Trois ans après leur première association pour le remarquable Sangoma : les Damnés de Cape Town, Caryl Férey et Corentin Rouge reviennent pour, cette fois-ci, une série qui comptera trois tomes. Avec Islander, changement de climat mais certainement pas d’intensité. Dans cet opus, intitulé L’exil, les premières planches illustrent une trame à la fois inédite et troublante de réalisme. Plongée dans un récit dystopique aux racines résolument ancrées dans notre présent, où la mise en scène du chaos climatique, géopolitique et migratoire prend une forme si tangible qu’elle en devient glaçante.
L’EXIL À TOUT PRIX
Le Havre, port d’exil, devient le théâtre d’un voyage sans retour. Là, plusieurs réfugiés, essentiellement européens, attendent désespérément de traverser la mer du Nord, pour se rendre en Écosse. Parmi eux, se distingue un petit groupe de deux hommes et deux sœurs qui sont les premiers protagonistes du récit. Dans cette ambiance anxiogène, le professeur Zizek semble détenir une information importante. Assez pour être escorté par Raph qui inspire de la méfiance à Francesca et Livia, les deux jeunes femmes qui les accompagnent.
Avant qu’ils puissent rejoindre le bateau qui les emmènera vers un territoire épargné, entre soudainement en scène Liam en fâcheuse posture. En fuite, il arrive à semer les forces de l’ordre en se mêlant à la cohorte de désespérés acculés devant la grille prête à s’ouvrir pour accéder à l’embarcation.
Conscient que sa seule issue est d’atteindre les quais, il n’a pas d’autre choix que de subtiliser un pass. Quand il en saisit l’opportunité, il ne sait pas encore que le lien avec le professeur Zizek et consorts est créé. Pour l’heure, peu importe, il peut monter à bord pour s’échapper vers l’Écosse, ou plutôt l’Islande…

UN AVENIR DYSTOPIQUE
Dès le début de ce premier tome, le décor est planté : le continent européen est plongé dans une tourmente sans nom : guerres, dérèglements climatiques, crises sanitaires. Les habitants, pris au piège de cette dévastation, se retrouvent contraints à fuir. Et c’est ici que réside la force de cet album : Caryl Férey et Corentin Rouge n’hésitent pas à inverser les rôles : ce sont désormais les Européens, jadis observateurs, qui deviennent des migrants. Un retournement de situation qui fait froid dans le dos.
Et pour cela Férey et Rouge ne s’embarrassent pas d’explications détaillées sur les causes précises des crises. Ce n’est pas nécessaire. Le monde qu’ils dépeignent est une ruine, où l’on comprend intuitivement que l’humanité a sa part de responsabilité. Le lecteur doit deviner, comprendre, ressentir l’effondrement du monde qu’il connaît. L’effet est déstabilisant, encore plus parce que cet univers semble si proche du nôtre, comme si l’inéluctable se déroulait sous nos yeux.

FRAGMENTS D’ESPOIR
En parallèle, les personnages prennent progressivement de l’épaisseur. Notamment Liam qui semble incarner cette humanité perdue. Un homme dévasté par la guerre, les catastrophes et la perte de tout ce qu’il avait. Son périple commence avec une décision absurde, mais nécessaire afin d’échapper à une mort certaine. Mais, en prenant la place d’une femme impliquée dans un mystérieux projet scientifique, il se retrouve embarqué dans un enchevêtrement d’événements bien au-delà de ce qu’il avait imaginé. Les deux auteurs nous livrent ici une figure de migrant désespéré, prêt à tout pour survivre, mais qui, au fur et à mesure de son aventure, dévoile une humanité enfouie, une étincelle de rédemption dans ce monde si violent. Un personnage dont l’évolution, à la fois tragique et pleine d’espoir, prend le lecteur dans ses filets.

ROUGE SUR BLANC
Corentin Rouge, déjà reconnu pour son trait juste et détaillé dans Sangoma ou Rio, nous livre une nouvelle fois des planches d’une grande puissance. La première chose qui frappe, ce sont les paysages glacés et désertiques de l’Islande. Loin des tropiques où l’histoire de Sangoma prenait place, ici l’atmosphère est froide, stérile, et pourtant lourde de significations. La neige, presque aveuglante, envahit les pages, cristallisant cette ambiance de fin du monde qui se déploie lentement mais sûrement. Les contrastes entre l’immensité de la nature islandaise et l’humanité des personnages créent une tension palpable, une symbiose étrange entre la brutalité du climat et la violence sociale qui gangrène ce monde en déclin.

LE TRAIT DES ÉMOTIONS
Mais ce n’est pas seulement la terre, les espaces ouverts qui frappent l’œil, c’est aussi la manière dont Rouge joue avec les regards, les postures des personnages. Chaque planche est une invitation à pénétrer plus avant dans l’intimité des protagonistes, à saisir leurs peurs et leurs désirs. Chaque visage porte une histoire, un poids. L’isolement, l’incertitude, la survie sont des thèmes omniprésents, et les dessins de Rouge les rendent tangibles et en totale harmonie avec l’intensité du récit.

ISLANDER OU L’ART DE PERCUTER
Ce premier tome de Islander est une réussite sur tous les plans. Scénaristiquement, Caryl Férey parvient à nous plonger dans un univers à la fois proche et lointain, une anticipation où les dérèglements actuels prennent des proportions catastrophiques. Rouge, de son côté, maîtrise la narration graphique avec brio, utilisant l’espace, la lumière et son trait réaliste pour crédibiliser le propos. Ensemble, ils livrent une œuvre forte, percutante, qui nous oblige à regarder en face un futur qui, bien que fictionnel, pourrait bien être notre demain. L’intensité de ce premier volume ne peut que convaincre le lecteur de se préparer à la suite, avec cette petite étincelle d’espoir qu’un jour, peut-être, des personnages comme Liam trouveront leur rédemption dans un monde devenu irrémédiablement dévasté.
Avec Islander, Férey et Rouge ont donc lancé une trilogie prometteuse, une série qui fait écho à l’actualité tout en nous offrant un regard profondément humain sur l’exil et la survie. Un premier tome qui met la barre très haut et qui conforte tout le bien que l’on pense de ces deux auteurs.
- Islander, Tome 1 : L’exil
- Scénariste : Caryl Férey
- Dessinateur : Corentin Rouge
- Coloristes : Céline Labriet & Corentin Rouge
- Éditeur : Glénat
- Prix : 25,00 €
- Parution : 22 janvier 2025
- Pages : 160
- ISBN : 978-2344043042
Résumé de l’éditeur : Le continent européen est victime de catastrophes multiples, des réfugiés de tous les pays s’amassent au port du Havre, lieu de transit vers un hypothétique salut. L’Islande est encore épargnée, mais pour combien de temps ? Liam, qui a déjà tout perdu, va tenter sa chance en subtilisant le pass d’une migrante, sans savoir que l’Islande aussi se déchire à leur sujet. Ballotté dans le chaos du monde, Liam découvrira qu’il a pris la place d’une femme impliquée dans un mystérieux projet, « Islander » ; sa rédemption, si Liam et ses nouveaux compagnons parviennent à survivre.
À propos de l'auteur de cet article
Mikey Martin
Mikey, dont les géniteurs ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !
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