Entretien avec Marc Lizano 1/2 : La pension Moreau

Première partie de notre entretien avec Marc Lizano autour de sa nouvelle série La pension Moreau, un drame fort et d’une grande intelligence écrit par Benoît Broyart. Plongée dans l’univers jeunesse de cet auteur engagé pour les plus jeunes mais aussi dans le Syndicat National des Auteurs et Compositeurs (SNAC).

Comment avez vous rencontré Benoît Broyart ?

Comme je suis aussi dessinateur jeunesse, je l’ai rencontré lors d’un salon à Ploufragan à côté de Saint-Brieuc. Nous avons passé une soirée à discuter et j’ai découvert ses romans. Il a un univers d’écrivain assez dur pour la Jeunesse.

Dans le livre Jeunesse, il y a tous les sujets de société et de vie. Après avoir discuté, il m’a proposé un récit assez dur pour enfant, qui n’est pas un récit fantastique dans le sens où les animaux ne sont pas là pour être une sorte de décorum, pour faire étrange ou bizarre. Ils ont vraiment une fonction et un sens dans le récit, que le lecteur découvrira dans le 2e et le 3e volet.

C’est une trilogie, nous sommes donc sur un cycle relativement court et cela fait sens et il y a vraiment une ambiance. Dans les premiers retours de lecture que j’ai, ce n’est pas tant qu’il y ait des personnages animaliers qui marquent les gens mais plutôt l’ambiance.

Etonnament, il y a un mélange de personnages humains et d’animaux anthropomorphes qui sont le personnel de la pension. Pourquoi avoir voulu ce mélange ?

Les seuls adultes humains que l’on voit, sont les parents qui se débarrassent de leurs enfants. Ces derniers se retrouvent alors entre eux, livrés à des animaux, qui sont habillés et qui ont un rôle bien défini : social pour le directeur, le prof ou le gardien. Le rôle qu’ils ont et ce que sont ces animaux va resurgir rapidement.

Dans l’album, il y a aussi une inversion entre les êtres humains et les animaux. Cette fois-ci les humains sont « en cage ». Pourquoi ?

On parle et on va reparler bien plus après dans les deux autres tomes de cette pulsion de violence et de rivalité. On retrouve cela aussi dans la science-fiction. Moreau ça vient de L’île du Dr Moreau, qui est juste un clin d’œil. Ce n’est pas une adaptation, il n’y a rien qui est lié au roman à part la présence des animaux.

Dans ce genre de renversement, on peut aussi penser à Pierre Boulle et à La planète des singes. Dans leur rôle, les races d’animaux qui ont été choisies auront une importance par la suite, lorsque l’animalité va ressortir.

Le personnage principal, Emile est mutique, fugueur et dessinateur compulsif, pourquoi ?

Je crois que Benoît voulait faire un petit garçon lunaire. Il était parti sur l’idée de pourquoi les parents vont se débarrasser de leurs enfants. Soit ils ne remplissent pas le cahier des charges que le père attend – ici, on sent bien le père industriel qui voulait un gagneur, un petit gars volontaire ou quelqu’un qui allait suivre ses pas – mais visiblement cela ne convient pas à ce petit garçon lunaire, un peu dans ses pensées et dans ses rêves.

Les autres sont soient des enfants qui sont un peu à la marge, soient des enfants qui sont rétifs à l’autorité comme par exemple Paul qui a une capacité de colère, de rébellion bien plus grande que les autres – il l’a d’ailleurs payé cher – on est aussi sur des impulsions, des caractères d’enfant avec ce que ça amène dans les contes pour enfants : des enfants rejetés.

Comme il parle très peu, son mode d’expression c’est le dessin. Etait-ce important que ce soit le dessin ?

Nous aurions pu le passer avec autre chose. Peut-être que Benoît s’est amusé à voir les dessinateurs comme ça (rires). Dans une certaine mesure, les dessinateurs sont un peu comme ça. La pratique du dessin que l’on partage après mais qui au départ est solitaire.

Nous le partageons même parfois directement : il m’est arrivé de faire des concerts dessinés ou une lecture dessinée (roman de Carole Trébor, lecture de Sophie Forte et moi je vais dessiner en direct sur écran géant). Ce sont des exercices très particuliers pour les dessinateurs. Cela s’aborde complètement différemment de ce que l’on fait habituellement. Notre travail est un travail assez solitaire et laborieux dans le sens où c’est beaucoup de travail avec un côté moine copiste.

La Pension Moreau est venue de la lecture d’un poème de Jacques Prévert, La chasse à l’enfant, qui date de 1934. Ce texte fut aussi mis en chanson par Marianne Oswald. Pourquoi Benoît Broyart l’a-t-il choisi ?

Benoît l’avait vu mais moi non. Lorsqu’il m’en a parlé, j’ai tout de suite accroché. Lui, il travaille beaucoup sur la violence faite aux enfants, sur la folie des Hommes. Il y a quelques années, un téléfilm sur le Bagne à Belle-Île fut diffusé à la télévision. Quant à cette chanson, elle a été écrite après des enquêtes et des reportages sur ce lieu terrible où on mettait des enfants récalcitrants dans des centres fermés.

Ces lieux d’ailleurs ressemblent à des centres en Irlande du début du 20e siècle.

Il y a un petit côté comme ça. On imagine bien une sorte de violence que les enfants ont du subir et peut-être même des abus. C’est assez glauque. C’était très très violent ! D’ailleurs, je ne vois pas comment on peut réinsérer des enfants avec ces méthodes là !

Dans les premières pages, le prof Turoc dit aux parents d’Emile : «Vous nous confiez votre enfant définitivement. A charge pour nous de lui apprendre à vivre et de le replacer dans le droit chemin». Pourquoi une si phrase forte, quasi définitive ?

C’est une sanction. Tu ne comprends pas cela comme s’ils étaient confiés mais plutôt comme si les parents s’en débarrassaient. Nous parlons d’une prison sans retour.

Les enfants ont un lourd passé, ils sont durs au mal. On sent qu’ils ont des petites failles, qu’ils ont besoin d’affection. Pourquoi leur avoir imaginé une si lourde enfance ?

Le besoin d’affection, c’est pour tout le monde, pour tout le monde ! Ils sont trimballés et ils doivent se réinventer. Ils ont un lien, ils sont une communauté. Paul, Victor et sa sœur Jeanne – eux ils ont un lien familial – ils vont accueillir Emile en son sein. On peut imaginer qu’il a été placé là, avec eux et qu’il va partager leur chambre. Cette petite communauté se crée. Ils se soudent, ils s’épaulent mais avec leur caractère qui sont très différents.

Ces enfants jouent les durs, ils résistent au personnel et à la vie qui est injuste.

Il y a peu de répit dans le récit de Benoît. C’est quand même dur du début à la fin. Il y a des petites parenthèses mais il n’y a pas de réels répits comme j’ai pu imaginé dans mes histoires. Il n’y a pas d’humour ou de moments plus légers. Cette dureté, elle amène aussi ce qui va suivre dans le récit. Cela va justifier ce qu’il va se passer.

Ils vont se révolter ?

D’une manière ou d’une autre mais la question c’est : Comment tu peux quand tu vis des choses si dures t’en sortir ? Ça se rapporte à cette phrase où on dit : on n’est pas responsable de ce qu’il nous arrive, on peut vivre des choses difficiles – ça peut être des circonstances atténuantes si on a été malmené, éventuellement cassé ; tout le monde n’a pas la capacité de réaction – mais on peut avoir une certaine prise sur ce que l’on en fait. On n’est pas responsable de ce qui nous arrive mais on peut en partie choisir de ce que l’on fait de ce qui nous est arrivé, de le subir, de le refuser, de le transformer ou de prendre une autre voie. Il y a des mécanismes de défense de l’esprit qui sont le déni ou de la révolte – il y a plein de façon de réagir – et les enfants incarnent aussi cela.

Quelle place tient La pension Moreau dans votre carrière ?

Il est assez différent de pas mal de mes livres. Actuellement, j’essaie de recentrer mon travail autour de la Jeunesse parce que ça se met petit à petit en place. J’ai des livres qui commencent à faire écho les uns avec les autres. Je n’ai pas à proprement parler de ce que l’on peut appeler de série.

Vous parlez beaucoup de jeunesse. Pourquoi est-ce important de vous adresser aux plus jeunes ?

Peut être parce que mon dessin s’épanouit mieux quand je travaille dans des livres pour la Jeunesse. J’ai fait des livres pour les plus grands et peut être que jusqu’à présent je n’ai pas trouvé le ton. J’ai fait du récit intimiste (Bluette sur mer chez Glénat ou Ventricule chez Carabas). J’adore lire des récits intimistes mais je n’ai pas encore réussi à faire ce que j’aime lire.

J’ai aussi fait des récits d’adaptation chez Noctambule et j’adore faire cela mais c’est un travail très très difficile (Le cheval d’orgueil et L’île aux 30 cercueils chez Soleil). Je sais dessiner réaliste mais ça m’amuse moins. J’ai plus de plaisir à dessiner pour les enfants. Je fais à la fois des récits pour les tout-petits, des récits muets – le prochain c’est Paloma avec Carole Trébor, éditions Rageot – mais avant cela j’ai les deux derniers volumes de la Pension Moreau à dessiner. J’ai plus de demandes de récits pour les plus petits car ils marchent mieux . C’est un cercle vertueux.

Je ne choisis pas tout. Il y a aussi des circonstances : les éditeurs prennent les livres et après ils vivent sans moi. Tout ne m’appartient pas. Surtout, je n’ai pas de plan de carrière spécifique. Il faut que ces livres prennent leur place et que j’arrive aussi à placer de nouveaux projets. On a des pistes, des projets intéressants; d’ailleurs certains sont avancés dans la discussion.

La pension Moreau va me prendre l’année et demie qui vient puisque j’ai deux albums à dessiner. Il faut dire que c’est dense et qu’il y a beaucoup de travail sur les planches.

Entretien réalisé pendant le Festival BD d’Angoulême, le jeudi 26/01/2017
Article posté le jeudi 16 février 2017 par Damien Canteau

La pension Moreau de Benoît Broyart et Marc Lizano (La Gouttière) - couverture définitive du volume 1 Marc Lizano
  • La pension Moreau, tome 1/3 : Les enfants terribles
  •  Scénariste : Benoît Broyart
  • Dessinateur : Marc Lizano
  • Editeur : La Gouttière
  • Prix : 14€
  • Parution : 17 février 2017

Résumé de l’éditeur : Années 1930. Émile est un jeune garçon souvent perdu dans son monde intérieur. Il adore dessiner, griffoner, croquer, au grand dam de ses parents. Désespérés, ces derniers décident de l’envoyer à la Pension Moreau, un lieu de vie accueillant des enfants « difficiles ». Pour être accepté dans cette pension, il suffit simplement d’avoir le porte-monnaie bien garni… Émile fait la connaissance de Paul, Jeanne et Victor, des pensionnaires qui ont déjà subi le joug des différents professeurs. Peu à peu, la pension prend des allures de pénitencier et révèle sa vraie nature à Émile. L’entraide est de mise entre les camarades afin de supporter les humiliations et les mauvais traitements, mais pendant combien de temps vont-ils accepter ce régime ? Qu’ont-ils fait pour mériter cela ?

Bio et Biblio express de Marc Lizano

Marc Lizano est né en 1970 à Ploërmel et débute sa carrière en 1989.

Parmi ses nombreuses publications :

  • Praha, Les rêveurs, 1998
  • Kocliko, avec Leroux, Ulf K, Tanitoc et Sfar, Neuvième Monde, 2000
  • Pour mémoire, avec Beaugé, Charette, 2001
  • Bluette-sur-mer, Glénat, 2003
  • Passer l’hiver, avec Rioult, 2004
  • La petite famille, avec Dauvillier, La Gouttière, 2004 à 2006
  • Noé et les couleurs, avec Maudet, Carabas, 2008
  • Ventricule, avec Phicil, Carabas, 2009
  • L’île aux 30 cercueils, Soleil, 2011
  • L’enfant caché, avec Dauvillier, Le Lombard, 2012
  • Le cheval d’orgueil, avec Galic, Soleil, 2015
  • La pension Moreau, 1/3, avec Broyart, La Gouttière 2017
  • Vater und Sohn, avec Ulf K, La Gouttière, 2017

Son blog : Marc Lizano

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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