Moi, assassin

Rodriguez Ramirez, professeur d’histoire des arts, a une drôle de passion : pratiquer l’assassinat d’anonymes de façon artistique, pour marquer sa créativité. Moi, assassin, un polar d’une grande noirceur et un sublime album signé Antonio Altarriba et Keko, publié par Denoël Graphic.
Université du pays basque. Enrique Rodriguez Ramirez, 53 ans, enseigne l’histoire des arts. Sa spécialité : « Art et cruauté : la représentation du supplice dans la peinture occidentale ». Il dissèque dans les œuvres de Bruegel, Grünewald, Goya, Rops, Dix, Ensor, Munch ou Bacon, les détails les plus sanglants. Il met en perspective ces actes de cruauté, les peintres et la toute puissance de l’Eglise catholique. Dans quelques jours, il deviendra même le responsable de son département au sein de l’établissement universitaire. Ses étudiants sont comme hypnotisés lors de ses cours et les conférences qu’il donne dans le monde entier font salle comble. Très bon orateur, il maîtrise parfaitement son sujet de prédilection.

UNE PASSION DU MEURTRE COMME ŒUVRE D’ART

Mais au sein de son couple, ce n’est pas le bonheur. Cristina, sa femme illustratrice, se sent de plus en plus délaissée. Il faut dire que son mari multiplie les aventures extra-conjugales et qu’il ne lui fait plus l’amour.
Pourtant, Enrique ne se complaît pas uniquement dans son travail qu’il adore. Il a une autre passion pulsionnelle : il aime assassiner des anonymes. Il profite de ses conférences et autres jury de concours pour tuer. Ses 34 meurtres n’ont d’autre but qu’une visée esthétique. Les modus operandi sont différents à chaque fois et ils sont inspirés par des techniques picturales particulières. Cet artiste-assassin n’a jamais été inquiété par la police : il n’est pas un vrai serial killer…

UN TRÈS GRAND POLAR ÉLECTRISANT

Moi, assassin est un excellent roman graphique. Sombre, le récit d’Antonio Altarriba est parfaitement maîtrisé et accroche le lecteur du début à la fin de l’album. En mettant en scène Enrique, tueur au sang-froid, le scénariste joue sur les codes du polar thriller. La mécanique intellectuelle lors des assassinats est formidable de précision. En intellectualisant ses performances meurtrières, l’homme nous plonge hors de la normalité. Lors des onze premières planches, le professeur nous décrit implacablement ses envies, ses motivations d’une manière extrêmement distanciée, sans scrupules, sans être atteint de quelconques sentiments ou ressentiments : ni dégoût, ni rejet, ni rédemption. « Tuer n’es pas un crime, tuer est un art », confie froidement le personnage principal qui ajoute : « La mort demeure le plus grand spectacle du monde ». Il s’interdit néanmoins de tuer des personnes qu’il connaît. Cette folie meurtrière emplie de créativité effraie forcément le lecteur. Les modes opératoires sont différents et l’on assiste sans pouvoir intervenir à des scènes atroces : le découpage d’un corps dans une baignoire, un défunt suspendu comme un cochon ou encore la jugulaire tranchée d’un passant. Il prépare rigoureusement les plans pour ses cibles (une ou deux par an) et ses lieux. L’histoire est très crédible tellement elle est bien écrite. En plus des assassinats, l’auteur espagnol nous livre un très beau tableau sur l’art en général, la passion ou la souffrance des hommes.
Le trait d’un belle puissance en noir et blanc de Keko rend parfaitement l’ambiance si noir du récit. Il distille avec parcimonie des taches rouges sur ses planches pour souligner les détails sanguinolents ; ce qui met en exergue admirablement la cruauté des gestes d’Enrique.
Moi, assassin : un très grand polar pour cette rentrée littéraire : électrisant, puissant et intelligent. Une véritable réussite.

Article posté le vendredi 03 octobre 2014 par Damien Canteau

  • Moi, assassin
  • Scénariste : Antonio Altarriba
  • Dessinateur : Keko
  • Editeur: Denoël Graphic
  • Prix: 19.90€
  • Sortie: 18 septembre 2014

Résumé de l’éditeur : Enrique Rodríguez Ramírez est professeur d’Histoire de l’Art à l’université du Pays Basque (où Altarriba a enseigné la littérature française). À 53 ans, il est à l’apogée de sa carrière. Sur le point de devenir le chef de son champ de recherches, en proie aux rivalités académiques, il dirige un groupe d’étude intitulé : «Chair souffrante, la représentation du supplice dans la peinture occidentale.» Bruegel, Grünewald, Goya, Rops, Dix, Grosz, Ensor, Munch, Bacon sont ses compagnons de rêverie et la matière de son travail. Mais sa vraie passion, dans laquelle il s’investit à plein, est plus radicale : l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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