Interview Patrick Horvath : « La bande dessinée permet de raconter des histoires plus facilement que le cinéma »

À l’occasion du festival d’Angoulême, les éditions Ankama avaient invité Patrick Horvath, l’auteur du comic-book Beneath the trees where nobody sees, publié au cours du mois de janvier.

Nous avons profité de l’occasion pour découvrir qui était Patrick Horvath et comment il pouvait afficher une telle maîtrise pour une première œuvre de bande dessinée. 

Patrick Horvath stand Ankama FIBD 2025

Crédit photo : Yaneck Chareyre, pour Comixtrip

Yaneck Chareyre : Vous êtes réalisateur et scénariste de cinéma, et Beneath the Trees Where Nobody Sees est votre première bande dessinée. Pourquoi avoir choisi de devenir auteur de comics après une carrière dans le cinéma ?

Patrick Horvath : En réalité, l’un a mené à l’autre de façon assez naturelle. J’ai commencé à faire des films au début des années 2000. Mon premier long-métrage a été réalisé à Los Angeles en 2008, puis j’ai enchaîné avec un second en 2010, qui est sorti en 2011.

Mais avec le temps, j’ai pris conscience que quelque chose me manquait : la possibilité d’être créatif sur une plus petite échelle. Le cinéma est un processus long et fastidieux, où chaque projet prend des années à voir le jour. Vers 2011, j’ai donc recommencé à dessiner, ce que je n’avais pas fait sérieusement depuis 1998, si ce n’est pour des storyboards de mes propres films.

Petit à petit, j’ai intensifié ma pratique, et l’idée a germé : « et si je me mettais à la bande dessinée ? » C’était un autre moyen de raconter des histoires, un médium plus direct, où je pouvais tout gérer moi-même ou avec une équipe réduite.

À cette époque, je me suis passionné pour l’encre et l’aquarelle. J’ai continué à expérimenter, tout en poursuivant mon activité dans le cinéma. Vers 2017, j’ai atteint un niveau où je me suis senti prêt à proposer mon travail à l’édition.

YC : Aviez-vous tenté de vous faire lire à cette époque ?

J’avais déjà auto-publié quelques petits fanzines, histoire d’explorer l’art séquentiel et de me familiariser avec le processus.

En parallèle, je lisais énormément de bandes dessinées, essayant de comprendre le marché américain, les types d’histoires qui fonctionnaient, les éditeurs qui publiaient des projets audacieux…

En 2015, j’ai coréalisé un film d’horreur anthologique, Southbound, avec trois autres groupes de cinéastes. Le film est sorti en 2016 et a été distribué aux États-Unis par The Orchard. L’un des membres de cette société a ensuite rejoint AWA Publishing dans leur division dédiée au développement de projets pour le cinéma et la télévision.

En 2020, il m’a contacté pour me proposer de travailler sur un projet. Cela n’a finalement pas abouti, mais en parallèle, il a montré mon travail à Marc Doyle, le directeur éditorial d’AWA. Marc a adoré mes dessins et, en apprenant que j’étais également scénariste, il m’a demandé si j’avais des idées de bande dessinée à lui soumettre.

J’ai alors envoyé quatre pitchs, dont Beneath the Trees Where Nobody Sees. Et c’est ainsi que l’aventure a commencé.

Franchement, je n’aurais jamais imaginé arriver à ce stade. J’avais déjà réalisé quelques travaux en tant que dessinateur pour Image Comics, mais je n’avais encore jamais publié un projet personnel.

Et puis, au-delà des aspects éditoriaux, j’étais lucide sur la réalité du marché : je savais à quel point il est difficile pour un premier livre de trouver son public. Il y a tellement de nouvelles bandes dessinées qui sortent chaque mois aux États-Unis et dans le monde… Je me disais que peut-être, une fois le recueil publié en format relié (trade paperback), quelques lecteurs finiraient par le découvrir.

Mais finalement, l’accueil a été bien plus grand que ce que j’avais anticipé.

En y repensant, je dirais que tout s’est fait de manière très organique : j’ai été mis en relation avec les bonnes personnes, au bon moment, et l’opportunité s’est présentée.

YC : C’est une trajectoire assez simple, en somme ! Impressionnant. Par curiosité, à quoi ressemblaient vos storyboards de films ? Étaient-ils très détaillés ou plutôt basiques ?

PH : Plutôt minimaliste. Un storyboard est avant tout un outil de communication entre le réalisateur, le directeur de la photographie, les équipes des effets spéciaux, les décorateurs, les coordinateurs de cascades…

L’objectif est que tout le monde ait une idée claire de ce que nous voulons voir à l’écran. Et c’est surtout le moyen le plus économique de prévisualiser un film avant de se lancer dans la production.

Généralement, mes storyboards restent simples, car ils doivent être lisibles rapidement. Ce qui importe, c’est qu’ils traduisent la vision du réalisateur ou du directeur de la photographie. Ce sont eux qui me disent : « Je veux cette scène sous cet angle », et je m’adapte à leurs besoins.

D’un point de vue artistique, c’est un exercice fascinant. Ça m’a beaucoup appris sur la narration visuelle et l’efficacité du cadrage.

D’ailleurs, j’admire énormément des créateurs comme Genndy Tartakovsky, qui possède un talent incroyable pour raconter une histoire uniquement par l’image. Son style est ultra efficace, percutant, et c’est quelque chose que j’essaie d’intégrer dans mon propre travail.

Les storyboards m’ont donc énormément apporté, même si leur fonction première reste utilitaire.

YC : Vous avez dit avoir arrêté de dessiner en 1998. Comment avez-vous appris à dessiner ?

PH : À l’école publique, aux États-Unis. J’ai grandi en Iowa et, comme beaucoup d’élèves, j’ai suivi des cours d’arts plastiques jusqu’à la fin du lycée, en 1998.

Ensuite, à l’université, j’ai choisi d’étudier le cinéma. Et comme faire un film demande énormément d’investissement, j’ai complètement délaissé le dessin pour me concentrer exclusivement sur le 7e art. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû suivre quelques cours d’arts plastiques à l’université. Mais à l’époque, je n’en voyais pas l’intérêt.

C’est seulement en 2011 que j’ai repris, et tout était à réapprendre.

YC : C’est incroyable ! Vous arrêtez de dessiner pendant 20 ans, puis vous revenez et réalisez une BD superbe. Comment avez-vous retrouvé votre niveau ?

PH : Quand j’ai recommencé à dessiner en 2011-2012, mes premiers essais étaient franchement mauvais ! Mais il y avait déjà des éléments qui me plaisaient, des directions à explorer.

J’ai énormément étudié des artistes comme Moebius, José Muñoz, Alex Toth, Jorge Zaffino… Tous ces dessinateurs qui ont une puissance évocatrice incroyable dans leur trait. J’ai aussi travaillé avec des livres de dessin, notamment ceux d’Andrew Loomis et George Bridgman, pour me familiariser avec l’anatomie et le volume des formes.

Petit à petit, j’ai expérimenté différentes techniques, notamment l’encre et le pinceau, qui me permettaient de donner plus d’émotion et de spontanéité à mon trait. Et puis, entre 2015 et 2016, j’ai ressenti un vrai déclic.

Aujourd’hui encore, je vois une nette évolution entre le début et la fin de Beneath the Trees. Et c’est ce qui me motive : je veux continuer à progresser.

YC : Combien de temps avez-vous mis pour écrire et dessiner ce livre ?

PH : J’ai commencé à écrire à la fin de l’année 2022, puis il y a eu une pause entre mars et mai 2023. J’ai terminé le tout en mars 2024. Donc, en tout, presque un an de travail.

Mais ce qui a rendu le processus particulièrement difficile, c’est que je jonglais avec plusieurs projets en même temps. Au début de 2023, je travaillais encore sur un film, je faisais des storyboards pour un jeu vidéo, et en plus, j’avais un emploi à mi-temps en marketing pour une banque.  Ah, et j’oubliais : ma femme et moi avons eu un bébé fin 2022 ! Donc, avec un nourrisson à la maison, la gestion du temps est devenue un véritable casse-tête.

YC : J’espère que les auteurs français ne vont pas lire cette interview, parce qu’en un an, vous avez accompli un travail colossal ! C’est presque indécent ! (rires)
Vous aviez quatre idées de BD. Beneath the Trees ressemblait-il déjà à ce qu’il est aujourd’hui ?Beneath the trees where nobody sees #1 cover

PH : Oui, tout à fait ! En fait, Beneath the Trees est né d’un dessin que j’ai fait en 2017. C’était un ours anthropomorphe, descendant une colline avec une hache ensanglantée sur l’épaule.

Dès que j’ai posé ce dessin sur le papier, j’ai pensé aux livres illustrés de Richard Scarry, notamment Busy Town. Pour ceux qui ne connaissent pas, Busy Town est un univers enfantin avec une ville peuplée d’animaux anthropomorphes, où chaque personnage exerce un métier : pompier, conducteur de taxi, boulanger… Et là, une idée complètement absurde m’a traversé l’esprit : et si un tueur en série se cachait dans Busy Town ?

Sur le moment, cette pensée m’a semblé tellement déplacée, presque « mauvaise » moralement, que j’ai su que je tenais quelque chose d’intéressant. Ce qui me plaisait, c’était ce contraste entre l’innocence du décor et l’horreur d’un personnage dissimulant ses pulsions meurtrières sous une apparence bienveillante.

Très vite, j’ai aussi voulu compliquer le concept en introduisant un deuxième tueur en série dans l’histoire. Quelqu’un qui viendrait menacer l’ordre établi du premier tueur et forcer celui-ci à s’adapter pour préserver son secret. Et puis, ce qui m’intéressait vraiment, c’était le défi narratif de faire d’un serial killer le personnage principal sans en faire un anti-héros à la Dexter. Je voulais que mon personnage principal soit un monstre. Un vrai monstre.

YC : Votre éditeur vous a-t-il demandé de modifier certaines choses ?

PH : Non, et c’est ça qui m’a étonné. Dès le départ, l’équipe éditoriale a compris exactement ce que je voulais faire. Ils m’ont même dit très tôt : « Ce projet va être énorme. »

Moi, j’avais beaucoup de doutes. C’était mon premier livre, après tout. J’étais convaincu que je n’avais pas encore atteint un niveau artistique suffisant et que le projet allait passer inaperçu. Mais ils y croyaient à fond.

J’avais rédigé un synopsis très détaillé, en insistant sur la fin que je voulais absolument garder telle quelle. Je leur ai envoyé le tout, et ils ont immédiatement validé la direction du livre. Les seuls changements qu’ils ont suggérés concernaient des petits ajustements pour renforcer certains passages, affiner le rythme ou améliorer la lisibilité de certaines séquences.

Honnêtement, c’était une expérience éditoriale idéale. Dans le cinéma, les retours des producteurs sont souvent frustrants, car ils impliquent des compromis budgétaires ou des demandes purement commerciales. Là, pour la première fois, je travaillais avec des éditeurs dont le seul but était d’améliorer le livre sans le dénaturer. C’était extrêmement motivant.

YC : Vous travaillez sur une suite ?

PH : Oui ! La deuxième histoire se déroule huit ans après les événements du premier livre, toujours dans la même ville et avec les mêmes personnages.

Cette fois, l’environnement a changé : le monde autour de Samantha se transforme, les grandes enseignes commerciales commencent à s’implanter, la forêt est grignotée par des projets immobiliers… En gros, le petit village idyllique devient un décor plus industrialisé. Il y aura aussi de nouvelles menaces qui vont perturber l’équilibre qu’elle avait réussi à maintenir.

Le premier numéro sortira aux États-Unis en juillet 2025 et, si tout va bien, l’édition française devrait suivre l’année suivante.

YC : Et concernant l’histoire ? Avez-vous déjà écrit l’intégralité du scénario ?

PH : Oui, tout est écrit. Il y a encore quelques petits ajustements sur le premier numéro, mais j’ai déjà commencé à dessiner les pages.

YC : Est-ce que, dans cette suite, Samantha sera punie pour ses crimes ?

PH : (Rires) Je ne peux pas répondre à cette question.

Disons que… oui, en théorie, elle devrait être punie. C’est une meurtrière, après tout. Mais est-ce que la justice rattrape toujours les criminels ? Pas nécessairement. Alors, je préfère laisser planer le doute…

Free for all par Patrick HorvathYC : Un autre de vos projets récents est Free for All, une histoire où des milliardaires se battent en gladiateurs pour conserver leur fortune. C’est une idée très satirique. Aviez-vous une volonté politique en écrivant cette histoire ?

PH : Oui, bien sûr.

J’ai eu cette idée en 2016, à une période où la société américaine était en pleine crise politique. À mon avis, une bonne partie des tensions provenait des inégalités de richesse. Et malheureusement, la situation ne s’est pas améliorée depuis.

Alors, j’ai imaginé une solution radicale et satirique : imposer une taxe de redistribution aux ultra-riches. Une sorte de « don obligatoire », inspiré du Giving Pledge de Warren Buffett et Bill Gates. Mais, évidemment, certains milliardaires refuseraient de donner la moitié de leur fortune. Dans mon histoire, ceux qui refusent doivent se battre à mort pour la conserver. C’est une manière de pousser à l’extrême la logique de compétition et d’avidité qui domine notre société.

Ce qui est fou, c’est que l’histoire est devenue encore plus pertinente avec les années. L’écart entre les ultra-riches et le reste de la population ne fait que se creuser…

YC : Je pense que cette histoire résonnera particulièrement en France.

Merci beaucoup Patrick Horvath pour cet échange passionnant !

Entretien réalisé lors du Festival BD d’Angoulême 2025
Article posté le mercredi 19 février 2025 par Yaneck Chareyre

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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