Contes ordinaires d’une société résignée

Chef de file de la jeune bande dessinée turque, Ersin Karabulut déboule avec un recueil de quinze histoires cruelles et fantastiques. Ses  » Contes ordinaires d’une société résignée «  sont une véritable révélation.

MÉTAPHORES DE L’ANGOISSE

Les lecteurs de Fluide Glacial connaissent déjà les histoires et le graphisme si particuliers d’Ersin Karabulut. Pour les autres, gageons que la découverte de ce jeune auteur auteur sera aussi une belle surprise. Celui dont vous allez lire les Contes ordinaires d’une société résignée n’a que 37 ans. Connu dans son pays natal, la Turquie, comme le cofondateur de l’hebdomadaire satirique Uykusuz (littéralement L’insomniaque), Karabulut propose un recueil de quinze fables ou contes tous plus noirs les uns que les autres, à la frontière du fantastique et de la critique sociale.

Dès la couverture – très réussie – on est dans l’ambiance. Ce que l’on suppose être une famille, la mère, le père et une petite fille qui tient une peluche dans une main sont sur le bord du toit d’un immeuble. Ils nous tournent le dos. Sauf la mère à moitié retournée qui nous regarde d’un oeil morne. On suppose que le trio, à l’image des multiples individus qui sautent dans le vide des toits voisins, s’apprête à faire de même. Imitation poussée à l’extrême, instinct grégaire, désespoir d’une société qui ne sait plus se penser… Ce sont là quelques-uns des thèmes qui traversent ce premier album publié en France par celui que beaucoup présentent comme le chef de file de la jeune bande dessinée turque contemporaine….

S’ACCOMMODER DU RENONCEMENT ?

Déjà publiées en partie dans le mensuel Fluide, remaniées ou carrément refaites par l’auteur pour l’occasion, ces contes cruels et désenchantés décrivent des personnages et des situations pour le moins incongrues. C’est ici –  » Une drôle d’affection  » un père de famille puis sa fille qui sont peu à peu envahis par une étrange maladie  » intelligente  » qui leur adresse des messages cutanés, c’est là un couple qui voit se développer à travers le plafond de sa chambre à coucher une sorte d’Alien –  » La chose au plafond  » – c’est encore, dans le dernier conte,  » Monochrome  » des individus contraints d’évoluer dans un monde sans couleurs et qui deviennent tout gris…

Dans chaque planche, au fil des cases, il nous parle de peur, d’angoisse et de tous ces petits renoncements qui peuvent  gangréner une société. On ne peut aussi s’empêcher de voir à chaque fois une mise en cause du régime turc, en l’occurrence celui de l’actuel président Erdogan qui ne prise guère la critique, encore moins peut-être la caricature!  » Je suis né dans un pays qui n’a toujours pas réussi à trouver la paix, confiait récemment Ersin Karabulut dans une récente interview, un pays foncièrement moderne qui vit dans le souvenir d’un empire ottoman glorieux.  Les choses ne sont pas commodes en Turquie aujourd’hui, mais c’est un peu la même chose dans le monde entier…

Ce que nous vivons en ce moment en Turquie me déçoit. J’observe des comportements inquiétants, j’entends des gens dire sans honte:  » Moi je ne lis plus de livres  » ou d’autres exprimer de la haine pour des nations dont le plus souvent ils ignorent tout, ou encore avoir une opinion confuse sur les femmes qui rentrent chez elles tard le soir…Même les gens très bien qui se disent  » progressistes » ne perçoivent plus à quel point leurs positions sont conservatrices. La vie quotidienne suffit à nourrir mes histoires de nouvelles idées !  » 

HOMMAGE AUX GRANDS ANCIENS

Au final, chacun donnera évidemment à chacune de ces histoires le sens qu’il voudra mais Karabulut ne cache pas ses sources d’inspiration. Inclinant du côté littéraire vers le  » 1984  » de George Orwell, les mondes étranges de Poe, l’univers absurde de Kafka, vers les grands anciens comme Philippe Foerster côté graphisme, il sait instiller dans le cadre ce sens du détail qui inquiète et manifeste un sens aigu du découpage. A tous points de vue donc, cet album constitue une véritable réussite.

Article posté le mercredi 07 mars 2018 par Jean-Michel Gouin

  • Contes ordinaires d’une société résignée
  • Auteur : Ersin Karabulut
  • Editeur : Fluide Glacial
  • Parution : Février 2018
  • Prix : 16,90€
  • ISBN:  9782352079125

Résumé de l’éditeur : Avec la poésie, la rigueur et l’imaginaire d’un Edgar Allan Poe, Ersin Karabulut nous dresse le portrait d’une société qui a renoncé à ses illusions face au carcan familial et aux pouvoirs politiques et financiers.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin est journaliste à Poitiers.

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