Entretien avec Ingrid Chabbert, auteure de Ecumes

A l’occasion du Festival d’Angoulême cette année, Ingrid Chabbert nous a accordé un entretien pour nous parler de Ecumes, sa bouleversante autobiographie mise en image par Carole Maurel chez Steinkis. Rencontre avec une scénariste sympathique à l’accent chantant qui nous parle de thèmes forts.

Pourquoi avoir tenté l’aventure de la bande dessinée, un nouveau média dans votre parcours professionnel ?

Lorsque j’ai commencé ça faisait 4 ans et demi – 5 ans que j’étais vraiment dans l’album Jeunesse pur et j’avais envie de tenter un peu autre chose, une autre façon d’écrire et j’avais aussi envie de m’adresser à un public ado-adulte. N’arrivant pas à écrire de roman – écrire long, j’en suis incapable – je me suis dit que le média bande dessinée serait un beau moyen, vu le nombre incalculable d’idées qui me trotte dans la tête.

Aviez-vous un rapport avec le monde de la bande dessinée plus jeune ?

Absolument pas ! Gamine, je n’ai pas de souvenir d’avoir été accro à la bande dessinée comme mes copains. J’ai une culture bande dessinée assez limitée que j’essaie de combler du mieux que je peux. En ce moment, j’en dévore beaucoup, ainsi que des romans graphiques.

« Même si j’étais déjà passé à autre chose – on renaît toujours – j’arrive maintenant à écrire avec beaucoup plus de sérénité et d’apaisement »

Quelle place tient Ecumes dans votre parcours en BD et dans votre parcours professionnel ?

Je crois qu’il va y avoir un avant et un après Ecumes. Même en terme d’écriture. Je l’ai écrit depuis un an et demi et j’ai vraiment senti une sensation, comme si j’avais réussi à clore la fin d’un chapitre douloureux et ce dernier chapitre je n’arrivais pas à le tourner. Grâce à l’écriture d’Ecumes, ça y est on a fermé ce livre. Même si j’étais déjà passé à autre chose – on renaît toujours – j’arrive maintenant à écrire avec beaucoup plus de sérénité et d’apaisement.

Il est noté dans Ecumes que c’est une histoire personnelle, jusqu’à quel point ?

Tout est vrai à 97, 9 %. C’est mon histoire personnelle, notre histoire personnelle avec ma compagne. C’est moi qui ait porté notre bébé.

Physiquement pourtant les personnages ne vous ressemblent pas. Pourquoi ?

Nous étions tombés d’accord avec Carole sur cela. Cela lui permettait d’avoir un certain recul. Comme elle me disait que ce n’était pas évident de s’approprier une histoire sachant que c’est une histoire vraiment vécue et personnelle. Mais en même temps, il fallait qu’elle se l’approprie, d’où les peurs aussi que cela peut générer.

De mon côté, cela me permettait, ainsi qu’à ma compagne, d’avoir un minimum de recul pour appréhender l’histoire, notamment lorsque l’on recevait ses premiers dessins. Nous nous les prenions de plein fouet et si en plus nous avions eu un double de papier sous nos yeux, je pense que là ça aurait été dur.

« J’ai eu vraiment besoin de ce temps-là. J’avais essayé un tout petit peu avant et cela avait été une catastrophe, émotionnellement, un tsunami »

Pourquoi avez-vous voulu raconter cette histoire si intime et surtout pourquoi maintenant, pourquoi cette temporalité ?

Elle est écrite depuis un an et demi. Il s’est écoulé plus de quatre ans entre le moment où nous avons perdu notre petit garçon et l’écriture de ce scénario. J’ai eu vraiment besoin de ce temps-là. J’avais essayé un tout petit peu avant et cela avait été une catastrophe, émotionnellement, un tsunami. J’ai très vite relégué cela.

Je ne sais pas trop, j’imagine qu’un jour il y a eu un déclic qui m’a fait dire que là j’étais prête. Je me suis posée devant mon ordinateur et ça a littéralement coulé. Je pense qu’en 48 heures, le premier jet du scénario était écrit.

Ensuite, pendant ces quatre ans, j’ai du publier une trentaine d’albums jeunesse à destination des plus jeunes (3-6 ans).

Etonnament les deux héroïnes n’ont pas de prénoms. Là aussi, était-ce volontaire ?

C’était aussi une manière d’avoir du recul, au même titre que je ne cite pas le prénom que nous avons donné à notre petit garçon. De plus, cela aussi pouvait permettre à d’autres parents de s’identifier.

Les premières planches s’ouvrent sur une mer de sang. Pourquoi tout de suite, ces pages très fortes ?

Le sang, parce que tout a été question d’hémorragie tout au long de ma grossesse et c’est une ultime hémorragie qui a fait que le sang a littéralement emporté le bébé avec lui et que j’ai du être transfusée. Je suis passée à deux doigts aussi d’y rester.

La mer tient aussi une grande place dans l’album. Pourquoi ce rapport à la mer ?

La clinique où nous avions fait une fécondation in vitro pour concevoir notre fils se situe en Crète, sur une île. Les Crétois ont un rapport très intime avec la mer. Cette mer que je voyais, mais aussi le port, tous les jours soit de chez l’habitant soit dans ma minuscule chambre d’hôtel. J’ai aussi développé là-bas ce rapport charnel avec la mer. C’était aussi naturel pour nous que notre petit retourne à la mer d’une certaine manière.

« Oui c’est vrai, c’est une belle histoire d’amour entre nous deux, mais aussi entre nous deux et notre fils »

Avant d’être un drame, Ecumes c’est avant tout une superbe histoire d’amour. Ce lien fort entre vous deux malgré cette douleur.

Oui c’est vrai, c’est une belle histoire d’amour entre nous deux, mais aussi entre nous deux et notre fils. Une histoire d’amour avec la mer, avec son pays de conception. C’est aussi l’amour qui nous a sauvé.

Votre compagne est du début à la fin, toujours positive. Elle est toujours comme cela dans la vie ?

Oui et ça c’était très fort.

A travers vos questions, je me rends compte, avec le recul, qu’il y a des choses dont je n’ai pas parlé. Je ne sais pas vraiment si c’était fait volontairement ou si c’était inconscient.

Il y a aussi dans Ecumes, toutes les questions liées à la procréation médicalement assistée.

Cela a été un parcours difficile, nous avons fait un nombre incalculable d’insémination artificielle notamment en Espagne, puis de fécondation in vitro en Crète parce que c’était moins cher – soyons réaliste – question de budget, nous n’étions pas du tout remboursés. Nous avons eu mine de rien, six années de PMA avant d’arriver à le concevoir. Quand nous pensions enfin que le bonheur frappait à notre porte, ben voilà.

Dans l’album, il y a de nombreux thèmes très forts : le deuil, le cheminement, le questionnement et forcément la reconstruction qui passe par l’écrit.

Avant ce drame, je n’étais pas auteure. Comme dans l’album, c’est dans ma chambre d’hôpital que j’ai commencé à écrire et que tout s’est enchaîné.

Le texte que vous présentez dans l’album a-t-il été publié ?

Pas du tout. Dans la partie onirique de l’album, il y a cet ours qui apparaît d’où le titre L’ours et la confiture. Et en plus, lorsque j’écrivais Ecumes, je bossais sur un texte d’album avec un ours. Mais, ce texte n’existe pas. Peut-être qu’un jour il sera publié, ce n’est pas d’actualité mais pourquoi pas un jour.

Néanmoins, avec Carole, nous avons choisi volontairement mon tout premier album : La fête des deux mamans, justement un album sur l’homo-parentalité.

Il y aussi le côté thérapie de groupe, ainsi que ce médecin atypique. Là encore, est-ce que tout s’est déroulé ainsi ?

L’histoire du bousier, c’est effectivement notre gynécologue qui nous l’a racontée, pas dans les mêmes circonstances que dans Ecumes mais le lendemain. Elle est venue dans ma chambre, m’a tapé sur la main, m’a dit cela et a réussi à me faire rire. Elle est atypique, farfelue et on aimait ça. Elles nous a accompagné tout au long de cette grossesse.

Il y a eu aussi cette psychologue. La thérapie de groupe nous a beaucoup aidé. Au départ, nous y allions plutôt à reculons. Mais on est tombé sur une psychologue absolument fabuleuse.

« On se culpabilise. Quand on recommence à rire un petit peu, on se dit : je ne peux pas et je ne dois pas rire »

L’héroïne dit qu’elle n’arrivera plus jamais à rire. Pourquoi est-ce important de nouveau rire ?

Oui, on se culpabilise. Quand on recommence à rire un petit peu, on se dit : je ne peux pas et je ne dois pas rire. Pareil pour les sorties, on se dit qu’on ne peut pas sortir.

« Qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que tu te laisses couler ? Est-ce que tu lâches les rames ou est-ce que tu te débats, tu nages et tu essaies tant bien que mal de remonter sur la barque parce que mine de rien, la vie doit continuer, tu n’es pas toute seule »

Dans la narration, il y a de nombreuses ellipses très fortes et des ruptures. Etait-ce voulu ?

Oui, c’était voulu de rythmer ainsi l’album. Je n’avais pas envie que nous illustrions les moments les plus noirs où je me sentais au fond du gouffre. Je n’avais pas envie que l’on me voit si mal. J’aimais beaucoup cette image de barque avec toujours la mer : nous sautons à l’eau, la barque s’éloigne et les question se posent : Qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que tu te laisses couler ? Est-ce que tu lâches les rames ou est-ce que tu te débats, tu nages et tu essaies tant bien que mal de remonter sur la barque parce que mine de rien, la vie doit continuer, tu n’es pas toute seule.

J’ai bien aimé cette image là, plus douce et moins abrupte. Cela aurait été trop pathos de passer des pages et des pages, à illustrer l’héroïne en train de pleurer, en train d’être roulée en boule sous sa couette.

Entretien réalisé à Angoulême, le samedi 28 janvier 2017

Article posté le vendredi 10 février 2017 par Damien Canteau

Ecumes de Ingrid Chabbert et Carole Maurel (Steinkis)
  • Ecumes
  •  Scénariste : Ingrid Chabbert
  • Dessinatrice : Carole Maurel
  • Editeur : Steinkis
  • Prix : 17€
  • Parution : 15 février 2017

Résumé de l’éditeur : Elles s’aiment et après des années d’attente, d’espoir et de désespoir, un bébé est annoncé. Mais la grossesse est compliquée et le pire arrive. Elles vont devoir se reconstruire et lutter contre la douleur.
L’amour, l’évasion sur les terres de leur enfant disparu et les carnets qui se remplissent vont les aider à sortir la tête hors de l’eau, loin des Ecumes.

BIO ET BIBLIO EXPRESS DE INGRID CHABBERT

Ingrid Chabbert est née en 1978 et débute sa carrière de scénariste en 2010.

Quelques publications :

  • La fête des deux mamans (Illustrations Chadia Loueslati), 2010, PPi
  • Les yeux du parapluie (illustrations Loren Bes), 2011, Editions Belcastel
  • L’histoire de Kakao, le chien à la langue trop pendue (Illustrations Marc Lizano), 2012,  Ed. Gargantua
  • Le livre de maman (illustré par Cécile Bondon), 2013, Des ronds dans l’o
  • Miki, T.1 : Miki ne veut pas dormir (illustré par Marjorie Béal), 2014, Des ronds dans l’o
  • Tine et Junior tome 1, avec Brice Follet, 2016, éditons Frimousse
  • L’étrange boutique de Miss Potimary, avec Séverine Lefèbvre, 2017, Jungle

Blog de Ingrid Chabbert : Les p’tits mots de Gridy

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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