« J’ai besoin d’y croire pour dessiner. » Rencontre avec Corentin Rouge

Pour la sortie du tome 1 de la trilogie Islander chez Glénat, nous avons pu, lors du Festival d’Angoulême, rencontrer le dessinateur Corentin Rouge. C’était l’occasion d’évoquer avec lui sa fructueuse collaboration avec l’auteur de polars Caryl Férey.

Corentin Rouge, comment le travail avec Caryl Férey a-t-il démarré ?

Ça faisait pas mal d’années que j’avais envie de travailler avec un écrivain parce que je trouvais qu’il y avait une complexité, une densité des personnages, des psychologies qui me parlaient parfois plus dans les séries que je pouvais lire en bande dessinée. J’étais resté sur cette idée. Après, j’ai fait pas mal d’albums. Puis j’ai découvert les romans de Caryl Férey. J’ai lu Zulu et Mapuche. Je me suis dit que ça serait bien de travailler avec lui. J’étais sûr qu’on pourrait faire quelque chose de bien avec le doute qu’un écrivain saurait s’adapter au travail de scénariste.

Donc il n’était pas question d’adapter un de ses romans ?

Non, je n’étais pas excité par l’adaptation mais vraiment de faire une création originale. Et puis à la fin de Rio, je me suis dis, allons-y, contactons-le et voyons si ça l’intéresse et voyons comment il est. Mon éditeur lui a envoyé mes albums de Rio et l’a sollicité. On s’est rencontrés et on s’est bien entendus tout de suite. Il connaissait la bande dessinée. Il était fan de Blueberry gamin mais sans avoir de culture BD particulière. Mais il m’a dit qu’il travaillait beaucoup pour la télé, les séries, le théâtre donc quand je lui ai parlé scénario, il voyait tout à fait de quoi on parlait.

Au niveau créatif, on avait un peu les mêmes univers. Et en le rencontrant, j’avais à l’idée de faire quelque chose qui se passe en Afrique du Sud. J’avais adoré Zulu. Il lui restait de la matière de son roman, notamment la répartition des terres entre les blancs et les noirs, qu’il n’avait pas pu exploiter. Et on est partis là-dessus.

Quelle est la nature de son travail ?

Il avait fait Mahori chez Ankama. Mais, il n’avait pas eu d’échanges avec le dessinateur et il n’en a pas gardé un bon souvenir. Ce qui le bloquait c’était de faire un découpage par page. Moi je lui ai dit que je voulais m’en occuper et faire la mise en scène. « Donne-moi un script de cinéma et j’en fais une bande dessinée ! » Ça l’a débloqué. Il me fait un découpage avec les dialogues mais je remanie à ma guise. Il a un travail avec moi comme il aurait avec un réalisateur de cinéma.

Est ce qu’il y a des échanges, des allers-retours entre vous ?

Oui. Il travaille assez vite et il a une vue d’ensemble. Là par exemple sur Islander, il m’a fourni les scénarios des trois albums qui feront la trilogie. J’ai tout en tête, j’ai une vision globale.

Quand j’avance sur les pages, on réajuste. Il y a une réactivité en permanence et c’est tout le temps en évolution. C’est aussi ce qu’il recherche, il a envie que je m’implique dans ce qu’il a fait. On travaille comme ça.

Quelle différence fait-il entre un scénario pour un roman et pour la bande dessinée ?

Sur les albums, il est vraiment à mon service. Il suit mon envie. Sur Islander, il m’a suivi. Je lui ai dit que j’aimerais bien faire une histoire dans le nord où il fait froid, où il y a de la neige, avec une histoire d’amour. Et il est venu avec cette idée de déplacement de population, de l’Islande et on en a rediscuté.

On travaille en équipe. Ça ne lui viendrait pas à l’idée de m’imposer un thème. Lui s’accomplit dans le roman. Il ne ressent pas le besoin de préempter un espace. C’est aussi sa personnalité.

Il y a une volonté d’entrer en connivence avec le lecteur, dès les premières pages ?

Il a écrit les premières bribes de scénario quelques mois avant la pandémie. A posteriori, on a été rattrapés par le réel. Très vite, on s’est dit que ce n’était pas la peine de chercher une explication. Si on l’élude, chacun y mettra ce qu’il veut. Crise migratoire, montée des eaux, pandémie….

Oui c’est vrai qu’il y a une confiance avec le lecteur. Au fur et à mesure des tomes, on aura des bribes d’éléments mais pas d’explication. C’est limitatif et puis ce n’est pas le sujet.

Pourquoi souhaitiez-vous cette ambiance polaire ?

Plus de blanc, plus de cases vides, ça me prendrait moins de temps ! Des scénarios de Caryl, c’est 150 pages et un ou deux ans de travail ! Je m’étais dit qu’avec de la neige, je gagnerais un peu de temps. Et en fait, il m’a fait des parcs de rétention, des foules, plein de personnages donc je n’ai aucun avantage à tirer de cette idée ! Mais comme il neige à la fin du premier tome, j’espère en bénéficier par la suite…

Vous accordez beaucoup d’importance aux personnages ?

C’est la première chose que je fais quand je reçois le scénario. Je cherche mon casting. Dans l’écriture de Caryl, ses personnages sont toujours très incarnés, vivants avec une émotion très présente donc j’essaie de le rendre par le dessin.

Quand il y a beaucoup de personnages, il faut les contraster et trouver des gueules typiques. Surtout qu’on va les suivre pendant trois tomes et que d’autres vont arriver. Plus on les contraste, mieux c’est. Surtout qu’en réalisme, on peut avoir tendance à faire des visages qui se ressemblent un peu et tomber dans des tics, des habitudes graphiques qui peuvent perturber le lecteur. J’aime bien trouver des trognes, c’est ma porte d’entrée dans l’histoire. Je fais tous les personnages du scénario jusqu’au tome 3 parce que je ne veux pas, plus tard, me couper du fil narratif. Je sais que toute la galerie des personnages est là.

Quand je lis le script, je les visualise tout de suite. Je sais comment ils doivent être. Après il faut les dessiner, que ça rende ce qu’on avait imaginé. C’est une sorte de flash.

Caryl ne me donne aucune indication par rapport à ça. Il me laisse libre, il est spectateur de mon travail. Et on ne retravaille pas le scénario en fonction de ces trognes.

Est-ce qu’on ne retrouve pas un peu les outils du polar dans Islander ?

Peut-être. La force de Caryl Férey est de trouver des situations où les personnages se révèlent en permanence. Ils sont toujours sur le fil, confrontés à des choix, à des extrémités qu’ils abordent de façon très humaine. C’est dans la force des caractères et des intrigues que les choses se placent.

L’action a son propre rythme, les personnages en dépendent. La vie les amène quelque part, ils sont plus ou moins en résistance. Par leur trajectoire, on devine d’où ils viennent, ce qu’ils cherchent. Il y a une tension, une technique d’écriture ou d’intrigue mais on ne sait pas où on va. C’est imprévisible et ça tient en haleine.

Est-ce que vous faites un storyboard ?

On a une pagination libre. Je ne fais pas vraiment de storyboard. Je réfléchis par séquence. Il y a une énergie, une fraîcheur du dessin qu’on perd un peu à faire tout le storyboard et à revenir au début. Quand on est dans la recherche, dans la documentation, on est vraiment plongé dans ce qu’on fait et tout se monte. Je suis plus immergé dans ce que je suis en train de faire et je le finalise.

C’est un peu la vieille école. Je crayonne de façon précise, pour pouvoir encrer. Deux planches par semaine au minimum, deux jours et demi de crayonné et autant d’encrage

Quelle place occupe le travail de documentation ?

On est libre du budget pas comme au cinéma. Par contre même si c’est de l’anticipation, ce n’est pas de la SF donc c’est très réaliste. Avec Caryl, nous sommes allés en Islande tous les deux, on a passé 15 jours là-bas, on a fait le tour de l’île. On a imaginé d’autres choses, on a trouvé des lieux, des décors naturels comme pour la prison par exemple. Sur une plage au nord de l’Islande, avec du vent, le sable noir, des vagues… Je n’ai jamais vu des vagues aussi violentes, aussi puissantes. J’ai fait ce que j’ai pu pour les rendre en dessin !

Je voulais faire quelque chose de très documenté. Reykjavik, j’ai essayé d’être le plus réaliste possible. Je suis allé au Havre aussi. J’ai vu les départs de ferry hyper protégés, avec les grilles et les caméras et je me suis dit oui, ça doit être comme ça un camp, à cet endroit là.

« J’ai un dessin très réaliste. Pour y croire j’ai besoin de ça. »

Les armes aussi, faut qu’on y croit. Je reviens avec beaucoup de photos et je fais beaucoup de recherches sur internet. À tous les niveaux, c’est très documenté. Après il faut rendre tout ça vivant et expressif, c’est le travail du dessinateur.

Est-ce qu’il y a une forme d’engagement politique au sens large dans Islander ?

Caryl pourrait y répondre mieux que moi mais oui. L’idée c’était que par cette inversion, on rentre en empathie directement avec les migrants que nous devenons. Pour rétablir une émotion. On finit tous par être un peu blasés par le sort de ces populations. On est comme anesthésiés. Et c’était un moyen de se replonger dans ces sensations. On se projette et tout est plausible. Comme j’ai besoin d’y croire pour dessiner, ça m’a bien excité.

Il ne doit plus avoir de place pour d’autres projets ?

Je suis à 100 % sur Islander. Je suis au début du tome 2 et je suis dans l’énergie de ce projet. On a l’idée avec Caryl de revenir plus tard à une nouvelle enquête pour faire suite à Sangoma.

Merci beaucoup à Corentin Rouge et aux éditions Glénat.

Entretien réalisé lors du Festival d’Angoulême le 1er février 2025
Article posté le mardi 11 février 2025 par Jean-François Mariet

À propos de l'auteur de cet article

Jean-François Mariet

De mes premières lectures avec Tif et Tondu à aujourd'hui, j'ai toujours lu de la bande dessinée. Très attiré par le noir et le polar, je lisde tout et je tente d'élargir mes horizons de lecteur avec de plus en plus de comics.

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