« Tout ça n’est qu’un mythe » – Rencontre avec Romain Renard

L’auteur belge Romain Renard est revenu primé de Saint-Malo ! Le festival Quai des Bulles lui a décerné le Prix Coup de Cœur 2024 du meilleur album pour Revoir Comanche paru aux éditions Le Lombard. Il a accepté de répondre à nos questions.

Romain Renard, est-ce que l’après Melvile a été difficile ?

En fait je n’ai jamais arrêté Melvile. Là, je prépare le film. Juste avant de venir, je discutais avec cinq storyboarders qui travaillent sur les pages du scénario donc Melvile ne s’arrête pas.

Cela n’a pas été un frein pour se projeter sur autre chose ?

Pas du tout, ça m’a aidé. Pour rendre animable mon fusain, on a dû trouver une technique numérique pour le représenter. On a cherché et on a créé des brosses spéciales, une matière particulière. Ce sont tous ces enseignements là que j’ai pu utiliser dans Revoir Comanche. Je n’ai eu aucun problème pour me projeter. J’ai trois, quatre histoires en cours…

Je suis en train de développer une série pour la télé qui se tourne au printemps. C’est un polar à la frontière de la science-fiction. Ça décrit un monde où il est désormais possible de communiquer avec les morts via une borne. Mais il faut trouver un objet auquel le défunt était attaché. Les métiers ont changé, y compris le métier de flic. Je parle d’un flic qui est spécialiste pour trouver ces objets ayant appartenu à des victimes.

« On s’est serré la main et quatre mois après c’était signé. »

Quelle est l’origine du projet Revoir Comanche ?

Je suis à un repas à Angoulême il y a deux ans. Gauthier Van Meerbeck, le chef éditorial du Lombard me parle du projet pour les 77 ans du journal Tintin. Il me dit : « voilà, on invite tous nos auteurs à se pencher sur le catalogue du journal Tintin et à faire un hommage ». On est à l’entrée du repas et le nom de Comanche arrive. À la fin du repas, j’avais déjà l’histoire, plus ou moins la fin et je savais que j’allais avoir besoin de plus de pages pour la faire. Je sors fumer une clope avec Gauthier et je lui dis : « écoute, je ne vais pas faire l’hommage , en revanche je te propose de faire un livre ». On s’est serré la main et quatre mois après c’était signé.

Aviez-vous une bonne connaissance de la série Comanche ?

En fait, il y a un élément déclencheur de toute l’histoire c’est Ciel rouge sur Laramie. Les fameuses dernières pages. Ce moment crucial et charnière de l’univers de la bande dessinée franco-belge où un héros du journal Tintin abat un homme désarmé.

Avez-vous eu tout de suite l’idée de projeter ce personnage vers ce récit crépusculaire ?

Oui car ce sont des questionnements qui sont en moi depuis des années. C’est ce que j’exprime avec Melvile depuis dix ans sur notre temps sur terre, sur ce qu’on a été et ce qu’on sera. Il y avait ça et l’idée que ça devienne une pièce de musée.

Il y a parfois des histoires qui tombent à l’eau parce qu’il n’y a pas de flash. Là j’avais le flash de : Red Dust est devenu une pièce de musée. Et c’est à partir de là que se déroule toute l’histoire.

« Oui et c’est mythifié. C’est à dire qu’on le met sous cloche et on en garde que ce qu’on veut en garder. »

C’est la fin pour Red Dust mais c’est aussi la fin de quelque chose de plus grand ?

Oui et c’est mythifié. C’est à dire qu’on le met sous cloche et on en garde que ce qu’on veut en garder. Et on projette seulement ce qu’on veut bien projeter.

Il y a une séquence importante dans le livre où Red Dust fait face à John Wayne dans le film La piste des géants de Raoul Walsh. On lui projette son passé et c’est une claque pour lui parce qu’il se rend compte que son passé est devenu une fiction, des histoires qu’on raconte au cinéma. Mais ce que lui a réellement vécu est mort et va mourir avec lui.

Est-ce que vous avez eu peur du poids du personnage ?

J’étais totalement inconscient. Il y a un mois, juste avant la sortie, je commençais à voir sur les forums que ça commençait à gesticuler. Le Lombard a attendu sagement avant de communiquer sur la sortie du bouquin. Quand l’info a été lâchée, je me suis dit que j’allais me faire allumer par les fans de Comanche qui ne vont pas retrouver le trait d’Hermann. On peut les comprendre car ce n’est pas du tout le trait d’Hermann.

« Il était très rassuré que je ne reprenne pas son dessin et que je fasse ce que lui avait aimé de moi dans Melvile. »

Et quel a été le regard d’Hermann justement sur ce projet ?

Bienveillant. Très très bienveillant. D’abord, je l’ai appelé parce qu’il a vu dix pages il y a un an. Je les lui avais montrées au hasard d’une soirée partagée. « Au fait, faut quand même que je vous montre » lui ai-je dis, même s’il était au courant bien évidemment. Il était très rassuré que je ne reprenne pas son dessin et que je fasse ce que lui avait aimé de moi dans Melvile.

Il avait eu la classe de venir me voir un jour à une expo Melvile et de me serrer la main en me disant : « bravo pour ce travail ! », à la Hermann. Et il avait poursuivi : « Je t’ai dit ça, maintenant je m’en vais ! ». Et on s’est revus il y a dix jours. Je lui ai offert le bouquin, je ne sais pas si il l’a lu. Et peut-être qu’il ne le lira pas, c’est très bien comme ça.

La fin de ce personnage, c’est aussi la fin d’une certaine idée de l’Amérique ?

Complètement. C’est pour ça que ça commence par l’ouverture d’un cinéma et que ça se termine par The end. Tout ça n’est qu’un mythe. Rien de tout ça n’a existé.

Quoi que l’on fasse, cette histoire est réécrite par les contemporains, d’où l’importance de cette scène du cinéma. On dira plus tard, le moment de la frontière, le moment du western, c’était ça. C’était John Wayne. On a évidemment des photos de la guerre de Sécession. Même déjà à l’époque, on avait des récits du Far West par des chroniqueurs new-yorkais, fin 19ème – début 20ème, qui étaient déjà de la fiction. Les gens ont mythifié les choses. Et on s’est tous accordés pour le valider.

 

« Il y a toujours dans un coin de notre tête, un endroit où un meilleur est possible »

Qu’est-ce que ça révèle de nous ?

Le rêve de la frontière est une promesse qui n’a jamais été tenue, on espère toujours y croire. Il y a toujours un rêve de gosse. Il y a toujours dans un coin de notre tête, un endroit où un meilleur est possible, où on va pouvoir planter un drapeau en disant : « C’est ma terre, c’est là où j’habite, où je vais construire ma maison, avec une rivière où je vais trouver de l’or ».

Après, il y a des films qui sont très réalistes. Le film que j’ai choisi, La piste des géants de Raoul Walsh, est considéré presque comme un documentaire à l’époque, en 1930. C’est une merveille. 2000, 3000 figurants en chariots qui traversent cinq états jusqu’en Californie, qui tombent dans les ravins, qui se noient dans des rivières, des chevaux qui sont emportés et c’est l’un des tout premiers rôles principaux de John Wayne.

Passons au travail graphique, pourquoi le noir et blanc, contrairement à Melvile?

Il était incontournable, à cause ou grâce à John Ford, à ses films en noir et blanc, notamment Les raisins de la colère tiré du roman de Steinbeck, même si ce n’est pas un western mais on y est presque. Mais également pour L’homme qui tua Liberty Valance et j’avais envie de retrouver à la fois ce cadre et cette ambiance

Qu’est-ce qui vous inspire pour créer ces cases muettes, ces instantanés ?

Un peu tout, des photos, des images vues au cinéma, un peu de lecture aussi : Cormac McCarthy, Jim Harrison, John Steinbeck et de la science-fiction aussi.

Plein de choses viennent nourrir ces images. Les photographes , Gregory Crewdson, Walker Evans, différentes périodes. Le premier est contemporain, Evans c’est les années 30-40. Ce sont des moments où j’ai envie de raconter soit un temps passé, soit un temps futur. Beaucoup sont des flash forward.

Ce livre parle de la fin d’un monde. La fin du monde de Red Dust, qui est donc le monde de la frontière mais ces flash forward parlent du monde que va vivre le fils, l’enfant qui est porté par Vivienne Bosch. Ces images racontent la fin du monde futur, celui que nous sommes en train de vivre.

« J’ai bossé deux ans pour créer mes outils fusains pour le numérique. »

Romain Renard. Entrons dans la cuisine. Comment vous y prenez-vous ?

Du flou, du flou, du flou jusqu’à que ça devienne net. Pour Revoir Comanche, c’est du 100 % numérique. J’ai bossé deux ans pour créer mes outils fusains pour le numérique. C’est grâce au film pour Melvile, grâce à la recherche d’un filtre que j’ai fait pour rendre animable ce fusain et que j’ai utilisé pour Revoir Comanche.

Je vais même jusqu’à séparer mes décors et mes personnages. J’ai dessiné mes personnages à part. Pour moi ça donne de la fluidité, c’est comme si les décors préexistaient avant leur arrivée dans la case.

Revoir Comanche de Romain Renard (éditions Le Lombard)

Accordez-vous une place particulière aux silences ?

Oui. Ça raconte le temps, ça me donne l’espace pour des ellipses. En fait, quand j’écris un scénario, c’est un petit roman, c’est une continuité, ce n’est pas du tout découpé. Ensuite arrive la deuxième écriture, au dessin et je me laisse guider. Il y a un moment où la main raconte. J’ai le texte en tête et il y a des pages qui vont s’ajouter. Notamment tous ces flash forward du monde qui va s’écrouler pour l’enfant de Vivienne, ça vient après.

Revoir Comanche de Romain Renard (éditions Le Lombard)

Les musiques, quand vous viennent-elles ?

Elles sont là en moi depuis longtemps et elles résonnent, je ne sais pas comment expliquer. L’ouverture avec Leonard Cohen, c’était une évidence. Le morceau de Bob Dylan qui raconte la fin du monde, c’est une évidence et puis Nick Cave la toute fin avec ce morceau de l’album Ghosteen qui parle du deuil, de la mort de son enfant et qui commence par cette phrase : the world is beautiful. Ce sont des choses qui percutent entre le son et l’image et peut-être créent une troisième image, autre chose, une étincelle. Ce sont deux silex qu’on entrechoque.

Et pour vos créations musicales ?

Je pose tout et je prends la guitare. Beaucoup quand j’écris, moins quand je dessine. À certains moments, ça mature, ça mature. Après je prends la guitare, ça peut être n’importe quoi et puis y a des choses qui viennent. J’ai envie d’apprendre un morceau de Cohen. Donc, j’apprends un morceau de Cohen et je le joue à ma manière, ça me donne envie d’autre chose. Par rapport à l’histoire que je suis en train d’écrire, ça amène un autre texte.

Romain Renard, le film Melvile, c’est pour quand ?

Quand il est fini ! Il nous reste deux ans. Je vais être à 100 %, jour et nuit, sur le film pendant deux ans.

Donc retour à la bande dessinée dans deux ans ? Déjà des idées ?

Oui, plusieurs !

 

Merci beaucoup Romain Renard !

Entretien réalisé le 26 octobre 2024 à Saint-Malo, lors du festival Quai des bulles
Article posté le mercredi 30 octobre 2024 par Jean-François Mariet

Revoir Comanche de Romain Renard (éditions Le Lombard)
  • Revoir Comanche
  • Auteur : Romain Renard
  • Éditeur : Le Lombard
  • Prix : 22,50€
  • Parution : 11 octobre 2024
  • Pagination : 152 pages
  • ISBN : 9782808211772

Résumé de l’éditeur : Quelque part au fin fond de la Californie, au début du XXe siècle, Cole Hupp vit à l’écart du monde, en attendant la fin. Mais en fait de Faucheuse, c’est Vivienne, une bibliothécaire curieuse de connaître la réalité du Far-West qui frappe à sa porte. Elle connaît son véritable nom : Red Dust, une légende inscrite dans la poussière et le sang du Wyoming. Vivienne est porteuse de nouvelles inquiétantes.
Le ranch Triple 6, haut lieu des faits d’armes de Red, ne répond plus. Le vieux cow-boy n’a d’autre choix que de reprendre la route vers son passé. Un voyage à rebours parsemé de fantômes et de regrets au bout duquel il espère revoir celle qu’il n’a jamais pu oublier, Comanche.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-François Mariet

De mes premières lectures avec Tif et Tondu à aujourd'hui, j'ai toujours lu de la bande dessinée. Très attiré par le noir et le polar, je lisde tout et je tente d'élargir mes horizons de lecteur avec de plus en plus de comics.

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