d’un coup j’avais ouvert une porte. Elle disait : « Je vous raconterai plus tard. »
Il y avait une pudeur qui était forcément aussi associée peut-être un peu beaucoup même à de la honte intériorisée. Elle avait le projet d’écrire un livre. Comme une auto-édition à distribuer à la famille. Au final ça ne s’est pas fait.
« Si je ne peux pas le faire en livre, on n’a qu’à le faire en BD »
En fait, cette idée-là a pris une dimension plus concrète à la rencontre de l’association AIDES. Elle a eu un impact très fort dans la vie de ma mère.
Ensuite la rencontre avec Glénat a été décisive dans le fait de rendre ce projet concret. Ma mère a dit : « on se lance ». On dirait que c’est rapide quand on lit la BD. Au final ça fait déjà trois ans que ça a mijotait un peu dans nos têtes respectives.

Alors justement, raconte-nous un peu la fabrication de tout ça !
C’est vrai que c’est assez particulier. J’ai eu l’impression de rencontrer mon parent. C’est pas tous les jours qu’on replonge dans son passé de cette forme-là.
Très vite, on a abandonné l’idée d’avoir des créneaux et juste le carnet, de manière hyper formelle. On trouvait ça trop bizarre. On voulait que ce soit intime et que ce soit aussi une discussion juste entre nous. C’est là que les enregistrements sont intervenus. Cela permettait d’arrêter de prendre des notes, de se regarder, de laisser la discussion naturelle se faire et d’oublier l’enregistrement. Parfois, pendant qu’on parlait je faisais des croquis pour lui demander : « est-ce qu’il ressemble plutôt à ça ? »
« Cet enregistrement a permis de garder un naturel et une incarnation dans ce qu’elle racontait et de ne pas perdre en fait ces moments d’intimité. »

Et après tu rentres chez toi, tu réécoutes et tu dessines ?
Oui car je profitais aussi des moments d’enregistrement quand on était en discussion. J’étais aussi du côté de la fille qui écoute plus que de la dessinatrice. Et c’est comme si j’étais vraiment immergée sans forcément penser au fait qu’après il y a un projet derrière qui doit se faire.
Quand je rentrais chez moi pour réécouter les enregistrements, c’était là que c’était le plus dur. Tout d’un coup, c’est comme si je prenais conscience de ce qui avait été dit, le fait de le remettre sur papier. Il y a des moments où je me confrontais à une réalité.
Par exemple, les passages avec l’héroïne, la partie la plus simple, je dirais, de l’album. Ça, en fait, j’étais dans l’incapacité de le dessiner. Je n’y arrivais pas, je ne savais pas comment faire.
Et c’est pour ça que j’ai décidé d’intégrer des passages où je me dessine en train de ne pas y arriver. Je mets en scène de manière plus imagée, avec le principe des dessins plus fantasmés, de la métaphore. C’est quelque chose de plus graphiquement éloigné de la réalité parce que je n’y arrivais pas.
J’avoue avoir un peu triché parce que j’avais les enregistrements, mais j’ai eu recours à une intelligence artificielle qui reprenait tous les audios et me remettait tout en texte. Il fallait tout relire, récupérer, découper, faire des espèces de puzzles.
Il y a eu bien plus d’une centaine d’enregistrements. Il y en a certains qui font une minute, d’autres qui font deux heures. Donc, c’était très, très long. Et en tout, je me suis retrouvée avec des centaines de fichiers, parfois qui sont inutiles, d’autres, une seule phrase qui résume tout un chapitre.
« C’était surtout un travail de puzzle et c’était la partie la plus longue »

Est-ce que tu as réfléchi, par rapport au dessin que tu allais proposer dans cet album ?
Oui, alors, en fait, il y a eu une réflexion parce que j’avais envie que l’album soit le plus digeste possible. Mais il fallait déjà que moi, je digère toute l’information. Sachant qu’il y a aussi la partie émotionnelle qui va se glisser dedans.
Je ne pouvais pas m’éloigner trop de mon style graphique parce que je ne pouvais pas faire autre chose que ce que je fais.
Mais je voulais garder un trait simple. Je voulais digérer d’autant plus le style graphique parce que le propos est déjà très lourd à des moments. Il y a des informations qui sont assez riches.
Les seuls passages un peu plus réalistes que je voulais garder, c’était pour les parties plus historiques. Notamment quand je refais la couverture de Libération ou alors quand je redessine les passages du réel avec des archives. Par exemple, de Jean-Marie Le Pen qui parle de sidatorium. Là, on a un style qui est peut-être plus officiel et qui allait avec le fait de réancrer dans une timeline historique. Mais sinon, tout le reste, le but, c’était de digérer au maximum l’info et de la rendre à son tour digeste aussi.

Donc, dès le départ, tu avais en tête de passer un message de prévention ?
Oui, bien sûr. Je savais qu’en faisant un partenariat avec AIDES, c’était acté que ça devenait aussi un album quelque part militant.
C’est quand même un parti pris qui est assez évident. Tout d’un coup, ça prend une ampleur encore différente d’être associé à une association comme AIDES.
Mais pour moi, ça faisait sens. Je pense même qu’on ne serait pas allés au bout du projet s’il n’y avait pas eu AIDES avec nous. C’était vraiment un accompagnement aussi au niveau de l’information.
Je sais qu’ils relisaient les planches. Parfois, on a eu des retours de correction peut-être historiques parce que la mémoire n’est pas infaillible. Du coup, ils remettaient peut-être parfois dans l’ordre certaines choses.
Ça a été vraiment un soutien hyper important.
« C’était aussi une manière de leur rendre une aide qu’ils ont offert à ma mère dans les années 80. Parce que dans sa petite ville de province, de région, elle n’avait vraiment personne à qui parler de ça. »
Elle a fait partie des premiers cas et sûrement la seule de son village. Cette petite revue que publiait l’association à l’époque, ça a été sa seule présence et son seul soutien. Et là, de pouvoir aussi leur offrir un projet graphique avec lequel ils vont pouvoir relancer des débats, c’était un bon retour aussi à leur faire.

C’est surtout un hommage à ta maman finalement !
Oui, ça me fait plaisir que tu dises ça parce que bien que l’album parle d’un parcours avec le VIH, il y a aussi une autre partie qui hyper importante.
Notre relation a énormément évolué. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de rencontrer son parent, qu’on a la chance de discuter aussi en tant que deux adultes. Et en fait, cet album a aussi fait beaucoup de choses dans notre relation.
Je pense qu’au-delà du fait de parler d’un parcours, d’une histoire aussi avec un grand H, d’un virus, il y avait aussi cette relation mère-fille. Cela a agit comme une thérapie qui nous a fait beaucoup de bien à toutes les deux.
Est-ce que la réception de l’album fait sens par rapport à tout ce que tu avais en tête avant ?
Oui. Alors, vraiment, il y a deux choses que j’attendais avec cet album. Je suis très contente parce que c’est en train de se produire.
La première, c’est de recevoir des messages de personnes séro-négatives, en fait, qui m’écrivent. « Je ne savais pas du tout de quoi parlait l’album et j’ai adoré. J’ai appris plein de choses, parfois aussi des choses qui sont éloignées de la thématique. J’ai eu envie d’appeler ma mère ou de l’offrir à ma mère ou je vais l’offrir à ma fille ».
Je voulais que ce ne soit pas un album qui soit forcément pour un public déjà convaincu, mais plutôt pour des personnes qui ne connaissent rien et juste qui ont envie de se laisser emporter par une histoire. Donc ça, c’était super de recevoir des messages comme ça.
Et la deuxième chose, c’était de pouvoir relancer en fait des débats autour d’un sujet qui parfois peut prendre la poussière et on considère que c’est juste classé. En fait, non, l’épidémie continue et surtout, le combat n’est pas terminé.
On peut vivre avec, mais on ne peut pas guérir, on n’a pas trouvé de solution pour guérir du VIH et du sida. Donc, cette volonté de pouvoir relancer des débats sur ce sujet, c’est ce qui est en train de se produire et ça, c’est vraiment super aussi.

Dernière question, Maëlle Reat. Au début de notre échange, tu parlais de vouloir t’installer dans ce métier. Comment te projettes-tu sur la suite ?
Peut-être qu’il y a d’autres dessinateurs qui vont lire cette interview et se reconnaîtront. On a toujours peur que ça ne continue pas, ou alors d’un coup, on n’a plus rien à raconter, puis on ne sait plus comment faire. Forcément, il y a des moments où je me dis : « Quelle chance j’ai de pouvoir raconter des histoires et le fait que ça continue ».
Ça, c’est toujours un peu le syndrome de l’imposteur, peut-être. Mais comment je vois la suite ? Je sens que vraiment, j’ai l’envie de raconter le réel, mais de manière de plus en plus concrète. Je sens que les parcours intimes, les voix de personnes du réel, c’est vraiment quelque chose qui m’intéresse de plus en plus.
J’ai vraiment envie de m’inscrire de plus en plus dans ce créneau-là parce que je crois que ce que je préfère, ce qui m’intéresse le plus, c’est la vraie vie et les vrais gens. C’est bizarre de dire ça comme ça, mais je pense que pour la suite, j’ai vraiment envie de continuer dans cette voie qui est de raconter le réel.
Merci Maëlle Reat pour cet très bel entretien.
Entretien téléphonique réalisé le mardi 17 juin
- Blanche
- Autrice : Maëlle Reat
- Editeur : Glénat
- Prix : 25 €
- Parution : 28 mai 2025
- Nombre de pages : 256
- ISBN : 9782344060711
Résumé de l’éditeur : Vivre avec le VIH : témoigner pour avancer Cette histoire est basée sur des faits réels se déroulant en France entre 1966 et 2023. Les prénoms ont été modifiés. Blanche est une infirmière dévouée. Divorcée, elle élève seule ses enfants, dont sa fille adolescente. Pour cette dernière, c’est le temps des premières expériences mais pour sa mère, c’est une source d’inquiétudes qui puise ses racines dans sa propre histoire. Ce n’est pas pour rien que Blanche collectionne les anges et désinfecte souvent la maison. Au détour d’une conversation mère-fille, elle va enfin révéler un lourd secret qu’elle porte depuis trente ans. L’histoire de Blanche débute dans les années 1980. C’est l’époque de Freddie Mercury et d’une émancipation soudaine pour Blanche, qui quitte la maison à 13 ans. C’est l’époque d’une vie de junkie et de l’arrivée en France d’une maladie encore méconnue, « le cancer gay ». Car à 19 ans, Blanche sera une des premières contaminées par le virus du VIH. Durant trente ans, cette mère de famille, qui a reconstruit sa vie, a livré un combat âpre. Aujourd’hui, elle raconte. Comment apprivoiser le virus, la honte de soi et le jugement. Comment accepter de prendre les 14 comprimés par jour au début du traitement. Comment répondre à la question « Comment l’avez-vous attrapé ? », posée à une époque où le virus est synonyme de dépravation. Mais elle raconte aussi son mariage, ses études, Act Up-Paris, le Sidaction et la force d’avancer. Elle raconte l’envie de maternité, le combat qu’a été sa grossesse, l’hôpital, la bienveillance, la peur, les doutes. Elle raconte sa fille, née le 1er décembre 2000 pour la journée mondiale de la lutte contre le Sida et, enfin, elle raconte son envie de pardonner, de lâcher prise sur la vie… Blanche se raconte et sa fille l’écoute. Elle écoute, pour la première fois, le parcours d’une femme exceptionnelle. C’est l’histoire d’un passé insoupçonnable et d’un incroyable parcours, enfoui depuis trente ans, que le récit magnifie. Maëlle Reat s’empare de cette histoire vraie et la porte avec force. Elle signe un témoignage bouleversant et terriblement inspirant qui nous rappelle la fragilité de la vie. Récit personnel avec un éclairage historique sur le VIH, message d’information, de prévention mais aussi d’espoir pour les personnes marginalisées, Blanche est tout ceci. Une oeuvre puissante, émouvante et nécessaire à une époque où aucun traitement ne permet la guérison du virus, qui continue de se propager.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-François Mariet
De mes premières lectures avec Tif et Tondu à aujourd'hui, j'ai toujours lu de la bande dessinée. Très attiré par le noir et le polar, je lisde tout et je tente d'élargir mes horizons de lecteur avec de plus en plus de comics.
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