La dernière représentation de Mademoiselle Esther

Notre avis : Dans un orphelinat du Ghetto de Varsovie, on vit, on survit et on s’instruit. On tente aussi de mettre en scène une pièce de théâtre. Adam Jaromir et Gabriela Cichowska dévoilent La dernière représentation de Mademoiselle Esther, un livre illustré fort et poignant !

Le magnifique album illustré La dernière représentation de Mademoiselle Esther est fondé sur une histoire vraie mettant en scène l’orphelinat Dom Sierot – la maison des orphelins – tenu par le formidable docteur Korczak dans le Ghetto de Varsovie. Ce lieu de paix et de savoir accueillit de nombreux enfants abandonnés ou seuls dont les parents disparurent dans cette période si dure dans la capitale polonaise. Tués ou déportés, ces Hommes et ces Femmes – parce que juifs – laissèrent derrière eux parfois leurs enfants.

Aidé par la merveilleuse Mademoiselle Esther, douce et bienveillante, le médecin tentait tant bien que mal de donner à ses enfants une vie plus calme et sereine au milieu de l’Enfer. Repas – parfois chiches – et éducation étaient au programme des longues journées où les pensionnaires ne pouvaient pas sortir dehors.

Korczak donna même l’envie aux enfants d’écrire un journal pour raconter leur passé, leur enfance, leurs envies et leurs rêves. Ainsi, la petite Genia, toute nouvelle venue, s’y plia avec délectation. Quant à Esther, elle décida de monter une pièce de théâtre de Rabindranath Tagore avec les orphelins : une conte indien pour s’évader…

Encore une fois, les éditions Des ronds dans l’o jouent leur rôle de passeur d’Histoire et de mémoire, un engagement fidèle d’éditeur engagé (notamment Jules B.). Et encore une fois, elles touchent en plein cœur leurs lecteurs. Avec La dernière représentation de Mademoiselle Esther, elles font découvrir le temps d’un album illustré, une histoire dans la grande Histoire.

Adam Jaromir nous présente cet orphelinat, lieu de protection dans un environnement si sanglant. Comme le rapporte Korczak, un garçon lui dit en adieu : « Sans ce foyer, je ne saurais pas qu’il y a des gens honnêtes dans le monde et que l’on peut dire la vérité. Je ne saurais pas qu’il y a des lois justes dans le monde ». Voilà comment on aurait pu résumer cet établissement.

Au milieu de cette jeunesse cassée par l’absence des parents et la guerre, il y a un homme Juste et formidable qui tente de donner une éducation et une vie plus sereine à ces enfants qui ont grandi plus vite que leur âge. Pour leur donner un espoir, une lueur dans ce ciel si sombre, il leur propose d’écrire un journal. Comme il le souligne avec gravité et dans une grande tristesse : « Ce n’est pas toujours facile de supporter la gravité de ces textes. Et pourtant, je sais ce qu’il me manquerait s’ils n’avaient pas noté ce qu’ils ont vu, entendu et pensé et ce dont ils se souviennent ». L’album est fondé sur ces sources historiques majeures et tellement importantes.

Pourtant l’homme sait que la fin inexorable du Diom Sierot est proche, pour lui comme pour les pensionnaires et que si la pièce de théâtre proposée par Esther a permis de fédérer et donner une cohérence au groupe – une parenthèse enchantée – cela aura atteint son but, cela semble vain. Korczak dira alors : « Peut-être avait-elle raison ? Peut-être seul un conte pouvait-il donner encore un sens à la vie et préparer les enfants au long voyage, lointain et périlleux ». Fort et glaçant ces quelques mots…

Pour mettre en image ce formidable récit, Gabriela Cichowska déploie tout son talent de graphiste. A base de dessin et de découpage-collage, elle restitue admirablement l’ambiance lourde et sombre de La dernière représentation de Mademoiselle Esther.

Pour prolonger cette thématique, vous pouvez lire la chronique de Irena (de Morvan, Tréfouël et Evrard), un album jeunesse de grande qualité.

Article posté le samedi 15 avril 2017 par Damien Canteau

La dernière représentation de Mademoiselle Esther de Adam jaromir et Gabriela Cichowska (Des ronds dans l'o) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • La dernière représentation de Mademoiselle Esther
  • Scénariste : Adam Jaromir
  • Dessinatrice : Gabriela Cichowska
  • Éditeur : Des ronds dans l’o
  • Prix : 24€
  • Parution : 12 avril 2017

Résumé de l’éditeur : Ghetto de Varsovie, mai 1942 – Près du mur sud où se trouve aujourd’hui le théâtre de marionnettes  » Lalka « , se dressait autrefois un bâtiment gris de quatre étages : le dernier siège de l’orphelinat juif  » Dom Sierot  » (La Maison des Orphelins). Il fut un établissement pilote historique dans l’éducation des enfants, dans la bienveillance et la démocratie, ouvert à la fin de l’année 1912, dirigé par le docteur Korczak. Genia, une petite fille de 12 ans, tient son journal sur les recommandations du docteur. L’orphelinat dans lequel elle vit, avec 190 autres enfants, les accompagnants et le docteur est un modèle d’accueil où règnent le respect des enfants, la bienveillance, l’écoute, le dialogue. L’Histoire s’arrête malheureusement en 1942, quand les SS les embarquent tous en direction de Treblinka où ils seront gazés dès leur arrivée, le 6 août 1942.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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