Le voyage de Marcel Grob

Marcel Grob a froid. Près du radiateur du bureau du juge d’instruction, le vieil homme de 83 ans est encore groggy de la violente arrestation subie dans la nuit depuis son domicile. Pourquoi est-il ici ? De quoi est-il accusé ? Les multiples questions du juge Tonelli vont progressivement l’amener à comprendre les raisons pour lesquelles il se retrouve confronté à lui.

Et c’est lorsque le magistrat demande à Marcel si sa formation de mécanicien-ajusteur lui a permis d’exercer ce métier au sein de la Waffen-SS, que tout va s’enclencher. Spontanément dans le déni, l’alsacien réfute tout engagement dans une des forces allemandes les plus meurtrières de la Seconde Guerre mondiale. Mais parmi toutes les pièces à conviction présentes, un objet apportera la preuve irréfutable qu’il a bel et bien intégré la 16e Division SS des Panzergrenadiers en juin 1944.

Jugé dans la soirée même par un tribunal un peu spécial mandaté par des familles de victimes, Marcel Grob n’a plus le choix. Il doit rouvrir ce tiroir enfoui dans sa mémoire dont lui seul détenait la clé. Le juge ne cessera de lui répéter : il est temps pour lui d’ouvrir son cœur. Marcel est prêt. Mais avant de commencer son histoire qui débutera le 27 juin 1944, il lui (nous) suggère de garder ça en tête : « Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? »

Le Voyage de Marcel Grob retrace le destin bouleversant d’un homme dont les quelques mois évoqués expliqueront comment un jeune français de dix-sept ans a pu se retrouver mobilisé dans l’unité la plus redoutée et endoctrinée de la Seconde Guerre mondiale. Le IIIe Reich qui considère toujours l’Alsace-Moselle comme un territoire allemand vient y chercher du renfort pour pallier les pertes humaines de la Waffen SS. D’abord incorporés pour se battre aux cotés de la Wehrmacht (armée régulière et non nazie), seuls ceux qui étaient volontaires s’engageaient auprès de ces combattants fanatisés. Sauf ces quelques jeunes alsaciens, dont la seule « faute » est d’être nés en 1926, qui n’auront d’autre choix que d’y être automatiquement conscrits. On les appellera les Malgré-nous et Marcel Grob fera partie de ces dix mille jeunes alsaciens qui recevront cette convocation en 1944. Et ils avaient le « choix » : soit ils combattaient contre la France, soit ils refusaient et leur famille était déportée dans des camps de travail à l’Est.

« Ouvrir son cœur » : cette locution apparaît plusieurs fois dans Le Voyage de Marcel Grob. Comme si Philippe Collin, auteur de ce livre et petit-neveu de Marcel, insistait inlassablement pour que son grand-oncle se confie sur cette parcelle sensible de sa vie. Dans la réalité, Philippe Collin était très proche de Marcel Grob. Jusqu’au mutisme de ce dernier qui a généré logiquement de sérieux doutes quant à son implication dans le conflit mondial. Pour P. Collin ce silence traduisait un aveu. Avant de mourir en 2009, Philippe et Marcel ne se parlaient plus. Neuf ans après, cette bande dessinée, symbolise magnifiquement ce que l’auteur n’a pas pu lui dire : « J’ai compris ».

Et pour accompagner ce récit poignant, le coscénariste et dessinateur Sébastien Goethals offre une excellente partie graphique. De ces aspects floutés rappelant que nous sommes dans les souvenirs de Marcel, en passant par le massacre de Marzabotto où l’intensité ressentie est à son paroxysme. De ces couleurs bien distinctes selon l’époque narrée à ces visages traduisant moult émotions. S. Goethals emmène le lecteur dans son voyage et il l’accompagne volontiers.

En dédicaçant ce roman graphique à toute la jeunesse d’Europe, P. Collin et S. Goethals vont au-delà d’un hommage à tous ces Malgré-nous. C’est elle qui influe sur l’avenir. Mais pour cela il ne faut pas oublier le passé. Les erreurs d’hier doivent être rappelées à tous ces jeunes qui décideront de ce que sera le monde de demain. Rien de moralisateur. Simplement regarder derrière soi pour mieux avancer.

Article posté le mardi 07 janvier 2020 par Mikey Martin

Le voyage de Marcel Grob de Colin et Goethals (Futuropolis)
  • Le voyage de Marcel Grob
  • Scénariste : Philippe Collin
  • Dessinateur : Sébastien Goethals
  • Éditeur : Futuropolis
  • Prix : 24,00 €
  • Parution : octobre 2018
  • ISBN : 978-2754822480

Résumé de l’éditeur : 11 octobre 2009. Marcel Grob, un vieil homme de 83 ans, se retrouve devant un juge qui l’interroge sur sa vie. Et plus particulièrement sur le 28 juin 1944, jour où ce jeune Alsacien rejoint la Waffen SS et est intégré dans la 16e division Reichsführer, trois mois après le débarquement allié en Normandie. Marcel se rappelle avec émotion de ce jour fatidique où, comme 10 000 de ses camarades Alsaciens, il fût embrigadé de force dans la SS. Non, il n’était pas volontaire pour se battre mais il n’avait pas le choix, il était pris au piège. Mais pour le juge qui instruit son affaire, il va falloir convaincre le tribunal qu il n’a pas été un criminel nazi. Alors, Marcel Grob va devoir se replonger dans ses douloureux souvenirs, ceux d un « malgré nous », kidnappé en 1944, forcé d’aller combattre en Italie, au sein d’une des plus sinistres division SS. Un voyage qui l’amènera à Marzabotto, au bout de l’enfer…

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Mikey Martin

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Mikey, dont les géniteurs ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !

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