Il était 2 fois Arthur

Le 23 avril 1916, à Barcelone, Jack Johnson — ancien champion du monde des poids lourds et légende des rings— affronte Arthur Cravan, dandy parisien, neveu d’Oscar Wilde, surnommé « Le poète aux cheveux les plus courts du monde ».

Ce combat mythique, truqué, est considéré par certains comme le premier happening de l’histoire de l’art et constitue le sujet central du nouvel album réalisé par Nine Antico (scénario) et Grégoire Carlé (dessin) aux éditions Aire Libre : « Il était 2 fois Arthur ».

Deux icônes de la subversion

Au début du XXe siècle, dans un pays — les Etats-Unis — marqué par la ségrégation et les tensions raciales, Jack Arthur Johnson devient le premier champion du monde noir de la catégorie reine : les poids lourds. Il mène une vie tapageuse : conduit des voitures de sport, boit, claque son argent et surtout, fréquente des femmes blanches. La communauté blanche lui voue une haine implacable. Les cinq premiers chapitres de l’album lui sont consacrés. Quant à Arthur Cravan, c’est un maître de la provocation, devenu l’égérie des surréalistes. Il fréquente le monde de la nuit parisienne, boxe occasionnellement et provoque le scandale partout où il passe. Comme un effet de miroir, il est au centre des cinq derniers chapitres du scénario de Nine Antico.

Ces deux icônes de la subversion ont un point commun : toutes deux ont abandonné leur pays. Johnson quitte les USA car il est sous le coup d’une inculpation, Cravan part de France car il ne veut pas servir dans l’armée alors que la Première Guerre Mondiale fait rage. Les deux provocateurs se rencontrent en Espagne et décident d’organiser ce match de boxe, cette pantomime qui constitue le cœur de l’album.

Tout le livre est une sorte de chassé-croisé entre celui qui fui l’Amérique et celui qui s’y réfugie, entre le Noir qui veut être un Blanc et le Blanc qui veut redevenir sauvage.

Un singe savant, nommé Consul, accompagne les deux hommes et sert de témoin à leurs pérégrinations…

Destins croisés en noir et blanc

Le traitement en noir et blanc et le dessin expressionniste de Grégoire Carlé magnifient cette histoire et ces deux destins qui s’entremêlent dans un esprit baroque.  L’illustrateur de Trou Zombie précise : « Dans un sens, le combat entre Johnson et Cravan au centre de l’album sert de charnière, comme un rite de passage. Ce thème de la métamorphose me fascine, car c’est toujours une manière de me questionner moi-même sur pourquoi je dessine et pourquoi j’ai envie de raconter des histoires. »

Au final, Il était 2 fois Arthur est un album qui résonne comme un conte liant deux personnages picaresques. Une belle réussite !

Article posté le jeudi 05 septembre 2019 par Medionok

Il était 2 fois Arthur de Nine Antico et Grégoire Carlé (Dupuis / Aire libre)
  • Il était 2 fois Arthur
  • Scénariste : Nine Antico
  • Dessinateur : Grégoire Carlé
  • Éditeur :Dupuis, collection Aire Libre
  • Prix : 28.95€
  • Parution : 06 septembre 2019
  • ISBN : 9791034731275

Résumé de l’éditeur : Au début du XXème siècle, aux États-Unis, l’esclavage est bien aboli… mais la ségrégation raciale bat son plein ! Interdiction diverses, ligne de démarcation, vexations, lynchages, les hommes et femmes de couleur sont soumis à une multiplicité de lois les reléguant en dessous des Blancs. Notamment dans le milieu sportif : un boxeur noir ne peut concourir en catégorie « poids lourd ». Mais Jack Johnson, athlète d’exception, va tout changer, obligeant la loi à changer et les Blancs à regarder. De l’autre côté, Arthur Cravan, poète-pugiliste, aventurier et pacifiste, dadaïste avant l’heure, véritable personnage romanesque qui écrit sa propre légende. Une vie qui défie l’entendement et dont l’aspect fictionnel se mélange intimement à la réalité. Ce qui est certain, c’est que ces deux hommes se croiseront à un moment-clé de leurs histoires. En pleine Première Guerre mondiale, le poète fuit les combats et débarque à Barcelone. Jack Johnson, qui vient de perdre son titre de champion du monde poids lourd, est présent. Ils vont s’affronter sur le ring durant 43 minutes avant que ce dernier ne mette l’habile homme de lettres K.O. Une rencontre sportive superbe et le premier happening de l’histoire de l’art.

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Né la même année que le festival d'Angoulême, Medionok a toujours aimé la BD et comme il adore écrire, c'est tout naturellement qu'il rédige des chroniques.

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