A mains nues

L’album « A mains nues » de Leïla Slimani et Clément Oubrerie édité par Les Arènes, est librement inspiré de la vie de Suzanne Noël (1878-1954). Docteure en médecine, brillante chirurgienne, pionnière dans le domaine de la chirurgie esthétique, elle fut également une féministe engagée en faveur des droits des femmes.

A mains nues, celles d’une femme pas comme les autres.

Avec ce roman graphique, nous entrons de plain-pied dans l’histoire de cette femme que rien ne prédestinait à exercer la médecine, si ce n’est une certaine curiosité pour le sang et les animaux morts, depuis son plus jeune âge.

En 1897, à l’âge de 19 ans, la jeune champenoise épouse le docteur Henri Pertat, dermatologue de huit ans son aîné, et s’installe avec lui à Paris. Commence alors une vie facile de riche bourgeoise pour cette jeune femme qui, ne trouvera pas son compte dans cet univers fait de sorties dans les musées ou à l’Opéra, de cours de peinture et de réceptions. Car, même si Paris est une ville attractive, son époux travaille tard et est souvent absent.

Une volonté d’étudier, un changement de vie

C’est en 1902, que Suzanne Pertat, alors âgée de 24 ans, décide de passer son Baccalauréat (épreuve ouverte aux femmes depuis cette première obtention par Julie-Victoire Daubié en 1861).

Mais, en ce début de XXe siècle, les femmes doivent demander l’accord de leur mari pour faire des études. Celui de Suzanne Pertat ne s’y opposant pas, elle pourra passer son diplôme en candidate libre.

Dans la foulée et passionnée par les dires de son époux au sujet de sa spécialité, la jeune bachelière s’inscrit en Faculté de médecine à Paris. Elle devient externe en 1908 et termine 4e au classement de l’internat en 1913.

C’est en fréquentant les carabins, que Suzanne va tomber amoureuse d’André Noël, qui deviendra plus tard son second mari. Dès lors, elle décide de mener une vie de femme libre entre son époux, qui s’occupera dorénavant de leur fille Jacqueline, et son amant.

Suzanne Noël, une pionnière

En 1910, Suzanne effectue sa première chirurgie maxillo-faciale sur une jeune patiente de 13 ans défigurée. Dès ses débuts, la jeune docteure en médecine aura la chance de tomber sur de grands pontes. Ils apprécieront son travail et lui feront pleinement confiance, malgré le fait qu’elle soit une femme.

Dans ce premier tome sur deux prévus, nous assistons à ses premiers pas dans la chirurgie réparatrice, puis la chirurgie esthétique. La grande Mademoiselle Sarah Bernhardt figurera au nombre de ses patients. Suzanne Noël se chargera de redonner une jeunesse à la célèbre actrice, défigurée par un précédent lifting raté.

Un combat pour la reconstruction des gueules cassées

Mais avec la Première guerre mondiale et son flot de blessés, notamment les gueules cassées, la chirurgie réparatrice devient une spécialité dans laquelle il faut innover. Notre jeune médecin va œuvrer à redonner un semblant de visage à ceux qui s’en sont vus priver par les affres de la guerre.

D’autres femmes agiront également dans ce but comme l’américaine Anna Colemann Ladd, sculptrice de son état. Elle contribuera, sous l’égide de la Croix-Rouge, à rendre un semblant de vie à ces hommes mutilés, en leur fabriquant des masques sur-mesure ressemblant à leurs visages originels.

“A mains nues” peut être mis en parallèle avec le très bel album “Au revoir là-haut” des éditions Rue de Sèvres. Pierre Lemaitre et Christian De Metter nous présentent Edouard Péricourt, un héros gueule cassée, obligé de porter des masques, pour cacher son visage détruit par les ravages de cette supposée “Der des Ders”.

Un coup de cœur pour les dessins

Ce roman graphique bénéficie d’un magnifique scénario de la romancière Leïla Slimani, récipiendaire du Prix Goncourt 2016 avec son roman “Chanson douce”. L’indéniable talent de Clément Oubrerie, auteur de Voltaire amoureux, nous transporte, à la manière d’un Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), dans un Paris où seul le bruit des chevaux battant le pavé, nous fait défaut. Une multitude de traits fins, des couleurs tout en sobriété, des lieux qui ne sont pas sans rappeler La Goulue et son cancan, des extérieurs comme si on y était… Une réussite visuelle.

Un deuxième tome attendu avec impatience

Si le premier tome de « A mains nues » s’achève avec l’arrivée de la grippe espagnole au début des années 1920, la vie de Suzanne Noël, elle, se poursuivra avec la chirurgie esthétique qui prendra une place prépondérante dans sa carrière et avec son implication dans un autre combat, celui en faveur des droits des femmes.

Article posté le vendredi 05 février 2021 par Claire Karius

A mains nues 1 de Leila Slimani et Clément Oubrerie (Les Arènes BD)
  • A mains nues, tome 1
  • Scénariste : Leila Slimani
  • Dessinateur : Clément Oubrerie
  • Editeur : Les Arènes BD
  • Prix : 20 €
  • Parution : 04 novembre 2020
  • ISBN : 9791037502643

Résumé de l’éditeur : « Monsieur, ce sont des idées bien rétrogrades que vous exposez là. Bientôt les femmes seront médecins, ingénieures, avocates… Aucune nation moderne ne peut se priver de l’intelligence de la moitié de sa population. ». Elle s’appelait Suzanne Noël. Médecin, féministe, elle redonnait un visage aux gueules cassées. Leïla Slimani et Clément Oubrerie rendent un vibrant hommage à une femme exceptionnelle.

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, Claire affectionne tout particulièrement les bulles qui abordent ces thèmes, mais pas seulement. Elle aime les lectures humaines et intimes qui savent l'émouvoir et lui donnent espoir en la vie. Elle partage sa passion sur sa page Instagram @fillefan2bd.

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