Le profil de Jean Melville

Lorsqu’une société qui produit des lunettes connectées tente de régir les vies de ses utilisateurs, faire du commerce avec d’autres entreprises au détriment des gens, c’est une mauvais évolution. C’est ce que Robin Cousin a voulu mettre en lumière dans Le profil de Jean Melville, un formidable polar déguisé en chronique sociale aux éditions Flblb. Glaçant !

GARY ET JEAN : AMITIÉ A L’OMBRE D’UN MORT

Gary et Jean sont amis depuis l’enfance. Habitant au bord de la mer, ils mènent une vie agréable jusqu’au jour où le père du second disparait au pied d’une falaise à marée basse, c’était le 24 mai 1997. Le corps n’ayant jamais été retrouvé, le fils ne se résigne pas. Avec Gary, il tente de faire toute le lumière sur cet incident tragique. Tous les minuscules indices sont bons à prendre.

Dans un futur proche. Jean s’est enfin fait à l’idée que son père soit mort. Hypermnésique (il se souvient de tout, sa mémoire stocke tous ses souvenirs), il aimerait aider Gary dans ses enquêtes. Employé dans une agence, ce célibataire endurci n’a pas un métier des plus reluisants, loin des clichés véhiculés dans les films noirs américains. Lui, il doit souvent faire des filatures, dénicher des preuves d’adultère et non courir derrière des meurtriers.

JIMINI ME VEUT RÉGIR LES VIES

Après avoir récupéré quelques éléments pour son dossier en cours, Gary se rend au bureau. L’agitation bat son plein : Bruno Mirabelle de la société Jimini Me vient présenter ses lunettes connectées aux membres de l’équipe. Mieux, il va leur confier une enquête.

Leader sur le marché des lunettes connectées, Jimini Me n’est pourtant pas une entreprise philanthrope. En mettant l’objet sur leur nez, les gens sont plongés dans un monde où tout est à porté de main. En créant son profil, en y entrant ses buts, ses envies et ses passions, l’ordinateur intégré aide les personnes dans leur vie, réfléchit à leur place à grands coups de messages péremptoires et les invite à aller consommer des produits chez ses partenaires. Bref tout est beau dans le meilleur des mondes.

L’un des clients de Jimini Me, Gotel – un opérateur de téléphonie – a été victime d’un sabotage : des câbles sous-marins ont été endommagés. L’enquête est confiée à l’agence de détectives de Gary

LE PROFIL DE JEAN MELVILLE : SANS ESPRIT CRITIQUE

Prépublié par Médiapart à partir de mars, Le profil de Jean Melville est une excellent polar moderne imaginé par Robin Cousin. Après 5 ans d’études aux Beaux-Arts d’Angoulême, le jeune auteur se fait connaître avec Le chercheur fantôme (Flblb) qu’il écrit en résidence dans la cité angoumoisine. Cet excellent premier album est soutenu par la critique et reçoit même le Prix de la fiction scientifique en 2015.

Pour Le profil de Jean Melville, il met en lumière dans un futur proche, un monde hyper connecté où toutes les personnes sont aux mains de sociétés qui régissent leur vie. A partir de lunettes reliées aux internets, elles ont le monde à porté de main, tout est planifié, elles n’ont plus à réfléchir, elles sont sans libre arbitre. Glaçant.

Ce Big Brother adapté à tous indique donc la marche à suivre, vous donne des ordres et vous incite à consommer chez les partenaires qui se reversent des commissions financières. Les libertés diminuent, l’esprit critique avec mais cela n’a pas l’air de déplaire aux utilisateurs. Il faut souligner qu’ils sont tellement chaperonnés qu’ils se laissent porter sans réagir, comme hypnotisés ou lobotomisés.

POLAR NERVEUX

La grande force de l’album est l’angle utilisé par Robin Cousin : l’enquête, le polar très noir avec un assassinat. Il multiplie les pistes et les rebondissements pour tenir en haleine son lectorat. S’il n’avait parlé que DATA et de Big Brother, cela n’aurait pas eu le même impact.

Pour cela, il met en scène deux amis – Gary et Jean – à la relation parfois tendue (à découvrir tout au long de l’album, entre attirance et répulsion). Les deux protagonistes étant comme une sorte d’adversaires à cette hyper connexion à leur manière : Gary ne veut pas utiliser les lunettes, tandis que Jean fait confiance à RCC un logiciel libre, sans contrainte, sans publicité et qui met en lumière les dérives des autres grands groupes. Romain Cousin fustige donc l’immersion contre leur gré des gros groupes puissants et préférera les alternatives communautaires (Microsoft contre Linux ou Libreoffice ?)

Manipulations et enjeux financiers sont donc au cœur de ces transactions entre entreprises aux mœurs douteuses, à la limite de la loi, quasi mafieuses. Le lecteur se pose ainsi de nombreuses questions éthiques sur les nouvelles technologies : intelligent !

UN DESSIN EN RÉALITÉ AUGMENTÉE

Le profil de Jean Melville bénéficie d’un partie graphique de grande valeur. Cet excellent thriller est illustré en majorité par le noir et blanc. Des touches de couleurs – très intelligemment distillées – soulignent les moments où les personnages sont connectés  : lunettes bleues ou assertions de voix-off détestables en rouge.

Robin Cousin réussit la prouesse de matérialiser la réalité augmentée et c’est très fort. Lorsque Gary se plonge dans les souvenirs de Jean, il se barbouille le visage d’un arc-en-ciel de couleurs, le faisant enter dans la tête de son ami tel Harry Potter dans la Pensine de Dumbledore. Ainsi le monde de Jimini Me semble terne et formaté par des couleurs bleue ou rouge, tandis que le RCC semble joyeux et plus ouvert par une palette de couleurs.

Le profil de Jean Melville : à découvrir pour comprendre le monde connecté, pour réfléchir et s’en méfier.

Article posté le jeudi 20 juillet 2017 par Damien Canteau

Le profil de Jean Melville de Robin Cousin (Flblb) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Le profil de Jean Melville
  • Auteur : Robin Cousin
  • Editeur : Flblb
  • Prix : 23€
  • Parution : 06avril 2017
  • IBAN : 9782357611115

Résumé de l’éditeur : Gary travaille dans une petite agence de détectives qui semble avoir touché le gros lot : la multinationale de consulting Jimini leur demande d’enquêter sur des sabotages qui touchent le réseau internet mondial. Après Jimini Pro, logiciel de gestion et d’aide à la décision, c’est Jimini Me, application de coach à la personne sur lunettes connectées, qui va bientôt faire le buzz. Gary est peu féru de nouvelles technologies, alors que Jean, son meilleur ami hypermnésique, consacre son temps à des programmes open source aussi poétiques que politiques. Jean sent tout de suite que quelque chose ne va pas dans cette enquête…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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