Entretien avec Gaël Henry – Terrible

Certains albums continuent de nous hanter bien après leur lecture. Avec son dessin évocateur et son intrigue explorant les contes russes, Terrible, aux éditions Dupuis, est de ceux-là. Gaël Henry a accepté de nous parler de l’album, de son processus créatif et de ce qui a donné naissance à cette bande dessinée.

Gael Henry Terrible Dupuis

  • Comixtrip : Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ?

Gaël Henry : Je suis auteur de bande dessinée. J’ai fait un cursus un peu classique, avec une école de bande dessinée en Belgique.

Ça fait maintenant une petite dizaine d’années que je suis dans le milieu et que je produis de la bande dessinée. S’il faut retenir quelque chose, me concernant, d’un point de vue professionnel : ma première BD est sortie en 2016, Alexandre Jacob, journal d’un anarchiste cambrioleur, aux éditions Sarbacane. Depuis, j’ai eu la chance de pouvoir enchaîner d’autres albums, jusqu’à mon dernier, Terrible, aux éditions Dupuis et pour lequel je suis là.

C’est un peu comme mon premier album, en réalité : parce que c’est le premier titre sur lequel je fais tout, du dessin au scénario, en passant par la couleur.

Gael Henry Terrible Dupuis

  • Comment fait-on, en termes d’approche et de méthodologie, quand on fait tout soi-même ? Par quel bout prend-on le projet ?

C’est compliqué. Comme c’est la première fois, je n’avais pas de méthode. Je ne savais pas trop comment faire.

J’ai fait sept albums avant. J’en avais besoin pour me donner confiance, me dire que je pouvais le faire. J’ai fait des albums où ça s’est bien passé, mais d’autres où j’ai eu besoin de pas mal retravailler le scénario. À partir de là, je me suis dit que finalement je pouvais aussi le faire moi-même. D’autant que sur certains albums, j’étais presque co-scénariste, ou en tout cas, des albums sur lesquels j’ai eu à beaucoup retravailler le scénario.

Dans un premier temps, il faut avoir une certaine confiance en soi pour se dire qu’on peut le faire. Ensuite, chacun trouve sa propre méthode et moi, c’est très foutraque. J’ai besoin de me demander ce que j’aime pour me trouver et éviter de me perdre. J’ai besoin de faire un peu par élimination, sinon il y a tellement de choses possibles que ça me paraît compliqué. Alors je m’interroge. Et si j’aime « ça », alors je pars là-dessus.

 

  • C’est ainsi qu’est venue l’idée de Terrible ?

Oui complètement.

Je me suis demandé ce que j’aimais en tant que lecteur. Quel genre de BD j’aime lire. Au-delà de ça, il y a aussi la question de savoir ce que j’ai envie de raconter. Avant de travailler sur Terrible, mes BD de chevet, c’était Beauté (Hubert et Kerascoët chez Dupuis), Jolies ténèbres (Kerascoët et Vehlmann chez Dupuis) et qui explorent le conte. En roman, je lisais La mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé (chez Acte Sud), qui est plutôt de l’épopée.

Jolies ténèbres dupuis

À ce moment-là, comme je n’ai pas encore d’idée définie, je me dis que je vais prendre un personnage et le mettre dans un conte pour voir comment il évolue à l’intérieur. Vient ensuite la question de trouver des contes et de trouver dans lequel j’ai envie de mettre mon personnage. J’ai alors beaucoup lu de contes. Je suis tombé sur un livre magnifique, de contes russes, illustré par un dessinateur russe, Bilibine au Seuil jeunesse. Le livre est superbe ! Dedans, il y a six contes russes, dont celui de Baba Yaga et de Vassilissa la très belle.

Bilibine contes russes

Je me suis alors posé la question : si je prends un personnage et que je le mets dans l’histoire de Vassilissa, que se passe-t-il ? C’est le début de mon histoire, à partir duquel tout s’est développé un peu tout seul.

 

  • Connaissais-tu Baba Yaga avant de travailler sur Terrible ?

Je ne peux pas vraiment dire que je connaissais bien. Il existe des livres jeunesse avec la figure de Baba Yaga, de la maison aux pattes de poule, etc. Inconsciemment, beaucoup de choses me parlaient. C’est une figure qu’on retrouve même, par exemple, dans Le voyage de Chihiro, avec la sorcière Yûbaba. C’est une figure populaire, connue souvent inconsciemment. Mais je ne la connaissais pas comme j’ai pu la voir dans ma lecture des contes russes ; dans les contes d’Afanassiev notamment, qui était presque l’équivalent de Grimm en Russie et qui a retranscrit beaucoup de contes oraux.

 

  • À part les contes russes, quelles ont été tes influences dans la création de Terrible ?

En influence graphique, il y a beaucoup d’auteurs de bandes dessinées. Kerascoët, Hubert… C’est difficile à dire. Je lis beaucoup de bandes dessinées, je m’en nourris beaucoup.

Gael Henry Terrible Dupuis

Après, tout ce qui touche à l’art de manière globale peut m’inspirer. Difficile de citer quelque chose de précis. Je fonctionne par thématique, selon ce sur quoi je travaille. Là, ce sont les contes. L’illustrateur Bilibine qui m’a donné envie de m’attaquer à ce sujet.

 

  • Il y a une différence entre la structure des contes modernes et anciens, dans l’ambiguïté de leurs récits, notamment. Comment explore-t-on ces différentes formes de conte ?

À la base, je voulais retrouver un peu ce « truc » des vieux contes : ils sont tous très cruels. Je voulais vraiment retrouver cette cruauté-là dans le récit. Baba Yaga, c’est une sorcière, elle est cannibale… elle fait peur ! Je ne voulais pas la féminiser, juste prendre l’aspect cruel. Retrouver la figure de l’ogre qu’elle incarne. Je sais aussi qu’en y mettant un peu de mon histoire, cette vision allait évoluer. On met toujours un peu de soi dans nos récits.

Mais je voulais vraiment une base proche des contes traditionnels, du fuel un peu trash aussi, et sans fioriture. Quelque chose d’assez brut laissant beaucoup de place à l’interprétation.

 

  • Le dessin de Terrible a un côté très rond, presque jeunesse, alors que l’album ne l’est pas du tout. Comment as-tu travaillé ce côté-là ?

C’est arrivé très vite. J’avais envie d’un dessin mignon pour raconter quelque chose de cruel et jouer sur le fond et la forme. C’était une volonté dès le début. Je voulais que la forme rappelle les contes d’aujourd’hui, donc plutôt Disney, plutôt mignon, à cible jeunesse. Mais que le fond, lui, rappelle plus les contes d’avant, qui sont plutôt cruels. Je voulais jouer sur ce mélange-là, qui crée un certain malaise. Je voulais explorer cette émotion.

Dans Jolies Ténèbres, par exemple, il y a cet effet-là. À la première lecture, je ne savais pas comment le prendre et puis ça m’a fait un effet « wow ». Il y a eu un choc esthétique avec le fond, la forme, le mélange des deux. Je voulais essayer de retrouver un peu de ça, à ma manière. J’ai d’autres choses à raconter, à montrer, mais vraiment, ce malaise-là m’avait tellement touché que je voulais vraiment m’en rapprocher. Jouer sur le dessin, le fond et la forme faisait partie de l’idée de départ.

 

  • Jeunesse, adulte, où situes-tu Terrible, finalement ?

Terrible est plus orienté adule. Mais je considère que les jeunes peuvent aussi la lire. On a beaucoup aseptisé l’univers des contes ces dernières années. J’ai fait lire Terrible à des plus jeunes. Ils ne réagissent pas du tout de la même manière que nous. Dans le sens où il y a des choses qu’ils ne comprennent pas ou ne voient pas. Mais ils vont s’attacher à des choses que nous, en tant qu’adultes, on se dit que ça va.

Par exemple, tout ce qui touche à la sexualité, pour les jeunes, ça ne représente rien, ils l’interprètent de manière totalement différente. C’est aussi ce que je trouve génial dans la lecture des contes et de ce type de récit : les interprétations multiples où chacun va avoir la sienne et où toutes sont légitimes. Parce qu’au final, c’est aussi la vision de l’adulte qui transparaît sur l’enfant et lui met des blocages.  

 

  • Ce jeu passe aussi par le travail sur les couleurs. C’est ta première fois en tant que coloriste. Comment ça s’est passé ?

Au début, ça fait peur, on se dit « ouais, bah on verra ». Mais c’est surtout que je repoussais le moment de m’y mettre. Alors j’ai d’abord tout dessiné, tout storyboardé au crayonné avant d’entamer quoi que ce soit. Je voulais être sûr que tout fonctionne, d’autant que c’était aussi mon premier scénario.

Gael Henry Terrible Dupuis

Je travaille aussi comme ça, en commençant par le storyboard complet. Alors pendant 8, 10 mois, j’ai un peu repoussé la question des couleurs. Arrive un moment où il n’y a plus vraiment le choix. Le début a été un peu laborieux quand même : je n’en avais jamais fait, je ne suis pas aquarelliste. Je fais de la couleur directe sur une illustration, mais c’est plus facile de recommencer 15 fois si besoin. Dans mon cas, il y avait un côté très aléatoire dans les couleurs. Pour une illustration, c’est possible de jouer avec ce côté-là, mais c’est plus difficile de le faire pour une BD où tu as 40, 100 pages à réaliser. Déjà parce que je ne suis pas certain d’avoir le temps. Ensuite parce qu’il faut que ça se tienne sur tout l’album. Cet « aléatoire » devient nécessaire à reproduire. Si une erreur rend bien, il faut la refaire.

Il m’a fallu plusieurs mois pour trouver une structure, une méthode, quelque chose qui me convienne même quand je rate. Je ne pouvais pas m’amuser à recommencer chaque case et certaines rendent forcément moins bien.

Cependant, je me suis toujours dit que si vraiment je n’y arrive pas, je peux faire appel à un ami qui fait les couleurs à l’ordinateur. Dans le fond, je me gardais cette sécurité-là, tout en sachant que je voulais vraiment essayer de le faire moi-même.

 

  • Et finalement, quelle est ta méthode ?

Je fais tout le crayonné à l’ordinateur. J’imprime sur un papier aquarelle, ce qui me permet de recommencer plus facilement, et en gagnant du temps. Le dessin, je l’imprime en différentes intensités de gris, ce qui me donne de la profondeur dans l’image. Une fois que j’ai ça, je fais les aplats de couleurs, plutôt du remplissage, sans trop d’effets, avec une gamme de couleurs fixe pour la peau, les vêtements, etc., de façon à ce que ça ne bouge pas d’une planche à l’autre. Je termine ensuite par l’encre de Chine pour le premier plan qui était imprimé et qui était très fin. Le trait gris en arrière-plan paraissait plus loin, le trait au premier plan est noir pour donner cette impression de profondeur.

Au bout d’un moment, ça évolue, j’ai pris mes habitudes, j’y arrivais mieux, des fois moins bien. Mais il y a tout de même quelque chose de très méthodique, où je sais déjà quoi faire. Ensuite, j’ai essayé de ne pas trop recommencer…

 

  • Il y a une différence de couleurs entre l’intérieur et la couverture, qui est beaucoup plus sombre. Comment s’est fait le choix de la couverture ? Est-ce que tu as travaillé de la même façon dessus ?

La couverture est arrivée à la fin. J’avais un peu plus confiance. J’avais aussi envie de me faire vraiment plaisir et de faire de la peinture que j’avais déjà expérimentée avant. Donc utiliser la même technique : aquarelle pour les collines et l’arrière-plan. Mais les personnages, eux, je les ai réalisés à la peinture acrylique. Ça crée vraiment une texture différente : le fond est beaucoup plus léger par rapport aux personnages qui sont vraiment plus lourds et massifs.

Gael Henry Terrible Dupuis

C’est aussi un travail éditorial de choix. Au début, on était parti sur une autre couverture, qu’on a finalement utilisée pour la page de titre, celle avec les yeux jaunes. Après ce sont des discussions éditoriales. Sur la couverture, j’ai utilisé un peu les mêmes couleurs. Je voulais que ce soit sombre pour placer le titre, mais quand même lumineux, pour jouer aussi sur cette ambiguïté-là.

 

  • Concernant le titre, tu l’avais dès le début ou pas ?

Il a un peu changé. Au début, c’était « Yaya la terrible ».

Ensuite, ça entre en discussion avec le service marketing. S’est posée la question de la longueur du titre, du fait que ça en montre trop. Juste « Terrible », c’est plus simple, plus efficace mais aussi plus ambigu. Dans « Yaya la terrible », on insinue que c’est la sorcière qui est terrible. Alors que dans la BD, il y a d’autres personnages qui le sont.

Après, j’ai eu l’idée du sous-titre, qui rappelle le conte : « L’enfant, la jeune fille et la sorcière ». Pour ça aussi, on a fait énormément de propositions. Par exemple : « Anna, la sorcière et le loup », qui n’a pas été retenu.

Quand je m’attaque à la couverture, je me mets plus en retrait. Dans le sens où j’ai envie de me faire plaisir, mais à un moment donné, Dupuis m’a permis de faire la BD comme je le voulais. Quand on me dit qu’il faut faire la couverture et le titre comme-ci ou comme ça parce que ça sera plus efficace pour la vendre, je suis d’accord. Je comprends que sur la couverture, je n’ai pas un regard marketing dessus, donc je suis ouvert à toutes les discussions.

 

  • Est-ce que tu referais un album tout seul de A à Z, comme tu l’as fait pour Terrible, ou est-ce que l’expérience était bien mais tu préfères te concentrer sur certains aspects uniquement ?

Je suis en train, là, de refaire un album seul. Toujours autour des contes. J’ai adoré l’expérience. C’était long, ça m’a pris beaucoup plus de temps qu’un album comme j’en ai fait avant où je collaborais avec d’autres gens.

Avec Camille Grenier, mon éditrice, on a beaucoup aimé travailler ensemble. On a beaucoup échangé sur les histoires, il y a une vraie collaboration dans notre travail. Je lui montre tout le temps ce que je fais. On avait envie de continuer à collaborer. Quand je lui ai dit que j’aimerais encore travailler sur les contes, elle a trouvé l’idée bonne.

Terrible de Gaël Henry (éditions Dupuis)

Pour moi, continuer à explorer les contes, c’est aussi peut-être me faire identifier pour ce travail. Parce qu’il y a un moment où je pars tellement dans tous les sens avec mes BD que personne ne sait que c’est moi qui ai fait tel ou tel album.

On avait vraiment envie de renouveler l’expérience et donc on est en train de travailler sur un prochain projet. C’est une autre lecture qui m’a donné envie de travailler sur le sujet. Sur un autre conte, mais celui-là que tout le monde connaît, celui du Livre de la jungle. Je n’avais jamais lu Rudyard Kipling, mais c’est incroyable ! Toutes les nouvelles dans Le livre de la jungle n’ont pas bien vieilli, dans le sens où on sent beaucoup le colonialisme du livre et de l’époque. Mais tout ce qui concerne Mowgli, ou même Le livre de la jungle deuxième volume ! On sent que l’auteur est plus sensible sur les sujets de l’impérialisme.

 

  • Et une fois encore avec cette idée de travailler sur l’ambiguïté et le côté cruel de ces récits ?

Oui, mais de façon moins franche qu’avec Terrible. Là, il va y avoir un mélange entre un conte moyen-oriental et du conte animalier. Je vais mélanger ces deux aspects. Cette fois, tous mes personnages viennent de cet univers, il n’y a pas le côté inclusion d’un personnage extérieur.

Terrible de Gaël Henry (éditions Dupuis)

Le personnage est aussi plus adulte : il a la vingtaine, donc on va probablement plus l’identifier en adulte qu’en jeunesse. Il y aura peut-être moins de surprise sur la tournure que l’histoire va prendre. Mais je reste sur cet humour noir. Je ne me mets pas de limites, je veux vraiment explorer les thèmes et cet univers comme bon me semble.

L’entretien a été réalisé le samedi 1er février 2025 pendant le Festival d’Angoulême.
Article posté le mercredi 24 septembre 2025 par Bénédicte Coudière

Gael Henry Terrible Dupuis
  • Terrible
  • Auteur : Gaël Henry
  • Éditeur : Dupuis
  • Date de publication : 17 mai 2024
  • Nombre de pages : 144
  • Prix : 25€
  • ISBN : 9791034770380

Résumé de l’éditeur : Lors d’une sortie estivale en forêt, Ana et son frère Noé se perdent dans une grotte et y découvrent un monde étrange et fantastique. Très vite, Noé disparaît et Ana se lance à sa recherche. Yaga la sorcière, Vassilissa la naïve, Loup gris et Poupée, ces figures emblématiques du folklore russe, vont l’accompagner dans sa quête. Ana apprendra à ses dépens où peut conduire la cruauté…

Un conte riche de sens et d’interprétations qui explore les métamorphoses de l’adolescence, la perte de l’innocence. Une relecture sociétale du mythe de la sorcière porté par un humour noir dans un univers coloré !

À propos de l'auteur de cet article

Bénédicte Coudière

Journaliste spécialisée en bande dessinée mais aussi en jeux vidéo depuis près de 15 ans, conférencière, autrice et plein d'autre chose encore ! Membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), elle est passionnée d'art et de narration, d'exploration de papier et de pleins d'autres choses encore.

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