Timothé Le Boucher : entretien avec l’auteur du Patient

Etudes à Poitiers et à Angoulême, concours sur la plateforme Manolosanctis, un album en huis-clos, un thriller et une histoire fantastique, tel est le parcours de Timothé Le Boucher, auteur de Ces jours qui disparaissent et Le Patient. Deux succès mérités. Nous lui avons posé des questions sur son parcours. Plongée dans l’univers d’un artiste passionnant, qui connait parfaitement le médium Bande dessinée.

Timothé Le Boucher, comment es-tu entré dans le monde de la bande dessinée ?

Dans ma famille, nous ne lisions pas de bande dessinée. Plus petit, j’adorais dessiner et raconter des histoires. J’étais assez créatif et j’aimais bien toucher à tous les genres artistiques.

La manière la plus évidente lorsque l’on dessine pour raconter une histoire, c’est la bande dessinée. C’est plus tard que je m’y suis vraiment intéressé. C’est aux Beaux-Arts amateurs de Poitiers que j’ai vraiment débuté. Pour un exercice, nous devions raconter une histoire avec le support que nous voulions. Avec une amie, nous avons donc choisi la bande dessinée.

A partir de ce moment, j’ai adoré utiliser ce médium. Ce fut alors naturel car j’avais toujours voulu faire cela.

As-tu suivi des cours  de dessin ?

C’est à cette période que je suis entré aux Beaux-Arts d’Angoulême. C’est un cursus en trois ans mais où l’on ne fait pas uniquement de la bande dessinée, qui ne représente seulement deux ou trois cours. C’est ensuite après la première année que l’on se spécialise.

J’ai ensuite passé un master de bande dessinée – que j’ai trouvé très intéressant – puis je suis entré directement en dernière année de DNSEP (Diplôme national supérieur d’expression plastique, ndrl). J’ai moins apprécié parce que nous étions laissé libres de ce que nous voulions faire.

Est-ce pendant tes études que tu t’es fabriqué ta culture en bande dessinée ?

Un peu avant. J’avais un amie au lycée qui me prêtait des albums. Je lisais vraiment tout ce qui passait parce que je n’avais pas encore de goûts très prononcés. En plus, j’allais trop vers la facilité. Ce sont les Beaux-Arts qui m’ont ouvert l’esprit parce que je travaillais avec plein de gens qui avaient des cultures différentes. Ça m’a rendu très curieux.

Comment t’es-tu retrouvé au catalogue de Manolosanctis ?

Manolosanctis effectuait souvent des concours sur une plateforme. Les participants devaient réaliser des planches de bande dessinée sur un thème donné.

Pour mon premier essai, la marraine était Pénélope Bagieu et la thématique était Fantasmes. J’ai donc fait dix planches. Ils sélectionnaient alors 20 histoires et les publiaient sous forme de recueil. J’ai gagné ces concours par trois fois. Ils aimaient aussi mes autres récits que je postais sur cette plateforme. Ils sont donc venus me voir pour signer Skin Party.

Ce fut très bizarre. Je poursuivais mes études et mon premier album sortait en même temps.

Les vestiaires (La Boîte à Bulles)

« J’adore les histoires à parti pris »

Après ce premier album, tu as réalisé Les vestiaires. Qu’est-ce qui t’attirait dans ce lieu clos ?

J’adore les histoires à parti pris. Par exemple dans Skin Party, l’histoire se déroule dans une soirée divisée en cinq chapitres. Chacun d’eux suit un protagoniste du début à la fin de cette soirée, en y ajoutant un drame à la fin.

Pareil pour Les vestiaires, j’avais envie de partir de la contrainte de ne jamais sortir du lieu. Même lorsque l’on voit l’extérieur, c’est flou. J’aimais cette ambiance de huis-clos. Je voulais suivre une ligne narrative assez light. J’avais surtout l’intention de faire ressentir ce que moi j’avais ressenti plus ou moins lorsque j’étais au collège.

La structure était simple : parler d’un garçon qui se faisait harceler mais qui avait réussi à détourner l’attention sur son principal harceleur. C’était donc un vrai exercice de style.

Est-ce pour cela que le héros te ressemble physiquement ?

En fait, j’ai beaucoup dessiné en me regardant dans un miroir notamment pour les expressions. Beaucoup d’auteurs font cela.

En quoi les relations entre adolescents étaient intéressantes dans ce vestiaire ?

C’est un lieu où il n’y a aucun adulte, aucune présence d’adulte. C’est là où toutes les pulsions de méchanceté sont lâchées. Et en plus, il y a ce rapport au corps très important, notamment parce qu’il change.

Ce sont des moments où l’on se construit, on se retient moins dans nos phrases, donc potentiellement de la tension qui se crée. Il y avait donc une multitude de thématiques à aborder.

Dans un vestiaire, les relations sont exacerbées et il y a aussi un rapport de domination et soumission. En quoi cela était important de montrer cette violence ?

C’est un lieu qu’entre garçons. Il y a des histoires de challenge entre eux. Je me souviens de ce jeu du Petit pont massacreur. J’ai essayé de retranscrire toute cette violence que j’avais vu dans mon collège.

Ces jours qui disparaissent (Glénat, collection 1000 feuilles)

Pourquoi t’a-t-il fallu un peu de temps pour publier Ces jours qui disparaissent ?

Entre Les vestiaires et Ces jours qui disparaissent, j’ai terminé mon Master et mon année de DNSEP. Pendant ces années, j’avais trois gros mémoires à rédiger plus de nombreux workshops. Tout cela m’a pris du temps. C’est à la sortie de l’école que j’ai réfléchi à plusieurs projets en même temps.

« J’ai choisi Glénat pour plusieurs raisons et notamment parce que j’adore mon directeur artistique »

Est-ce que les éditions Glénat furent tout de suite séduites par Ces jours qui disparaissent ?

J’avais envoyé un projet avec un synopsis très détaillé à plusieurs éditeurs, dont certains étaient intéressés. J’ai choisi Glénat pour plusieurs raisons et notamment parce que j’adore mon directeur artistique.

Qui est Lubin ? Comment le qualifierais-tu ?

Même si dans l’album, il a deux personnalités, celle que l’on suit au début est très idéaliste, naïve et solaire. Comme mon récit allait tendre vers le pire, je voulais une personnalité qui relève tout cela au début et qui fasse contraste. Il est assez «je-m’en-foutiste» et laisse courir les choses.

Alors que son autre personnalité est très pragmatique, plus organisée et a plus de règles. Lubin a uniquement de la rigueur pour sa passion de la danse.

Qu’est-ce qui t’attirait dans la dualité de ton héros ?

Lorsque j’ai écrit cette histoire, je venais de terminer les Beaux-Arts. C’était donc très lié. J’hésitais dans ce que je voulais faire. En plus, je désirais faire de la bande dessinée mais je ne savais pas s’il était possible d’en vivre.

J’étais alors inscrit chez Pôle Emploi et on me disait : «Vous savez, ce n’est pas un vrai métier…». D’ailleurs, ils ne trouvaient pas la «case» du métier. J’étais donc dans un moment de questionnement important pour mon avenir. J’avais deux visions : la bande dessinée d’un côté et de l’autre, un métier plus pragmatique.

C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée d’un personnage qui vivrait un jour sur deux. Il y avait donc cette dualité de métier bien vus et ceux mal vus.

Es-tu un amateur du genre fantastique ?

Je ne me catégorise pas dans un genre, j’aime tout, hormis les biopics. D’ailleurs, j’ai plein d’idées d’histoires qui utilisent tous les genres.

Le patient (Glénat, collection 1000 feuilles)

« J’ai souvent plusieurs idées. Je choisis celle qui m’inspire le plus à un moment donné pour commencer »

Après un huis-clos, après le fantastique, Le patient est un thriller. Pourquoi as-tu eu envie de changer d’univers, de genre à chaque album ?

Il y a des thématiques que l’on peut rapprocher à tous mes albums. A la base, j’ai une idée d’histoire qui me plaît. J’attends d’avoir une fin et une structure narrative précise pour entamer le développement de mon récit. J’ai souvent plusieurs idées. Je choisis celle qui m’inspire le plus à un moment donné pour commencer.

Pour Le patient, ce fut immédiat. J’avais envie de raconter une relation d’un jeune avec une femme plus âgée. J’avais une idée mais elle n’était pas assez forte. Puis j’ai eu l’idée d’un garçon qui se réveillerait après six ans de coma.

Pour étoffer mon histoire, j’ai lu beaucoup de récits sur des tueurs en série ou sur la psychologie et j’ai vu de nombreux reportages, y compris sur des patients dans le coma. J’ai des amis médecins à qui j’ai aussi posé des questions.

Comment as-tu choisi le milieu hospitalier pour ton récit ?

Un dimanche, j’accompagnais des amis dans un hôpital et il semblait désert. Il y avait de longs couloirs immenses. C’était assez labyrinthique. J’imaginais des travellings, des plans séquence comme dans Shinning. Je souhaitais utiliser ce lieu comme un décor d’histoire d’horreur.

Quelle place tient Le patient dans ton parcours professionnel ?

Il est un peu trop tôt pour le dire parce qu’il est sorti il y a peu. J’avoue que pour Ces jours qui disparaissent, c’est un peu fou ce qui est arrivé autour. Je ne m’y attendais pas du tout.

Je me suis toujours dit qu’au pire, il n’y aurait que ça qui pourrait arriver dans ma vie et qu’après je referais des albums plus confidentiels.

Glénat a poussé Le patient et ils m’ont bien accompagné. Il y a même des projets d’adaptation. Ça me donne un peu plus de sécurité, mais j’essaie de toujours relativiser au maximum.

Comment as-tu reçu toutes les critiques positives lors de la sortie de Ces jours qui disparaissent ?

Je pense que je ne m’en suis pas rendu compte parce que globalement je n’ai pas eu tellement de retours. Sauf lorsqu’il a été en sélection ou il a reçu des prix.

J’apprends par des personnes en fait le succès de mes livres. Par exemple, Les vestiaires, il est utilisé par un éducateur qui travaille avec des jeunes ayant commis des crimes. Il leur fait lire et ensuite, ils en parlent. Je trouve ça complètement fou parce que ça fait trois ans qu’il fait ça et je ne le savais pas.

« Certains m’ont dit qu’ils avaient pleuré en lisant Ces jours qui disparaissent et je trouve cela fou de pouvoir déclencher ce genre d’émotion »

Lors de rencontres avec le public, que te disent les lecteurs ?

Ce qui est intéressant, ce sont leurs différentes visions des albums. Dans Le patient et Ces jours qui disparaissent, j’ai caché plein de choses et souvent les lecteurs les retrouvent. Je ne pensais pas que cela soit possible.

C’est touchant l’impact que cela a sur les gens. Certains m’ont dit qu’ils avaient pleuré en lisant Ces jours qui disparaissent et je trouve cela fou de pouvoir déclencher ce genre d’émotion.

Comment travailles-tu la psychologie de tes personnages ?

Pour mes histoires, j’ai besoin d’un certains nombres de personnages. Pour ma prochaine bande dessinée, c’est un groupe d’amis. J’ai besoin d’équilibrer leur personnalité. Je dessine leur corps rapidement, j’y ajoute une description et je souligne ce qui pourrait être important dans le récit. Il y en a certains qui sont calqués sur des amis à moi ou des mélanges de plusieurs. J’écris beaucoup pour saisir les personnages. Je réfléchis aussi aux liens qui pourraient y avoir entre eux et des dynamiques pour l’histoire.

Tes personnages sont complexes et ils peuvent avoir une part d’ombre. Pourquoi est-ce important ?

Dans Ces jours qui disparaissent, pas tant que cela. En revanche pour Le patient, Pierre et Anna, sont deux caractères forts et froids. Tout est caché sous la surface. Elle est une Pygmalion et tente de le forger à sa main.

Comment réalises-tu tes planches ?

D’abord, j’écris un texte d’une vingtaine de pages. C’est un séquentiel, il n’y a pas les dialogues. Il y a juste les intentions de scène. C’est un travail de structure. Je passe ensuite au story-board. C’est le moment où la mise en scène et les dialogues se créent. Cette phase graphique est très lâchée. Je passe ensuite sur ordinateur, sans crayonné en général. Mon story-board ne me sert pas de base au dessin. Pour l’écriture et le story-board, je suis assez rapide. Ce qui me prend du temps, ce sont le dessin et les couleurs. Le patient, je l’ai dessiné en quatre mois.

« Lorsque je pense à mes personnages, je pense en terme de codes graphiques et de design »

En quoi le manga influence-t-il ton dessin ?

Je ne lis pourtant pas que cela mais on me dit souvent qu’il y a une filiation. Ce que je retiens des mangas, c’est la narration et la façon de découper. Il y a aussi une forme d’iconicité que j’aime dans le manga. Lorsque je pense à mes personnages, je pense en terme de codes graphiques et de design.

Dernière question, Timothé Le Boucher. Les corps sont sublimés dans tes planches. Ils sont souvent élégants. Pourquoi t’appliques-tu autant dans ces dessins ?

J’ai une manière basique de dessiner les corps. A partir de cette forme, j’essaie de changer selon le personnage. J’aimerai d’ailleurs plus travailler cela. En ce moment, je me pose beaucoup de questions sur les stéréotypes que l’on véhicule et sur les standards de corps.

On peut donner beaucoup d’intention par le corps et les postures. D’ailleurs, c’est une chose que j’essaie de le travailler pour l’affiner. Spontanément, je ne suis pas attiré par les décors, sauf s’ils ont un rôle important dans l’histoire. Je préfère les personnages. Dans mes carnets, je dessine d’ailleurs que des personnages.

Mon projet – qui n’est pas encore signé – tourne autour de la représentation du corps et de son image.

Entretien réalisé le lundi 10 juin 2019 à Poitiers
Article posté le jeudi 15 août 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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