Après Radium Girls en 2020, l’illustratrice Cy est revenue en tout début d’année avec le tome 3 d’Ana et L’Entremonde, récit de piraterie scénarisé par Marc Dubuisson et illustré par ses soins, qui ne devrait pas tarder à se conclure avec le tome 4. Nous l’avions rencontrée à l’occasion de l’édition 2025 du Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême pour échanger, notamment, sur cette saga en eaux troubles.

Bonjour Cy ! Je vais commencer avec tout ce qu’il y a autour de Ana et l’Entremonde, pour ensuite en parler plus en détail.
Yes !
Tu le dis donc dans les entretiens qu’il y a, notamment à la fin du premier tome, cette aventure pour toi elle est particulière, pour deux raisons. Tout d’abord, c’est ton premier travail en tandem et comme tu le dis, pour te citer, « tu bosses pas en tandem »…
Non.
…à l’exception, un peu particulière, de Cher corps qui a été fait avec plusieurs personnes. De plus, et c’est peut-être aussi l’une des raisons qui t’a poussée à travailler avec Marc Dubuisson, c’est à l’opposé de ce que tu avais fait précédemment (aussi à l’exception de Océanide, mais qui est encore une fois un peu à part pour d’autres raisons). Comment tu l’as vécu ça, pour quelles raisons tu as décidé de…
… De franchir le pas et de balayer tous mes poncifs ? Parce que c’est toujours bien de balayer tous les poncifs. Je pense que souvent je me targuais de pas bosser avec des scénaristes. J’ai beaucoup travaillé avec des témoignages ! Ce n’est pas la même chose, puisque Le vrai sexe de la vraie vie, qui sont mes premiers tomes, sont à base de témoignages.
Effectivement, je disais tout le temps que je ne voulais pas bosser avec un scénariste, parce que je ne voulais pas faire de concessions. La différence, c’est que j’ai évolué là-dessus et que ce n’est pas une question de concession, ce n’est pas une question de scénariste, c’est une question de quel scénariste, avec qui tu travailles. Bosser avec un scénariste… Maintenant il y a un avant et un après, c’est une ouverture sur un imaginaire qui n’est pas le tien. A deux cerveaux, on est censés être plus intelligents qu’avec un seul. Donc en discutant, enfin, Marc c’est un ami, déjà de base, avant… On avait les même valeurs, on savait vers… Enfin, on a une vision, je pense, du monde, de la vie, qui est connexe. Forcément quand on a cette vision-là, qui est connexe, ce qu’il produit est connexe aussi avec ce que j’aimerais faire.
C’est juste que moi toute seule je ne serais jamais allée dessiner de la fantasy, piraterie, en plusieurs tomes. C’est en étant à deux que je me suis dit « d’accord, ok, on va faire quatre tomes, ok, sur de la fantasy, ok, avec des bateaux dans tous les sens ».
Au moins on ne fait pas six tomes, quoi.
Ouais, pas six tomes, mais c’est des quatre tomes et c’est des gros, alors… C’est du quatre-vingts pages, c’est comme si (rires).
Justement, en franchissant aussi ce cap de dessiner de la fantasy et tout ce qui va avec, est-ce qu’il y avait une certaine appréhension pour toi de passer de ce que tu avais réalisé avant, notamment, j’ai un trou de mémoire sur le titre mais…
Radium Girls, oui, merci… qui était plus sérieux, plus adulte, de par son aspect réaliste et surtout terre-à-terre ? Est-ce qu’il y avait une appréhension, concernant ce changement-là ?
Alors, oui. Souvent quand on commence à faire une bande dessinée, du moins sur un sujet qui nous est pas hyper familier, on y va un peu sans véritablement penser aux dominos. Tu pousses un domino et tu te rends pas compte de tous les dominos qui vont tomber derrière. Tu y vas un peu dans l’inconscience, j’étais inconsciente de la somme de travail et c’est ça qui nous fait y aller. Radium Girls avait déjà été éprouvant mais pas sur la même chose. Radium Girls avait été éprouvant dans les recherches historiques, de ce que j’amenais, faire attention à pas trahir l’Histoire, pas trahir tout ça, on était sur autre chose. Ana et l’Entremonde, on n’est pas du tout sur la même chose, mais par contre, là, c’est tenir une histoire au long court, sur beaucoup de tomes. C’est… Quatre-vingt-onze planches fois quatre, c’est énormément de taff, avec une construction d’univers complète, on repart à zéro, etc. C’était… Heureusement que je me suis pas posée pour y réfléchir, au tome… Enfin, quand on a signés. C’est drôle parce que quand on l’a signé et que Glénat a dit : « ok banco », on s’est regardés avec Marc, on a fait : « Bah faut le faire maintenant. » (rires)
Vous n’aviez pas prévu ça ?
Si, on le voulait, on le voulait, mais c’est juste que sur le moment, tu signes, tu fais : « bon, allez, on y va. » Donc il y a toujours une part d’inconscience quand on s’essaie à un nouveau genre et, là, en l’occurrence de la série et de l’épopée fantastique.
Dans cette continuité de surprises pour toi, tu racontais hier, durant la rencontre Raconter l’enfance et l’adolescence, que c’était à cause d’une extrême jalousie (rires) pour les artistes de BD jeunesse qui rencontrent les fans les plus sincères (donc, les enfants) que tu avais aussi demandé à Marc de travailler sur ce qu’il t’avait envoyé, Ana et l’Entremonde. Est-ce que les premiers échanges que tu as eus avec ce lectorat, d’enfants, ont influencé ta façon de réfléchir à ce que tu produisais ?
Alors, j’ai un lectorat qui est absolument génial, je tiens à dire (rires) et qui me suit encore même sur Ana et l’Entremonde. Juste j’étais jalouse de voir… Je voulais avoir un autre pan aussi. C’est important parce que sinon mon lectorat va dire : « Comment ça on n’est pas assez bien pour toi ? ». Mais ce qui est important quand je fais le premier tome, je les avais pas encore vus.
On se rend compte maintenant, au tome trois, de l’impact qu’on peut avoir sur ce genre de série. L’impact sur les enfants, l’impact sur les parents, il y a aussi les adultes qui achètent. C’est maintenant qu’on se rend compte véritablement de l’impact qu’on peut avoir.
Par exemple, j’ai une lectrice qui est venue hier et qui m’a dit : « J’ai accouché au mois de mai, j’ai appelé mon enfant Sasha », donc (rires) j’ai failli me mettre à pleurer. C’est surtout tous les ricochets. C’est assez incroyable, tu fais un petit dessin dans ton coin puis tu vois le ricochet qu’il y a après.
Mais c’est vrai que travailler avec – c’est du tout public – mais avec un tout public qui commence aussi tôt, je sais pas si ça influence mon écriture et mon trait, parce qu’on fait des histoires qui nous plaisent et on fait juste attention, par contre, à comment on montre les choses. Mais on a quand même conscience que… On a été des enfants, quoi ! On se souvient tous très bien des albums qui nous ont marqués… Pourquoi – et pourquoi en plus ? Donc… je ne sais pas si ça répond à ta question, je suis désolée, je suis au bout.
Il n’y a pas de soucis (rires).
Surtout tu me dis si je digresse et tout.
Non, non !
Mais oui, c’est vrai que travailler avec un lectorat qui est plus jeune, enfin, qui rajoute un pan du lectorat plus jeune, ça fait prendre conscience que ces petits bouts de chou là, ils vont devenir des adultes. Et nous on n’a pas d’enfants avec Marc. Enfin, lui n’en a pas de son côté, moi je n’en ai pas de mon côté, c’est surtout ça. Il faut faire attention, parce qu’on n’est pas en couple. Nous on voit ça par le bout de la lorgnette et surtout on voit l’impact quand on voit les gamins venir au fur et à mesure des dédicaces. C’est incroyable, il y avait une petite qui avait cinq ans. Elle ne lisait pas, c’était ses parents qui lisaient et maintenant on est au tome trois, elle le lit.
Oh, c’est chouette !
Toute seule. Vraiment j’étais… Je pourrais passer mon temps à pleurer en dédicace. (rires) Mais c’est ça qui est incroyable, les émotions qu’on a.

Oui, et effectivement je pense qu’il y a un public très large sur Ana et l’entremonde.
Oui, c’est vrai qu’il s’est élargi. Il était déjà pour Radium Girls on va dire que mon profil type, c’était – mais même encore maintenant c’est mon cœur de lectorat – des lectrices de vingt à… trente ans. Après, il y a un peu plus, un peu moins. Radium Girls a vraiment ouvert le prisme vers trente, quarante, cinquante, soixante ans. Je sais que j’ai des personnes qui ont permis à leurs grands parents de s’intéresser à la bande dessinée par Radium Girls. Ça aussi c’est un magnifique compliment. Et j’avais ce côté-là mais je n’avais pas l’autre côté parce que Radium Girls… Allez, on va dire que tu peux commencer à le lire, à t’intéresser à quinze, seize ans. Là, vu que ça ouvre vers… On commence à balayer le prisme des lecteurs, enfin – avec mon travail – des lecteurs et des lectrices. Chaque public apporte vraiment un nouveau regard et une autre manière qu’ils ont de s’approprier notre travail.
En travaillant sur Ana et l’Entremonde qui était pour toi une accumulation de plein de nouvelles choses, est-ce qu’il y a une chose qui t’a particulièrement surprise dans ce procédé de travail ? Que ça soit en rapport avec le fait de travailler avec un scénariste, pour un nouveau public, ou autre chose ?
Je sais pas « surprise » parce que j’ai quand même beaucoup d’amis qui travaillent avec des scénaristes puis il y a autant de relations… Oui, en fait c’est surtout ça : C’est pas « surprise », ce qui m’a conforté dans cette idée de ce que je pensais que c’était et j’avais raison (rires), c’est qu’il y autant de tandems scénaristes/dessinateurs… Personne ne travaille pareil. Il n’y a pas une typologie, parce qu’il y a beaucoup de jeunes qui me disent « mais c’est quoi le processus ? » comme si c’était un meuble IKEA à monter, tu vois ? Il faut trouver la bonne personne avec qui bosser. Il y a des scénaristes, par exemple, qui ne veulent pas du tout qu’on touche à leur scénario parce qu’ils décident que c’est comme ça et ils ont un dessinateur qui est ok avec ça, donc pas de problèmes.
Tant que c’est dans le contrat…
C’est dans le contrat de base, et c’est surtout ça. Moi ce que j’ai apprécié avec Marc, c’est qu’on travaille véritablement en ping-pong. Ce n’est pas : Il me livre un script et démerde-toi. Aussi, Marc n’est pas du tout un scénariste directif. Ça veut dire qu’il m’a dit : « Si je bosse avec toi, c’est que je veux ton regard sur mon histoire, je ne veux pas te dire : Ana elle a des bretelles, elle doit être comme ça et la boucle elle est comme ça et machin ».
De toute façon je n’aurais pas bossé avec parce que ça aurait été horrible pour moi, j’aurais eu l’impression d’être l’exécutant d’un scénario alors qu’en fait on est deux à marcher ensemble. C’est surtout ça…
Ça m’a réconfortée dans l’idée que, oui, tu peux avoir une relation apaisée entre scénariste et dessinateur (rires) et que l’image que j’avais qui me disait : « Non, je bosserais pas avec » c’était une image erronée et faussée, que j’avais tort. C’est ça qui était, qui est toujours en fait, incroyable. Ça me fait rire parce que quand des gens me disent « Tu vas refaire un bouquin après, tu vas refaire une série après avec Marc ? » je suis : « Ah, non, je ne pense pas » et tout le monde est « Ah ! Il y a un schisme entre vous deux ! » « Non ! Non ! J’ai juste envie de faire autre chose » Ça a toujours, c’est toujours un bonheur de bosser avec Marc, ce n’est pas ça tu vois ?

Oui, puis ce qui est intéressant aussi, c’est qu’il t’a envoyé le résumé mais ce n’était pas du tout prévu, c’était pour avoir ton avis !
Oui, à la base… Puis c’est ça qui était hyper bien, il aurait pu m’envoyer le scénario en me disant : « Bah voilà c’est ça ». Moi je lui ai dit : « Écoute, moi ça pourrait m’intéresser de le dessiner » « Ah ouais ? » « Mais par contre, il faut que tu remodèles. Si on bosse ensemble, il faut que tu remodèles l’histoire » là c’était de l’épisodique, un tome une histoire, je lui dis : « Moi je ne veux pas faire ça ». Après c’était un quitte ou double, s’il m’avait dit : « Non, je préfère faire de l’épisodique » ce n’est pas pour moi. Moi je lui dis : « Je veux une épopée, j’aimerais ça, c’est ça qui m’intéresse, je veux qu’on s’attache aux personnages… Enfin il faut vraiment qu’il y ait une narration, une gradation, je ne veux pas que de l’humour, je veux du drame » un peu, voilà ce genre de choses et lui ça l’a challengé aussi. C’est ça, à partir de ce moment-là, quand… En plus il y a un truc. Vu que moi j’étais interventionniste, je suis intervenue sur le scénario et qu’il l’a pris à bras ouvert, j’accepte que lui intervienne sur mes planches. Voilà, c’est un ping-pong en fait.
Oui, c’est autant lui le dessinateur que toi tu es la scénariste.
Ouais, exactement, c’est vraiment ça !
Et donc tu travailles sur Ana et l’Entremonde depuis, au moins, trois ans maintenant, même peut-être un peu plus.
Oui, oui même quatre ans maintenant (rires).
Oui, c’est ça…
Parce qu’il y avait des recherches avant oui.
Il y avait un travail en amont. Est-ce que tu as hâte que les lecteurs découvrent la fin, de conclure le récit et peut-être de pouvoir te lancer dans autre chose ? Ou bien de pouvoir faire une pause après ?
Alors ! Je découvre, parce que je ne connaissais pas la série. Moi souvent, je faisais un album, tu as l’introduction développement conclusion dans le même tome. Là, le fait qu’il va y avoir un tome qui contient la fin ça induit… Je découvre l’angoisse que c’est. Parce que, de toute façon, quand tu termines une série, ça ne contentera pas tout le monde !
Il y a des gens qui vont être conquis et d’autres qui vont dire : « Bah c’est merdique ». Et je trouve qu’elle est très bien notre fin. Qu’elle nous convient, etc. Mais notre fin, elle a un parti pris et on sait que ça ne va pas contenter tout le monde. Vraiment. C’est fou parce que dans une série à plusieurs tomes, les gens projettent des envies, des espoirs et on ne peut pas contenter tout le monde. J’ai découvert ce truc de, au début on y va un peu fleur au fusil, tome un, tome deux, c’est bon on a le temps. Enfin, on connaissait déjà la fin de l’histoire dès le tome un.

C’était déjà écrit. Mais là je dessine le tome quatre, je suis un peu… Un peu, voilà, flippant. Donc là, c’est que je suis pressée… Je suis pressée parce que j’ai envie de sortir cet album et que c’est une conclusion, ça va être une conclusion de cinq ans de travail… En même temps, ça veut dire laisser les personnages faire leurs vies. Moi c’est des personnages qui ont peuplé ma vie pendant cinq ans, à dessiner tous les jours, donc ça va être un côté… Je sais pas trop encore comment je vais le gérer. On verra bien ! Comme…
Pleurer…
Pleurer tout le temps ! (rires) Oui, je vais pleurer tout le temps ! Ça va être terrible. Ils vont dire : « Non mais Cyrielle elle est mignonne mais… » Glénat ils vont dire : « La consommation de mouchoirs de Cy c’est quand même un délire ! » Et sinon, mais après, c’est que je me connais aussi, c’est que j’aime bien… Je suis pas très nostalgique comme personne. Ça veut dire que je vis l’instant, je suis contente, mais après ce qui m’intéresse c’est souvent le futur. Fermer cette porte va être triste mais je ne suis pas nostalgique. Donc je serais en mode : Bah voilà, my job is done enfin notre job is done et on passe à la suite. Pour voir autre chose, prendre un bol d’air frais et puis, surtout, prendre un peu des vacances. (rires).
Oui. Donc pour le moment, pas de choses prévues après…
Comme toujours, j’ai des projets. A savoir que ce sont des projets où tu n’as pas trop le temps en fait d’y réfléchir vraiment, concrètement parce que c’est quand même tellement exigeant. Le tome quatre, là, il me prend toute mon énergie vitale. Mais oui, oui, si, j’ai bien envie de faire un one-shot… Un one-shot ! Parce que là, la série c’est bon. Pour le moment, j’y retournerais peut-être un jour, mais là… Et un one-shot à l’encre, sur une histoire, sur une autre histoire etc. Pour l’instant, on est… Voilà, on verra ça quand je retrouverais un peu de jus.
Mais c’est vrai que cette fin, cette décision qu’à la fin, ils se réveillent tous et que c’était un rêve…
Ah non non non non non, quelle horreur, non (rires). Pitié. Là ils viendraient brûler ma maison et ça serait légitime. Que les gens viennent brûler ma maison avec une fin comme ça. Non non non, pitié, non. C’est pas ça. Ça je promets, ce n’est pas ça.
Tu expliques dans l’un des albums, toujours à la fin dans les dossiers, que tu passais finalement assez peu de temps sur les esquisses, les travaux préliminaires. Ça te vient donc d’un conseil qu’on t’avait donné de ne pas trop travailler en amont avant de se mettre à dessiner pour ne pas t’ennuyer sur la partie concrète du dessin. Est-ce que ça t’arrive, cependant, de regretter un peu de ne pas avoir cherché plus d’inspirations sur certaines planches ou vraiment pas du tout ?
Alors, je cherche l’inspiration et tout ça. Je passe beaucoup de temps à faire de la recherche et surtout de la recherche en continu. C’est juste que mon crayon ne touche pas la feuille. Ça veut dire que… Alors c’est marrant parce que ce sont vraiment des manières de travailler qui sont très différentes.
Je rigole en disant que je suis très fainéante mais c’est juste que c’est mon caractère. Et je crois que, justement, il y a des acteurs qui sont très bons tout de suite et ils s’épuisent au fur et à mesure et il y a des acteurs qui, plus ils répètent la scène meilleurs ils sont. Je sais que mon trait ça se lessive au bout d’un moment. Plus je vais essayer de dessiner quelque chose régulièrement, moins il est bon là-dessus, selon moi. Mais après, je fais beaucoup de recherches, de compilations de documents, de docs, de docs photos, etc.
Pendant tout Ana et l’Entremonde, il n’y a pas un moment où je me suis dit : « allez je fais de la recherche de docs et je fais que ça pendant une semaine ». Vraiment, je fais de la recherche de docs, j’avance, je refais de la recherche de docs etc. C’est du travail au long cours. Au final, ma recherche de docs si on prenait tous les moments où j’ai fait de la recherche, on est bien sur trois à quatre mois sur tous les tomes. Quatre mois de recherche pour une série, c’est énorme, c’est beaucoup. Donc voilà, c’est juste que j’ai une manière de travailler qui est peut-être différente. Et c’est vrai qu’on a l’image d’Epinal du dessinateur qui va se préparer, comme pour un shônen, comme pour un boss qui se prépare, s’entraîne… pour aller battre le grand méchant. Moi je n’ai pas ça du tout.
Pour passer un peu plus à ce qu’il y a dans le découpage, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de grandes planches. Est-ce que c’était justement une demande que tu avais faite à Marc ou bien juste un heureux hasard pour le lecteur, comme pour toi ?
Alors, c’est pas un hasard, parce que le découpage c’est quand même…
Oui, oui !
Non, non justement c’est vraiment un truc, c’est que… Il y a des scénaristes qui font le découpage ! Marc, je lui ai dit : « Moi, le découpage, j’adore ça » ! C’est vraiment mon dada. Donc c’est la première chose que je lui ai dite… Enfin, non, il y a plein d’autres choses que je lui ai dites en premier (rires) mais il y a une chose que je lui ai dite : « Ok, d’accord on y va mais par contre le découpage c’est moi. C’est moi qui donne » parce que le découpage c’est ce qui donne… Le truc le moins visuel qu’il existe mais quand tu fais de la bande dessinée c’est le squelette entier de la bande dessinée. C’est ce qui donne le rythme, c’est comme le tempo.
Dans le découpage, les pleines pages ça fait partie du rythme de l’histoire. C’est une respiration, c’est pour appuyer un propos, etc… La pleine page a un sens de narration, elle a un sens… Une pleine page qui vient de manière complètement random, tu la sens. Tu te dis : « Pourquoi ils font un focus sur ça à ce moment-là ? » La pleine page, c’est un peu comme un… un riff de guitare ! Un riff de guitare si tu le mets en manière random, tu vas faire « c’est bizarre, la musique c’est chelou » tu vois ? Alors que vraiment, elle doit avoir un sens. Souvent ça peut-être une ouverture d’un nouvel endroit, un moment pour arrêter le regard. Ça peut être une mise en avant d’un personnage nouveau, une mise en avant d’une action… Enfin, vraiment je trouve que c’est un gimmick graphique très très fort dans la bande dessinée de faire une pleine page. Donc il faut l’utiliser avec parcimonie quand même. Il y en a pas tant hein. Par album, il y en a peut-être deux à chaque fois. Mais il faut bien les choisir.
Et puis il y en a une, qui est plus ou moins une grande page, une grande planche que j’aime bien dans le premier tome. Il me semble qu’elles sont encore sur le premier bateau, et c’est quand elles passent toutes leurs journées à faire leur boulot…
Ah, oui oui oui !
Et justement il y a aussi beaucoup de verticalité. Est-ce que pour toi ça a été une manière de s’entraîner à une narration très libre, je trouve…
Ah, la page où ils sont sur le bateau et qu’on voit des activités un peu entremêlées ?
Oui, c’est ça.
En fait c’est une pleine page ellipse. C’est juste pour faire comprendre qu’il s’est passé des mois et des mois, que c’est une espèce de quotidien. Cette pleine page là elle permet quoi ? Elle permet d’éviter trente pages d’explication dont on se fout. Pour expliquer ça. C’est vrai que c’est marrant parce qu’entre nous, avec Marc, on l’appelait la page Mulan. Tu sais, dans Mulan quand il chante Comme un homme, tu vois c’est une ellipse ?

Je l’ai toujours pas vu…
Ah. Mince. C’est souvent une chanson et il montre des activités, c’est une page ellipse. C’est un moment ellipse et ça entre nous, on l’appelait la page Mulan. Et c’est vrai qu’il y a des moments, ce qui est agréable ce sont ces moments libres comme ça. C’est vrai qu’il y en a un peu moins dans les tomes suivants, il y en aura dans le tome quatre parce que je vais avoir besoin de beaucoup de ça. D’ailleurs elles sont déjà dessinées… Enfin, elles ne sont pas encore mises en couleur mais elles sont déjà au croquis. C’est vrai que c’est hyper agréable, c’est un petit bonbon. Je pense que tu l’as senti que je me suis amusée sur cette page. Je me suis amusée sur tout l’album mais il y a des pages qui sentent plus l’amusement que d’autres. Donc oui, mais il faut faire attention à pas le faire partout, je pense. Du moins, pour mon trait à moi.
Oui ! Et toujours sur des pages spécifiques, dans le tome un, il y a deux pages, la quarante-deux et la quarante-trois, qui reposent presque que sur les couleurs. Comment est-ce que tu les a travaillées ces pages-là ?
Tu parles de la page qui est vraiment qu’avec des tâches colorées, c’est ça ?
Oui.
En fait ça c’est drôle parce que… J’avais besoin de ça parce que, pareil, c’est une ellipse pour éviter… Enfin en gros c’est ce qu’on appelle un peu les suspensions de crédulité… C’est ouf, c’est là où tu vois que le cerveau humain est incroyable parce qu’il va faire les rattachements tout seul. On a compris, il y a : Le bateau. Le bateau est tombé. Noir. De l’autre côté. Et ton cerveau, il a dit : « OK, il s’est passé ça, le bateau il s’est… » Enfin, je n’ai pas besoin de le raconter ça. Puis sinon ça devient laborieux et ça permet d’allonger l’histoire. Là clairement, c’était un plaisir parce que vraiment j’ai juste blindé le dos et j’ai mis de l’encre en gros dessus. Et j’étais : « Oooh, c’est super, c’est bien facile ! » C’est hyper agréable. Et c’est drôle parce que quand tu prends l’album ça fait une page noire donc tu as l’avant tu as la planète, enfin la Terre et l’Entremonde et tu as vraiment les deux comme ça tu vois. Ça c’était vraiment pas… Je n’ai pas pensé, tu vois ? Mais on a vraiment le petit liseré noir sur la tranche.
C’est marrant effectivement parce que je trouve, surtout dans les mangas, il y a ce côté où tu as des pages noires d’un coup sur la tranche…
Ouais !
Et normalement ce sont plutôt des flash-back, ou…
Oui !
Donc c’est intéressant.
Oui, là c’était vraiment pour l’utilisation de cette partie-là. C’est surtout qu’en plus tu as vraiment l’image dramatique des bateaux qui tombent. Si on était directement passés dans l’Entremonde, là il y aurait eu potentiellement un trouble de lecture où tu n’es pas sûr que ce sont ces bateaux-là qui sont arrivés à cet endroit-là. C’est fou que ça soit juste la page noire qui permet de comprendre qu’il y a eu une passation.
Et dernière question…
Ouais ?
Il y a plusieurs personnages avec lesquels il y a une sorte de jeu sur leur corps avec un lien sur leur personnalité. Je pense notamment à Barbe-Taupe, à Colomb qui semble ne pas être l’idiot qu’il prétend être ou bien un personnage qui se révèle être double dans le dernier tome. Comment tu travailles ces personnages-là ? Est-ce que ton Barbe-Taupe change en fonction du corps « hôte », par exemple ?
Ah, oui ! Alors ça c’est plutôt Marc, les caractérisations de personnages. A la base le personnage de Barbe-Taupe utilise les humains comme porte-manteaux, il n’en a rien à foutre (rires). Il ne change pas lui. C’est juste, il a un perchoir. Je pense que Marc, parce que c’était un gag qui était déjà dans la toute première mouture. Où lui c’est dit c’est vraiment drôle que tu ailles voir celui qui ressemble le plus à un pirate, c’est le seul qui ressemble vraiment à un pirate comme on l’imagine et que tu t’adresses au pirate et c’est le cacatoès qui est le capitaine. Donc là-dessus, c’est ça qui le faisait rire. C’est Marc qui crée les personnages là-dessus. Effectivement, les personnages doubles, en fait c’est toute l’importance qu’on avait… Parce que Barbe-Taupe, c’est juste sa caractérisation, ça ne change pas en fonction du corps sur lequel il est. Mais il y a des personnages qui sont doubles, qu’on découvre dans le tome trois. Heureusement on est partis avec le tome quatre… On avait déjà toute l’histoire en tête dès le tome un. Il y a quatre ans, on savait déjà les twists, qu’est-ce qui se passait… Il y avait juste les petites péripéties, quand Marc allait écrire le scénario, etc. Ce qui permettait, ce qui m’a permis, moi, de mettre de toute façon des petits indices même, tout tranquille, sur les tomes d’avant, tu vois ?
Il y a des choses, sur Anna et son père par exemple, qui sont visibles avant etc… Ça faut les relire, à chaque fois, pour pouvoir le voir et tout ! Voilà, c’est tout l’importance de partir avec et pas écrire au fil de l’eau en fait. Mais même moi, c’est même à l’opposé de mon caractère. Moi, si je ne sais pas où je vais, je n’y vais pas en fait, tu vois ? Moi, je… Simple ! Des potes qui partent en vacances sans avoir réservé leurs hôtels, moi ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible ! Donc c’est pareil. On réserve notre fin, et, après on y va ! Voilà.
Ça marche ! Et bien, Cy, merci pour cette rencontre !
Bon courage pour la retranscription !
Merci Cy.
Interview réalisée le dimanche 02 février 2025 à Angoulême dans le cadre du Festival International de la Bande Dessinée.
Photo de Cy tirée d’une interview disponible sur la chaine youtube de Glénat, ici.
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À propos de l'auteur de cet article
Hippolyte Girier
Il est né en même temps que le Printemps, il ne jure que par le Hawkeye de Matt Fraction et le Grand Vide de Léa Murawiec. Il croit dur comme fer à la prise de pouvoir artistique de Zoé Thorogood, autant qu'il renie l'existence de roman graphique. Bref, cet article vous est offert avec plaisir, mais surtout par Hippolyte Girier.
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