Après Au-revoir Là-haut, Couleurs de l’incendie et Miroir de nos peines, Le grand monde est la nouvelle adaptation d’un roman de Pierre Lemaitre par Christian De Metter. Nous avons pu l’interroger au moment de sa parution chez Rue de Sèvres.

Christian De Metter, comment a débuté la collaboration avec Pierre Lemaitre ?
Nous nous sommes donc rencontrés pour l’adaptation de « Au revoir là-haut » en bande dessinée. Le courant est passé très vite entre nous. À l’époque Pierre s’était chargé de l’adaptation et depuis il me fait confiance et me laisse seul à la barre. C’est quelqu’un qui respecte la vision que l’on peut avoir de ses romans. Il me laisse donc libre de les aborder comme je le souhaite.
Bien sûr mon but est le plus possible de rester fidèle aux romans même si la bande dessinée, ses contraintes, font que je dois parfois faire des choix. Mais on continue de s’appeler de temps en temps pour échanger, c’est donc qu’il ne me tient pas rigueur de mes décisions.

« Il faut faire en sorte que tout s’équilibre. »
Le grand monde est un récit choral, ça complique l’adaptation ?
Forcément, récit choral sous-entend beaucoup de personnages et donc d’arcs narratifs. Alors, pour ne pas perdre le lecteur il faut savoir garder l’essentiel tout en laissant certains détails qui font que « c’est vivant ». En tout cas c’est ce que j’essaie de suggérer. Mais c’est compliqué car la bande dessinée fera environ 160 pages en partant d’un roman qui souvent en fait plus de 700.
Dans cette nouvelle tétralogie nous allons suivre les quatre enfants Pelletier, et un peu leurs deux parents bien sûr, avec pour chacun un arc narratif. Même si chaque album met l’accent sur un des enfants, les autres ne sont pas en reste. Cela fait au final beaucoup d’histoires dans un seul album. Il faut donc garder pour chacun l’essentiel de leur histoire et de leur personnalité et faire en sorte que tout s’équilibre quitte à bouger un peu la chronologie de l’histoire parfois.

Pourquoi avoir modifié la première scène par rapport au roman ?
L’idée était de capter le lecteur dès le départ sur une situation qui arrive bien plus tard dans le roman. En la déplaçant dès la première scène, cela me permet de mettre les lecteurs dans un état de questionnement, de tension. Cela permet aussi de présenter les personnages principaux de l’histoire tout en donnant un certain nombre d’informations sur eux. Cette tension est sensée happer les lecteurs et leur donner envie d’en savoir plus. La question que je me pose en faisant ce type de choix est : « est-ce payant ? ». Là, la réponse était, à mon avis, clairement oui.

« Je me méfie lorsqu’il faut esthétiser la violence. »
Il y a des non-dits, des informations gardées sous silence, c’est une forme de complicité avec le lecteur ?
J’imagine que vous faites référence au fait qu’Étienne est homosexuel. À cette époque, je ne pense pas qu’on affichait ou qu’on déclarait son homosexualité aisément. Étienne ment sur sa relation avec l’homme qu’il cherche, Raymond, en disant qu’il est son cousin. Très vite on voit que les personnes autour de lui ne sont pas dupes. Mais personne ne dit le mot comme, je pense, ils l’auraient fait dans la vraie vie. On le comprend mais on est dans la discrétion comme le personnage.
Quant au meurtre de l’actrice, si vous faites référence au fait que l’on ne voit pas l’acte lui même, qu’il est plus suggéré, cela vient du fait que je me méfie lorsqu’il faut « esthétiser » la violence. Si je peux trouver un moyen de montrer des situations de violence sans montrer l’acte lui même, je préfère. C’est parfois difficile de faire autrement, mais j’essaie toujours de suggérer la violence et le dégout que cela doit engendrer plutôt que risquer de faire une belle image.

Avez-vous une vision globale de l’ensemble de la série ?
Dès le départ j’ai discuté avec Pierre de l’évolution des personnages. Je voulais savoir ce que je devais garder ou si je pouvais écarter des éléments de ce premier volet. J’avais peur de mettre de côté des détails qui pourraient être cruciaux plus tard notamment concernant l’enquête sur la mort de l’actrice par exemple. Pierre m’a donc résumé succinctement les quatre romans. Puis il me les a envoyés au fur et à mesure de leur écriture. Aujourd’hui j’attaque « le silence et la colère » le deuxième de la tétralogie mais j’ai pu lire les quatre. Je suis privilégié. Je sais qui épouse le perroquet et devient reine 😉

« Mon dessin est lié à mon humeur mais aussi à mon état physique. »
Adaptez-vous également votre dessin à l’évolution de la saga ?
Je n’ai pas enchainé les albums de la première trilogie. Ils sont arrivés au milieu d’autres projets comme les deux saisons de ma série NObody. Je ne savais même pas que je ferai les trois au départ. On me les a proposés au fur et à mesure.
De plus mon dessin est souvent lié à mon humeur, mes envies du moment mais aussi à mon état physique. Il y a eu une période où j’ai enchainé les tendinites et j’ai donc dû adapter ma méthode de travail en utilisant la tablette graphique par exemple. Elle me permettait d’avoir un geste plus doux et d’avoir une autre position de travail. Aujourd’hui je suis en meilleur état si je parle de mes tendinites, pas de mon aspect général. Je suis d’ailleurs revenu au papier, pinceau et plume.
Je devrais également enchaîner les quatre albums de la tétralogie, si tout va bien, sans projet intercalé. Il est donc plus probable qu’il y ait une continuité dans la méthode de travail et donc le style, même si les époques et les lieux ainsi que ce que vivent les personnages feront que parfois je dessinerai plus durement ou plus subtilement certaines scènes.

Reste-t-il toujours quelque chose du Lemaitre auteur de polar ?
Il reste quelque chose du roman noir, oui, c’est évident. Pas forcément du polar au sens strict. Mais oui, il y a cette façon de semer des détails de ci de là qui serviront ou éclaireront plus tard l’intrigue mais peut-être de manière moins prégnante que dans un polar. Il y a bien une enquête mais elle est loin d’être mise en avant, disons qu’on est plus proche d’un « crime et châtiment » que d’un whodonit (un roman à intrigue).

« J’ai besoin que ce que je propose soit crédible. »
Le contexte vous impose-t-il un gros travail de documentation ?
L’histoire se situant à la fin des années 40 – 48 pour être exact – et dans différents lieux comme Paris, Beyrouth et Saïgon, oui. J’avoue avoir besoin de m’entourer d’un minimum de documentation, dont je me sers ou pas. Une documentation qui me met un peu dans l’ambiance, dans l’atmosphère des lieux et de l’époque. J’ai besoin que ce que je propose soit crédible, même s’il n’est pas totalement historiquement juste.
Pour moi, il faut que le lecteur soit transporté sans même qu’il s’en rende compte tout en gardant à l’esprit que Pierre, et donc moi, nous lui parlons malgré tout d’aujourd’hui.

Pierre Lemaitre dit qu’il ne peut pas passer 18 mois avec des personnages qu’il n’aime pas. Est-ce la même chose pour vous ?
Il peut paraître évident que l’on pas pas envie de défendre et donc de passer du temps avec des personnages que l’on n’aime pas. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai refusé certains projets d’ailleurs. Mais cela ne veut pas forcément dire que l’on ne s’entoure que de personnages sympathiques. J’aime me confronter à des personnages odieux ou dangereux, ou qui pensent à l’opposé de moi. Pour justement tenter de les comprendre et trouver leur humanité. Attention, pas pour me servir d’eux et démontrer qu’ils ont tort, ou qu’ils sont juste mauvais. Mais bien pour me forcer à appréhender ce type de point de vue. J’avoue que c’est plus facile dans la fiction que dans la vraie vie, encore que.

Reste t-il de la place pour les projets personnels ?
Pour l’instant c’est effectivement repoussé à plus tard. J’ai beaucoup de projets plus ou moins avancés dont deux, voire trois, plus gros. Deux de ces projets pourraient me permettre de regrouper pas mal de plus petits. Je vous en reparlerai je l’espère plus tard si jamais ils prennent vie un jour.
Merci beaucoup aux éditions Rue de Sèvres et à Christian De Metter.
Entretien réalisé à distance le lundi 27 janvier 2025
- Le grand monde
- Auteur : Christian de Metter, d’après le roman de Pierre Lemaître
- Éditeur : Rue de Sèvres
- Prix : 25€
- Sortie : 22 janvier 2025
- Pagination : 184 pages
- ISBN : 9782810204861
Résumé de l’éditeur : Beyrouth, 1948. Les enfants de la famille Pelletier quittent le foyer familial en quête de sens et d’indépendance. De Paris à Saïgon, toutes et tous vont se confronter aux réalités de la vie, dans le monde fracturé de l’après-guerre. Après la fresque des Enfants du désastre, Christian de Metter poursuit son remarquable travail d’adaptation de l’oeuvre de Pierre Lemaitre.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-François Mariet
De mes premières lectures avec Tif et Tondu à aujourd'hui, j'ai toujours lu de la bande dessinée. Très attiré par le noir et le polar, je lisde tout et je tente d'élargir mes horizons de lecteur avec de plus en plus de comics.
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