En ce mois de septembre, Urban Comics lance Urban X DC Comics Créations, un nouveau label accueillant des créations originales issues de l’univers DC, réalisées par des auteurs français ou européens. À l’occasion de la tournée de lancement de Wonder Woman Harley Quinn – La souffrance et le don, nous avons rencontré Sylvain Runberg et Mikki Montllo, les auteurs, invités par la librairie M’Enfin à Rennes.
Rencontre avec un duo d’artiste qui assume parfaitement d’avoir écrit un livre engagé.

Sylvain, comment êtes-vous entré en contact avec DC Comics pour une histoire longue sur leur univers ?
S.R : Au tout départ, ça devait être, je pense, aux débuts D’Urban, où j’avais eu une discussion avec Pôl Scorteccia qui m’avait demandé : « si tu pouvais écrire un récit dans l’univers DC, quel personnage choisirais-tu » ? J’avais répondu Wonder Woman à l’époque, et c’en était resté là.
Et puis en 2019, c’est Urban et DC qui m’ont contacté en disant : « on va lancer une collection avec des récits originaux, avec des auteurs européens, tu es sur la shortlist des scénaristes. Est-ce que cela t’intéresse ? »
Évidemment, cela m’intéressait. Ils m’ont donc donné carte blanche pour leur proposer quelque chose. Je pouvais choisir n’importe quel personnage, n’importe quel récit et voir ensuite si cela pouvait les intéresser. J’ai évidemment pris Wonder Woman, ainsi qu’un des autres personnages que j’aime particulièrement dans cet univers, à savoir Harley Quinn, et je leur ai proposé le récit qui allait devenir « Derrière la souffrance et le don ». C’est comme cela que ça a commencé.
Vous êtes un scénariste de BD franco-belge, qu’est-ce qui fait que cette proposition vous a interpellé ?
S.R. Parce que je suis né en 1971 et que moi, j’ai grandi avec à la fois la bande dessinée franco-belge, Lucky Luke, Tintin, les Schtroumpfs, Astérix ou d’autres comme Les Tuniques bleues.
Mais c’était l’époque aussi où les éditions Lug commençaient à publier des magazines de super-héros en kiosque. Et donc j’ai été rapidement mis au contact des X-Men, Spider Man, à travers Titans, Strange ou Spidey. Et il se trouve qu’étant franco-belge – ma mère était belge -, j’avais un cousin en Belgique qui était près de dix ans plus âgé que moi et qui avait une grosse collection de bandes dessinées. Et il me permettait de piocher dedans, j’avais sept huit ans, lui 20 ans. Je suis donc tombé sur des recueils de Batman que j’ai lus à cet âge-là aussi.
Donc j’ai tout de suite été très tôt plongé dans l’univers du comic-book. Et puis c’est resté. C’est une forme de narration que j’ai toujours appréciée étant adolescent. Je m’en suis un peu éloigné et je me suis replongé dans le comic-book sur la fin des années 80 avec les nouveaux récits comme Arkham Asylum, ou les approches plus adultes avec Frank Miller et toute cette vague.
Et en fait, ça a toujours influencé ma narration. En relisant un récit de Superman de Tom King, ce matin dans le train, je me suis rendu compte en pensant à la manière dont j’écrivais, qu’il y avait des aspects scénaristiques, qui ressortent dans ce que je faisais sur le traitement des voix off ou de certaines scènes d’action, vraiment influencés par le comics.
Qu’est-ce qui vous inspire tant dans le personnage de Wonder Woman, pour l’avoir proposé en première intention ?
S.R. Alors moi je l’ai découverte non pas à travers une bande dessinée, mais par la fameuse série télé des années 70.
C’est une des premières séries télé où vous voyiez un super-héros féminin en tant que personnage de premier plan. Ce sont les mêmes années que Super Jaimie. Et puis Wonder Woman, dans la mythologie DC, c’est le premier personnage féminin de premier plan. Elle a toujours porté des valeurs qui me parlaient, de féminisme, de tolérance.
Donc, c’est un personnage qui dénote par rapport à ça, qui est vraiment axé sur l’empathie. C’est un personnage fort mais qui est vraiment ancré dans une notion de justice sociale. Donc ça, moi, ça m’a toujours plu.
Et Harley Quinn qui est arrivée beaucoup plus tard, c’est un personnage que j’ai trouvé aussi très intéressant parce que extrêmement différent, agressif, chaotique, avec un parcours difficile.
Ce qui m’a frappé, par rapport à ces deux personnages-là, c’est qu’on ne les a pas souvent vus dans un récit principal où elles devaient évoluer ensemble. Et moi, c’était ce que j’avais envie de faire.
Puis à l’époque où on m’a contacté, en 2019, c’étaient aussi les débuts du mouvement #MeToo. Et quand j’ai commencé à réfléchir à Wonder Woman Harley Quinn c’est venu très vite. Parce que Harley Quinn, en fin de compte, c’est quelqu’un qui est pris dans une relation toxique avec un compagnon qui est absolument abominable, le Joker. Dans ma version, on a donc Harley Quinn qui va faire preuve d’un courage et d’une bravoure absolue. C’est quelqu’un qui est victime d’une relation toxique et qui trouve la force d’essayer de s’en sortir, mais aussi de demander de l’aide, ce qui est en soi quelque chose de très difficile.
Et c’est comme ça que j’ai voulu la traiter et en l’occurrence ici, le personnage du Joker, contrairement à certaines versions plus récentes, je ne lui donne aucune excuse. Le Joker, c’est un psychopathe qui abuse des autres. J’aime bien cette version-là. Il n’y a pas d’autres points de vue sur lui dans l’album. C’est un personnage qui reste secondaire parce que c’est vraiment axé sur Harley Quinn et Diana. C’est ce qui m’a donné envie d’écrire ce récit.

Mikki, comment est-ce que vous rentrez dans le projet ?
M.M. Simplement, c’est Sylvain qui m’en a fait la proposition. Quand il m’a dit de quoi parlerait le projet et quel était son potentiel pour m’ouvrir de nouvelles portes, me faire accéder à de nouveaux lecteurs, j’ai été très vite convaincu.
On ne vous offre pas souvent la possibilité de jouer avec des personnages connus. J’ai beaucoup de collègues qui sont des lecteurs acharnés de Marvel ou DC et qui construisent leur carrière en ce sens.
Pour ma part, j’ai des influences assez mélangées, j’aime la bande dessinée en général. Et donc, me lancer dans un genre qui n’est pas le mien habituellement, ce n’est pas un problème. C’est un défi.
Vous êtes espagnol, un pays avec une culture BD locale, mais surtout marquée par le voisin français ou les comics de super-héros. Quelles sont concrètement ces influences dont vous parlez ?
M.M. Tout cela, plus du manga. J’avais douze, treize ans, quand l’explosion du manga a eu lieu en Espagne. Et pendant trois ou quatre années, je n’ai lu que du manga. C’était aussi ce que je dessinais. Je suis revenu ensuite aux bandes dessinées françaises ou américaines, mais ça a constitué une grosse influence pour moi. C’est un melting pot d’influences, qui fait l’artiste que je suis.
Et même sur les pages de Wonder Woman Harley Quinn, je peux parfaitement identifier quel dessin répond à quelle influence. Par exemple, dans la deuxième partie, il y a des planches qui ont des marges plus petites, un fond noir… Je les ai dessinées après ma dernière publication, The Witcher. Et je vois bien que j’ai intégré des choses que j’ai comprises en dessinant The Witcher.
Et aujourd’hui, comment qualifieriez-vous votre dessin ? Un dessin comics ou franco-belge ?

Extrait C4 Wonder Woman Harley Quinn La souffrance et le Don Urban Comics
M.M. Ce que j’essaie de prendre dans le dessin de super-héros, c’est sa dimension cinématographique. Ce que l’on retrouve notamment dans les pleines pages et les scènes d’action. J’utilise sur cet album moins de cases par rapport aux autres BD que j’ai pu faire avec Sylvain. Je passe de 8 environ, à 5 seulement en moyenne… Cela repose sur des poses extrêmement dynamiques et des personnages plus spectaculaires.
Mais quand je passe à des scènes de dialogues, je suis beaucoup plus proche de la BD franco-belge. Mon dessin, sur ce titre, c’est un mélange des deux univers.
Sylvain, qu’est ce qui fait que vous avez proposé à Mikki de travailler sur ce titre ? Vous travaillez avec de nombreux artistes très différents, qu’est-ce qui vous a fait le choisir ?
S.R. Par rapport à ce que je savais de son trait, ses capacités de composition et de narration, je me disais que ça allait être l’artiste parfait pour mettre en scène cette histoire et je pense que j’ai eu raison.
Je connais plein d’autres auteurs et autrices, c’est vrai. C’est vraiment Mikki qui m’est venu en tête en premier. Quand je l’ai proposé aussi à Urban, ils ont trouvé que c’était une très bonne idée. Et puis quand il a fait les premiers essais, tout de suite, on a vraiment senti que c’était ce que l’on espérait. C’était extrêmement réussi.
Donc ça s’est fait très naturellement. Je n’ai pensé à personne d’autre.
Est-ce que c’est aussi via vos collaborations précédentes, que vous avez perçu le potentiel de Mikki à aller sur ce type d’univers ?
S.R. Oui avec Warship Jolly Rogers qu’on a publié chez Dargaud.
Le fait, c’est que ce titre avait été publié par Magnetic Press aux États-Unis et l’est toujours. Ça a eu quand même pas mal de succès. La première impression avait été épuisée aux États-Unis et on avait vu les très bons retours qu’on avait eus de là-bas.
Je me suis dit que quitte à être dans l’univers du comics de super-héros, à entrer dans un univers culturel américain, Mikki serait parfait parce que à la conjonction de plusieurs influences à la fois européennes, américaines et puis un peu japonaises aussi, et que c’était un projet par essence à vocation internationale.
Sylvain, vous avez travaillé avec les éditeurs de Capitaine Flam, avec ceux de DC Comics. Quel éditeur est le plus contraignant vis-à-vis de la création ?
S.R. Dans les deux cas, ce qui a été long, c’est plutôt le côté qui ne nous regarde pas en tant que auteurs, le côté négociation.
Pour le reste, on a mis en place des mécanismes. On a deux structures dans des pays différents qui commencent à collaborer, mais ça fonctionne.
Autrement, que ce soit Capitaine Flam ou Wonder Woman, la chance que j’ai eue, c’est qu’on a fait exactement les albums qu’on avait en tête. Ça a été une collaboration qui a été très fluide avec les éditeurs.
Il y a quand même une différence fondamentale entre Capitaine Flam et Wonder Woman Harley Quinn, c’est que Capitaine Flam, on est partis de romans qu’on connaissait et d’un dessin issu de la seule adaptation existante, celle de la Toei. Donc en tant qu’auteur travaillant sur le capitaine Flam, on connaissait l’ensemble du matériel.
Mais quand on travaille dans l’univers du super-héros, il y a eu des milliers de runs, il y a eu une cinquantaine de versions de chaque personnage, ça existe depuis 80 ans, il y a eu des milliers de titres publiés… Donc en tant qu’auteur, même si on lit beaucoup de comics et moi, ce n’est pas forcément mon cas puisque je ne lis pas que du comic-book, il est donc absolument indispensable d’avoir des éditeurs in-house, qui connaissent parfaitement le lore, l’univers et la mythologie et qui puissent nous aiguiller en fonction de ce que l’on veut faire pour qu’on soit effectivement en cohérence avec ce que sont les personnages.
Cela étant dit, pour nous, ce qui est très important à noter sur ce point, c’est que c’est un album qui est hors continuité et qui s’adresse à un lectorat potentiel qui ne connaît pas l’univers de DC, voire qui ne lit pas de super-héros d’habitude.
Donc il était très important, et je pense que c’est ce qu’ils ont apprécié chez Urban et DC, qu’on ait un récit qui s’adresse à la fois aux personnes qui sont fans de ce type d’univers, mais qui ait aussi pour vocation à intéresser des gens qui ne connaissent pas vraiment le genre, ou uniquement par les films.
Mikki, vous avez mis en image deux personnages extrêmement différents, deux personnages avec une longue carrière graphique. Comment les avez-vous dessinées chacune ?
M.M. La couverture est une bonne illustration de cela. Je voulais montrer ce que ça donnerait si Harley Quinn rencontrait l’univers guerrier des Amazones. Et la discipline que cela suppose entre en confrontation avec son caractère chaotique. Ce sont deux approches vraiment différentes.
Et donc, sur la couverture, Diana a cette pose iconique, sérieuse. Harley Quinn a elle aussi cet aspect plus guerrier, mais dans un style différent, tout aussi dangereux. Il me semble que cela n’avait pas été fait auparavant.
La couverture, c’est sans doute le tout premier dessin que j’ai produit. Je pensais qu’il était tout à fait bon pour défendre le projet. Il l’était tellement que je n’ai pas eu besoin de produire un autre visuel. Et j’ai donc essayé de conserver l’esprit de cette première illustration, au fil de l’album.
S.R. Oui, ça c’était vraiment intéressant. C’est la première illustration que Mikki nous a envoyée. Et on a tous eu le même avis. Il y avait toute l’essence du récit dans cette image, dans une confrontation, mais avec de la curiosité, de la méfiance et une potentielle amitié qui pourrait en résulter ou pas.
M.M. Nous n’avons pas eu besoin de faire plus de recherches. Cela fonctionnait. Et ce sont les petits détails dans l’illustration, qui viennent donner du sens à l’image. Harley est légèrement penchée vers l’avant, Diana, elle, a la tête un peu en recul. Et pourtant, il y a de la complicité dans le regard entre les deux. C’est une couverture très simple et c’est cela qui la fait fonctionner.
Et dans la mise en scène, est-ce que vous avez fait vivre les deux personnages différemment ?

S.R. Le découpage concerne l’ensemble du récit, donc l’approche des deux personnages est effectivement différenciée. On a essayé en tous cas.
C’est très axé sur les deux psychologies qui les définissent. C’est-à-dire qu’on a une Harley Quinn qui arrive et qui dans la première scène est assez provocatrice, mais s’effondre tout de suite. Et c’est le cœur du récit, c’est à dire qu’elle demande de l’aide parce qu’elle n’en peut plus, elle sait que seule, elle ne va pas s’en sortir.
En face d’elle, on n’a pas seulement Diana, on a l’ensemble des Amazones puisqu’elle arrive sur l’île de Thémiscyra. Autant Diana par rapport à son caractère, veut tout de suite l’aider, tout de suite lui donner sa chance, même si elle se méfie d’elle autant chez les autres amazones, les réactions sont très variées.
Certaines Amazones pensent que Diana a raison, d’autres plus nombreuses pensent que la pire des criminels de Gotham n’a absolument rien à faire sur leur île. Et celle qui défend le plus cette idée-là, il se trouve que c’est la propre mère de Diana, Hippolyte, qui est la reine de ce royaume et qui au départ s’oppose complètement à l’idée d’accueillir Harley Quinn pour qu’elle puisse rester sur l’île.
C’est surtout ça qui est représenté dans la mise en scène. Les différentes approches par rapport à ces deux personnages qui s’opposent, mais qui vont en fin de compte peu à peu aller vers l’un vers l’autre, alors que leur environnement les pousse plutôt à la confrontation.
Mikki, ce dessin vous prend-t-il plus ou moins de temps pour travailler les planches, que sur Warship Jolly Roger ?

MM. Warship Jolly Roger était la première bande dessinée que j’ai faite. Et c’est pour ça que j’ai passé plus de temps sur ces planches, trop de temps. Je devais comprendre quel niveau de détail je devais mettre dans les pages, pour être efficace. La narration n’était pas mon point fort, alors j’essayais de compenser en mettant beaucoup de travail dans mes planches, pour qu’elles apparaissent plus spectaculaires. C’est vraiment mon inexpérience, qui m’a fait prendre plus de temps qu’il n’aurait fallu.
Une fois sur Wonder Woman Harley Quinn, j’en étais à mon cinquième ou sixième livre. Et j’avais pu voir le résultat de mon travail imprimé. Cela m’a appris à doser la bonne quantité de travail dans chaque page. Et donc, tout est plus efficace, sur ces nouvelles pages. Je sais comment mettre en scène mes pleines pages. Mais je sais quel niveau de lumière ou d’ombre placer dans les cases, notamment vis-à-vis des fonds, qui auront plus ou moins de détails. Je vais donc plus vite. Si cela m’a pris beaucoup de temps finalement, c’est pour d’autres raisons que le dessin.
Idéalement, une page normale me prenait deux ou trois jours de travail complets. Je prends plus de temps pour mettre en scène les pages, travailler mes perspectives. Et je vais plus vite pour l’encrage et la mise en couleur.
Est-ce que vous avez pensé à un moment donné de ne pas faire les couleurs pour aller plus vite ?
M.M. J’y ai pensé, oui, mais pas sur ce titre, sur d’autres productions. C’est quelque chose que je veux essayer. Mais je pense qu’il faut que je trouve quelqu’un avec lequel il sera facile de communiquer.
Sylvain, vous vivez en Suède, dans un pays qui a un rapport aux relations égalitaires hommes femmes assez différent de ceux de la France. Et sur ce titre, vous êtes deux hommes qui parlent de femmes, de sororité, de féminisme. Est-ce que vous avez eu des doutes, avant de vous lancer, sur votre légitimité à prendre la parole en tant qu’homme sur ces sujets ?
S.R. Non, dans le sens où être un allié ou un féministe – il y a un débat sur les termes sur lequel moi je ne me prononce pas – je pense que c’est important. Il est important que les hommes prennent part à ce débat, personnellement ainsi que dans leurs créations.
Mais qu’on soit deux hommes blancs de 40 et 50 ans qui créons un récit où effectivement les questions d’égalité hommes-femmes, des violences que les femmes doivent subir, la sororité sont au centre du récit, ça ne nous empêche pas de nous rappeler que nous-même, nous vivons dans une société patriarcale où, en tant que hommes blancs de 40 et 50 ans, nous avons tout un tas de privilèges.
Donc c’est simplement, je pense, avoir conscience de ce dont on parle, et humblement, de ce que l’on va proposer comme récit. Mais je pense que c’est quand même très, très important en tant qu’homme pour faire avancer les choses qu’on puisse prendre part à ce débat sans voler la parole des femmes qui sont les premières à devoir et à pouvoir s’exprimer sur le sujet.
Au-delà des questions féministes, Wonder Woman Harley Quinn est aussi un récit sur le pouvoir, sur un pouvoir monarchique vacillant sur ses valeurs, à travers le personnage d’Hippolyte. Est-ce que vous avez eu envie d’écrire sur la figure du souverain, une thématique finalement relativement d’actualité ?
S.R. Alors il se trouve que moi, j’ai commencé à écrire ce récit il y a sept ans. Mais oui, il y a malheureusement des échos à une actualité qui existait déjà à l’époque. C’est vrai que ce récit interroge aussi la notion de pouvoir.
J’ai une formation d’historien. Et quand j’ai commencé à réfléchir à quel récit créer par rapport à l’univers de Wonder Woman, il y a quelque chose qui m’a frappé tout de suite à propos de Thémyscira. Il n’y a pas d’enfant. Et il n’y avait pas d’explication à cela. Donc moi j’ai voulu donner une explication parce que ce n’est pas un détail. C’est une société uniquement composée de femmes et où les enfants sont absents.
Et ça pose la question effectivement du pouvoir, et ici en l’occurrence d’un pouvoir monarchique. Moi ce qui m’intéressait, c’était que Hyppolite qui est la reine, et donc dans une forme de pouvoir absolument vertical, a comme fille Diana qui n’est pas du tout dans cette optique. On a une reine qui vit dans un monde clos assez refermé, alors que Diana, elle, est très ouverte sur le monde. Elle vit dans une société humaine contemporaine.
Et je pense que l’opposition qui se déclare tout de suite et très franchement entre la mère et la fille représente aussi ces deux mondes qui en fait sont opposés aussi sur certaines valeurs. Et oui, ça pose vraiment la question du pouvoir politique
J’espère ne rien spoiler, mais c’est : « faites ce que je dis, mais moi je vais pas faire ce que je vous oblige à faire ». Il y a vraiment cette notion-là sur des valeurs qui sont imposées d’en haut, alors qu’on ne les respecte pas forcément. Ça, ça rejoint effectivement certaines problématiques qu’on retrouve dans nos démocraties qui malheureusement parfois sont vacillantes.

On a évoqué au tout début de cet entretien la figure du Joker. Le comic-book de super-héros, c’est le lieu où prend vie la figure du super-vilain. Sylvain, en tant que scénariste, comment accueilles-tu cette figure, parfois caricaturale ?
S.R. Il y a des antagonistes que je ne vais pas révéler, dans cet album, qui sont alliés, mais pour des raisons qui sont différentes. Et c’est vraiment une question de manipulation. Il y a quelqu’un qui manipule l’autre, quelqu’un qui est vraiment obsédé par, on va dire certaines idées qu’elle veut imposer. Peu importe les conséquences que ça va avoir.
Ce qui m’intéresse quand je traite des super-vilains… Je ne peux pas en dire trop maintenant, ce n’est pas annoncé, mais j’ai un projet où c’est vraiment le centre du récit. C’est une création de super-héros, pour le marché français en première intention, où je parle beaucoup de ce que sont ces super-vilains.
Et je trouve en effet que parfois c’est un peu le point faible de l’univers des super-héros, ces antagonistes. Pourquoi devient-on criminel quand on a des superpouvoirs comme ça ? Pourquoi est-ce que l’on s’emploie à faire des choses parfois aussi sans fondement qu’essayer de s’enrichir ou de prendre le pouvoir ?
Et dans cet album, c’est un questionnement qui est posé aussi. Mais c’est vrai que pour moi, dans l’univers des super-héros en général, je pense qu’il y a quelque chose de vraiment à explorer plus en avant dans cette notion de criminel. Parce que dans la réalité, on ne naît pas criminel et qu’il y a toujours des raisons qu’on peut comprendre sur les mécanismes qui poussent quelqu’un à devenir un criminel.
Ça ne veut pas du tout dire excuser. C’est simplement la compréhension des mécanismes qui vont pousser des individus à commettre des choses parfois absolument horribles. Il y a toujours des raisons, qui ne sont pas des excuses et ça c’est vraiment aussi dans le cadre de notre approche sur les adversaires de Wonder Woman et Harley Quinn.
Mikki, pour terminer, qu’est-ce que vous retenez de cette opportunité offerte de dessiner pour l’univers DC Comics ?
M.M. Que ça a été une formidable opportunité de donner un point de vue européen, sur le genre super-héroïque. Du point de vue personnel, je pense que ça a été une excellente occasion de ne pas m’enfermer dans une case. J’ai fait de la science-fiction, j’adore ça, mais j’aime toute la bande dessinée dans son ensemble et j’ai envie de dessiner toutes sortes d’histoires, en leur apportant le twist qui les rendra vraiment différentes. Je pense que je suis arrivé à cela, sur Wonder Woman Harley Quinn. Et je pense que cela va permettre de rassembler les fans de super-héros comme ceux qui n’ont pas l’habitude d’en lire. Ces derniers craignent souvent d’aborder le genre pour le niveau de connaissance qu’il faut avoir, afin de comprendre les récits. Nous, nous proposons quelque chose de plus ouvert, de plus accessible.
Sylvain, vous avez maintenant scénarisé Superman et Wonder Woman. À quand Batman, pour terminer la trinité DC Comics ?
S.R. Il se trouve que l’on retrouve Batman dans l’album. C’est quelque part déjà fait.
M.M. Je pense que ton Batman serait très subversif, si tu le faisais…
S.R. Je pense aussi…
- Merci à Sylvain Runberg et Mikki Montllo pour cet entretien. Merci aux éditions Urban, LR2S et la librairie M’Enfin à Rennes pour avoir permis cette rencontre. Retrouvez Sylvain Runberg aux festivals Quai des Bulles de Saint-Malo ou aux Utopiales de Nantes.
Entretien réalisé le 25 septembre 2025
- Wonder Woman Harley Quinn – La souffrance et le don
- Scénariste : Sylvain Runberg
- Dessinateur : Mikki Montllo
- Éditeur : Urban Comics
- Prix : 20,50 €
- Parution : 26 septembre 2025
- ISBN : 9791026822813
Résumé de l’éditeur : La sérénité de l’île de Themyscira est compromise. Au moment où la cohésion des Amazones est mise à l’épreuve par la grossesse de l’une des leurs, elles doivent également faire face à une requête pour le moins surprenante : Harley Quinn, ex-compagne du sinistre Joker, craint pour sa vie et demande asile et protection auprès des soeurs guerrières. La sororité survivra-t-elle à cette double crise ? Et quel sera le rôle de Wonder Woman dans sa résolution ?
