Tom Taylor interview : « S’ils peuvent lutter contre l’injustice, les super-héros doivent le faire. Est-ce politique ? »

Tom Taylor fench Superman exhibition Angoulême FIBD 2025Pendant le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, les éditions Urban Comics avaient invité le scénariste Tom Taylor. Auteur de sagas cultes comme Injustice, Deceased, ou Superman Son of Kal-El. À la fin de l’exposition consacrée à Superman, il nous a accordé un temps d’interview. C’est donc au cœur de la Forteresse de solitude, entourés de grands artistes du comic-book, que nous échangeons notamment sur le plus iconique des super-héros.

Yaneck Chareyre : Tom Taylor vous avez commencé votre carrière sur The Autorithy, et chez DC Comics, vos publications parlent beaucoup de géopolitique, d’engagement. Êtes-vous un scénariste politique, dans le comic-book mainstream ?

Tom Taylor : Engagé, certainement, politique, je ne sais pas. J’ai grandi dans un environnement où l’on croyait qu’il fallait prendre soin des autres. On a eu des femmes battues assises à notre table de cuisine et dans notre voiture, et j’ai grandi dans ce contexte. Et je pense que les super-héros devraient faire la même chose.

Je ne pense pas que ce soit difficile. Je ne pense pas que l’empathie ou le fait de se soucier des autres devraient être perçus comme politiques. Mais apparemment, certains le pensent, ce qui me semble étrange. Mais oui, en tant que scénariste d’Injustice, je crois que si les super-héros ont le pouvoir de lutter contre l’injustice, alors ils devraient le faire. Et si cela est considéré comme politique par certains, alors…

YC : Pensez-vous que le fait d’être Australien vous donne une perspective différente sur les histoires de super-héros par rapport à vos homologues américains ?

TT : Peut-être, simplement parce qu’en Australie, on ne met rien sur un piédestal. On a ce qu’on appelle le tall poppy syndrome : si quelqu’un commence à trop se mettre en avant, on n’a pas de temps à lui consacrer. Peu importe que ce soit le Premier ministre ou un milliardaire, on lui parlera comme à n’importe qui d’autre.

Donc, en tant qu’Australien, je pense que je peux voir ces icônes avec plus d’humanité. Je ne les mets pas sur un piédestal. Il y en a certains qui y restent pour moi, bien sûr, mais quand Superman et Nightwing discutent sur un toit, ce sont juste deux gars qui se respectent mutuellement. Et je trouve que c’est une approche assez différente.

YC : Nous sommes à une exposition consacrée à Superman. Selon vous, quelle est la caractéristique la plus importante de ce personnage iconique ?

TT : Je ne pense pas qu’il y ait une seule caractéristique essentielle à ce personnage. Mais pour moi, quand Christopher Reeve a dit : « C’est un ami », j’ai trouvé que c’était une excellente manière de le définir. Il est un personnage inspirant, à l’opposé d’un personnage cynique. L’angoisse est facile à écrire, alors que l’inspiration est plus difficile, mais j’adore ce défi avec Superman.

C’est absolument mon personnage préféré. Il représente aussi tant d’autres choses : c’est l’homme le plus puissant du monde, et tout ce qu’il veut, c’est aider les autres. Cela devrait être une leçon pour toute personne qui détient du pouvoir. C’est aussi un réfugié ultime, un demandeur d’asile qui traverse les étoiles. Ses parents l’ont mis dans un vaisseau, il a traversé un océan et a été accueilli par un autre monde, par l’Amérique. Et tout ce qu’il veut faire, c’est aider. Cela pourrait être une belle leçon pour de nombreux dirigeants de notre planète.

YC : Quelle est la principale différence entre Jon et Clark, entre le fils et le père ? 

Superman son of kal-el tome 1 - Urban ComicsTT : Je pense que la principale différence, c’est l’âge de Jon. Évidemment, il a aussi sa voix propre, et ça a été une grande différence qui, apparemment, a attiré l’attention du monde entier. Mais il est plus idéaliste. Il veut changer les choses et sait qu’il en a le pouvoir.

Quand j’écrivais Jon Kent, mon fils avait à peu près un ou deux ans de moins que lui. Donc, beaucoup de préoccupations que mon fils avait, je les transposais sur Jon Kent, notamment les questions environnementales et sociales. Les jeunes, par nature, sont souvent motivés et engagés. Jon l’est aussi, et il le reste.

Dans notre première grande histoire avec lui, il voit un dictateur prendre le contrôle d’une île et décide d’intervenir. Ça tombait bien que son petit ami soit le fils de l’ancien président, mais ce qui compte, c’est que Jon voit un problème et ne se demande pas : « Comment puis-je faire cela de manière acceptable pour le monde ? » mais plutôt : « Comment puis-je le résoudre ? ». Quand il s’est fait arrêter en défendant des réfugiés parce qu’il avait sauvé un bateau de survivants, c’était ça, Jon Kent, en un mot. Non pas que Kal-El ne ferait pas la même chose, mais Jon agit différemment.

YC : Avez-vous eu du mal à faire face au bad buzz aux États-Unis concernant le coming out de Superman ?

TT : Honnêtement, non. Oui, il y a eu du backlash, et oui, c’était affreux, mais ce n’est pas quelque chose sur lequel je veux me concentrer. J’en parle en public, puis je vais évacuer en discutant avec des amis des menaces qu’on reçoit, mais pour moi, le positif autour de Jon Kent l’emporte largement sur tout le reste.

Le jour où il a fait son coming out et où cela a été annoncé, des gens dans le monde entier ont fait leur propre coming out. On a reçu des messages de personnes nous disant : « J’ai 40 ans et aujourd’hui, j’ai fait mon coming out devant ma famille parce que j’ai vu Superman en faire autant. » Voir Superman bisexuel, voir ce symbole embrasser un autre homme, ça a été une révélation pour beaucoup.

On a aussi reçu des messages de personnes vivant dans des pays où elles ne peuvent légalement pas faire leur coming out. Elles nous envoyaient des petits messages privés en disant : « Hé, aujourd’hui, vous avez rendu nos vies un peu meilleures. » Et c’est ça qui est important. Les critiques des médias conservateurs ou des politiciens, peu importe. Ce qui compte, c’est qu’on a aidé des gens. Et c’est exactement ce que Superman voudrait faire.

Jon Kent Superman baiser gay

Dessin : Cian Tormey, Encrage : Scott Hanna

YC : Parlons de Nightwing, qui a été un grand succès. Vous avez reçu plusieurs récompenses. Est-ce le comics le plus important de votre carrière ? Nightwing rebirth tome 1 Urban Comics

TT : Je ne pense pas. Je pense plutôt que c’était une œuvre joyeuse. Injustice a été le comics le plus vendu au monde. Deceased a eu un énorme succès. Quand X-Men Red est sorti, ça a fait beaucoup de bruit. L’arrivée d’un nouveau Wolverine a aussi été un moment clé.

Mais Nightwing, c’était juste un très bon moment pour un héros positif. Un héros qui voit un problème et qui, après avoir hérité d’un milliard de dollars ou plus, décide de tout donner pour aider les autres. Et pour nous, qui vivons dans ce monde actuel, on aimerait que les milliardaires fassent la même chose au lieu d’accumuler encore plus de richesses.

Nightwing, c’est un personnage qui incarne le meilleur de Batman et de Superman en une seule personne. Le fait de lui donner une nouvelle dynamique, avec son chien et Oracle à ses côtés, c’était juste un très bon moment.

Quand on m’a proposé plusieurs séries, dont certaines étaient peut-être plus prestigieuses sur le papier, j’ai tout de suite choisi Nightwing. Avec Bruno Redondo, on voulait remettre ce personnage sur le piédestal où il mérite d’être et lui redonner son statut d’icône.

YC : Tom Taylor, dernière question : vous avez écrit sur de nombreux personnages de DC Comics, notamment dans la série Dark Knights of Steel. Y a-t-il un personnage que vous aimeriez écrire en solo ?

TT : Superman. Kal-El. Clark Kent. C’est celui que DC me fait miroiter parce qu’ils savent que c’est celui que je veux le plus. Mais oui, un jour, j’adorerais écrire sur Superman, Action Comics ou une autre série du genre.

Ce serait un rêve. Ça me rendrait très, très heureux. Mais bon, en ce moment, j’écris Detective Comics, donc je ne vais pas trop me plaindre. C’est déjà un gros projet !

Merci Tom Taylor pour ce très joli moment d’échanges.

Entretien réalisé lors du Festival BD d’Angoulême 2025
Article posté le vendredi 14 février 2025 par Yaneck Chareyre

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Superman son of kal-el tome 1 - Urban Comics
Nightwing rebirth tome 1 Urban Comics
Dark Knights of Steel de Tom Taylor et Yasmine Putri (urban comics), couverture de Dan Mora.
Tom Taylor
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À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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