Interview de Loui, l’auteur de Red Flower

À l’occasion du festival d’Angoulême, nous avons eu le plaisir de rencontre Loui, auteur du manga Red Flower, aux éditions Glénat, dont le deuxième tome est sorti le 22 janvier 2025.

Red flower, de Loui chez Glénat

  • Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Loui : Conteur, mangaka, Loui, 30 ans. Je fais du manga inspiré de contes et légendes ouest-africaines, on appelle ça de l’afro-fantasy. Ça fait bientôt cinq ans maintenant que je travaille sur deux séries, la première en auto-édition que j’ai commencée à mon compte, en 2019 ; et la deuxième, qui est la plus récente chez Glénat, prévue en cinq tomes, qui s’appelle Red Flower.

 

  • De quoi parle Red Flower ?

Red Flower est un conte initiatique. J’aime bien dire que c’est un petit peu Kirikou en manga, un petit peu Naruto en Afrique, parce que ça  combine des éléments de contes traditionnels : le folklore de mon enfance, au Ghana, et cette narration japonaise, avec tout son dynamisme, toutes ces scènes d’action, sa composition, sa rapidité de lecture, ce qui fait qu’on aime le manga.

red flower de loui chez glénat

C’est l’histoire d’un jeune garçon qui veut à tout prix grandir. Il est trop pressé d’être un adulte, mais il n’a pas encore compris la philosophie de son peuple, qui est un peuple pacifiste à la base. Jusqu’au jour où le sorcier de son village a une vision d’apocalypse. Le village est en danger. Le jeune garçon voit l’occasion de se prouver aux yeux de son père, mais ça ne va pas être si facile que ça. Et donc pour sauver sa tribu et sa petite sœur, il va devoir surmonter des obstacles. Il y a des gorilles géants, du vaudou, des arts martiaux, des proverbes africains… Il y a plein de belles choses, et la série est en cinq tomes. On espère qu’il va réussir à atteindre son objectif !

« Il faut savoir que je commençais par dessiner ce qui me faisait plaisir. »

  • Comment fait-on pour mélanger autant de cultures dans une seule histoire ?

C’est une bonne question ! Alors déjà, je n’étais pas parti pour. Il faut savoir que je commençais par dessiner ce qui me faisait plaisir. Je pense que tout le monde commence comme ça. J’avais envie de raconter une histoire d’aventure, avec des scènes d’actions. J’adore les arts martiaux, j’en ai pratiqué beaucoup. J’adore les gorilles géants, je les trouve hyper dynamiques à dessiner. Plus je creusais cet univers, plus je trouvais qu’il y avait des parallèles entre ce que je voulais raconter et le format narratif des mythes et des contes. J’ai grandi avec l’Odyssée d’Homère, les Fables de la Fontaine mais aussi les contes africains et ouest-africains.

Donc pour colorer cet univers, pour le fournir, le garnir on va dire, j’ai emprunté librement dans le folklore de mon enfance, j’ai mis des personnages préexistants comme Anansi l’Araignée. Je l’ai teinté de tous les proverbes de mes grands-parents, les histoires qu’ils m’ont racontées, et de mon vécu. Au final, ça a fini par donner naissance à une Afrique fantastique imaginaire, mais avec des éléments du réel. Mais ce n’était pas vraiment mon but à la base.

 

 

« ça donne un petit côté unique, c’est-à-dire que c’est un manga mais qui n’est pas raconté exactement à la japonaise. »

  • Comment mêle-t-on tout cela : que ce soit le dynamisme du shōnen et les codes du manga avec les contes ouest-africains ?

Ça a été un gros travail d’adaptation parce que la narration des contes n’est pas forcément celle des mangas, même si au final je trouve qu’il y a plus de similitudes que le contraire. Ça passe ensuite par plusieurs choses : pour les scènes de combats, je vais essayer de reprendre des arts martiaux africains ou en tous cas des rites, par exemple on a beaucoup de danse et de choses très dynamiques en Afrique qui s’expriment très bien dans un graphisme manga. Pour le reste, ça donne un petit côté unique, c’est-à-dire que c’est un manga mais qui n’est pas raconté exactement à la japonaise.

Après, dans le conte initiatique, on a l’archétype du voyage du héros, de ce jeune garçon qui veut se dépasser. C’est aussi l’archétype par excellence du shōnen. Donc le conte et le voyage du héros manga étaient vraiment deux thématiques, deux formats qui s’unissent parfaitement.

 

  • Les contes d’Afrique de l’Ouest sont des contes qu’on connaît assez peu. S’il y en avait un qu’on devrait connaître, lequel serait-ce, d’après vous ?

J’aime beaucoup Anansi l’Araignée, c’est le conte que je recommande toujours.

red flower de loui chez glénat

C’est un peu l’équivalent ouest-africain du renard dans les Fables de La Fontaine. C’est un personnage plus petit que les autres, donc moins  fort physiquement, mais très espiègle, très futé, très malin qui n’est pas toujours le héros. Souvent, c’est lui qui joue des tours aux autres animaux. En fonction de l’histoire d’Anansi l’Araignée, on peut le voir comme antagoniste ; on peut en tirer des leçons de ce qu’il fait et de comment il est puni ; ou alors on peut le suivre et apprendre que l’intelligence fait beaucoup. Ce n’est pas un conte, il y en a des centaines qui ont évolué à travers le monde, mais Anansi est vraiment mon personnage préféré.

« Avec Anansi, on va creuser le côté un peu méconnu de l’Afrique, le côté vaudou, le côté sombre, le côté qu’on cache un peu aux touristes par exemple. »

  • Vous en avez donc profité pour le mettre à l’intérieur de Red Flower. Quelle facette avez-vous voulu développer ?

Avec Anansi, on va creuser le côté un peu méconnu de l’Afrique, le côté vaudou, le côté sombre, le côté qu’on cache un peu aux touristes par exemple. J’ai vécu plusieurs années dans un village très rural où il n’y avait pas de touristes, où on avait encore une grosse dominance de croyances, de superstitions et de religions locales. On avait des sacrifices d’animaux, parfois même des sacrifices d’enfants, beaucoup de vaudous en lien avec les sortilèges, les malédictions…

C’est une grosse partie du quotidien de certaines populations qu’on ne connaît pas du tout. Avec Anansi, avec humour et aussi parfois de manière assez inquiétante, j’ai essayé de montrer un petit peu ce côté de l’Afrique que j’ai vécu. Mais à la base, ça reste un personnage très complexe avec lequel j’aime jouer, avec lequel j’aime créer des émotions un peu ambiguës. C’est un personnage qui va beaucoup amuser je pense, mais pour lequel j’ai un grand rôle de prévu dans le script.

 

  • C’est un personnage qui cristallise aussi les peurs de nombreux lecteurs, comment fait-on, au niveau du dessin, pour rendre Anansi sympathique ?

Je pense qu’en misant un peu sur le côté loufoque, ça peut désamorcer le côté horrible. Dans Red Flower chez Glénat, on a travaillé le trait. J’ai gardé en tête mon lectorat, j’ai adapté mon style de dessin, avec un trait un peu plus rond, plus proche des shōnens de mon enfance (Naruto, etc.) là où c’est vrai que dans mes histoires auto-éditées, Anansi a une histoire beaucoup plus sombre, avec un graphisme beaucoup plus chargé qui pourrait effectivement choquer certains lecteurs qui ont peur des araignées. Donc dans son chara-design, on voit des références à l’araignée, mais je pense que le graphisme est assez doux pour qu’au final ce soit un vieil homme inquiétant et un peu drôle plus que quelque chose de vraiment traumatisant.

red flower de loui chez glénat

  • Outre les contes déjà évoqués, qu’est-ce qui a influencé votre dessin ou votre sens de la narration ?

Je suis une grosse éponge : tout ce que je regarde, ce que je consomme, ce que je lis, ce que j’entends, tout peut m’influencer. Ça peut aller des films, comme ceux de James Cameron avec Avatar, qui est une grosse référence, ou encore Pocahontas… Ça peut aussi être Vinland Saga, et on est en plein dans le sujet ici et aujourd’hui.

Toutes les séries que je regarde ou que je lis, j’estime qu’il y a toujours une chose que l’auteur fait très bien et qui est bonne à prendre. Donc je ne pourrais pas dire que j’ai un manga qui m’a influencé plus que les autres. Dans Vinland Saga, j’ai adoré le développement de la discussion sur la non-violence, la façon dont il développe les thèmes à travers ses personnages. La psychologie des personnages dans Naruto est impressionnante aussi. Le dynamisme des planches, la lisibilité d’un Dragon Ball. Le détail de Berserk. Bref, il y a toujours quelque chose à prendre.

« Comme je suis arrivé dans le manga très tardivement, je n’ai pas du tout ce côté nostalgique que peuvent avoir certains auteurs qui ont grandi avec. »

  • Y a-t-il quelque chose en particulier qui vous a suivi pendant l’écriture de Red Flower ?

Mon vécu. Comme je suis arrivé dans le manga très tardivement, je n’ai pas du tout ce côté nostalgique que peuvent avoir certains auteurs qui ont grandi avec. Je pense que dès le début, j’ai regardé le manga comme quelque chose dont j’allais me servir professionnellement. À titre égal, j’ai regardé toutes les séries et je me suis juste inspiré de ce dont j’estimais avoir besoin. La seule vraie influence constante à travers tout mon travail : mon vécu, mes envies de creuser des sujets, de développer des thèmes et de raconter des contes. C’est vraiment la chose qui revient souvent : les contes.

 

  • Comment fait-on pour travailler une histoire en plusieurs tomes ?

Justement, ça a été l’apprentissage que je voulais faire avec Red Flower. Ça a été calculé pour être une série sur laquelle je pourrais faire ce test. Cinq tomes, je trouve ça assez ambitieux. Ça me donne la place de développer une bonne intrigue, mais raisonnable, dans le sens où je me lance pas directement sur dix ou vingt tomes surtout si je ne m’en sens pas les épaules.

Donc avec Red Flower Stories 2, le deuxième tome en auto-édition, j’ai tenté une histoire en cent pages. C’était la première fois que je faisais un récit si long. Et donc ça m’a appris qu’il faut gérer le rythme narratif, la fatigue du lecteur : est-ce qu’après vingt pages d’action il n’a pas envie de se reposer ? Est-ce que si les pages sont trop chargées pendant un chapitre ou deux, est-ce que ça ne va pas le faire décrocher ? Est-ce qu’il faut mettre en place des éléments pour relancer son intérêt pour ne pas qu’il passe à autre chose ? Ce sont vraiment des réflexions qui vont au-delà de la narration qui sont super intéressantes.

D’avoir fait le test sur cent pages, ça m’a préparé au genre de réflexions qu’il faut que je mette en place mais sur cinq tomes. Parce que du coup la fatigue du lecteur, l’attente entre les tomes aussi, c’est un élément qui s’ajoute. Et donc forcément c’est toute une dimension de la création que je ne connaissais pas et que j’ai pu préparer en amont, avant de me lancer chez Glénat.

 

  • Comment choisit-on l’événement qui sera à la fin d’un tome ?

Je le fais au feeling. Je suis la mauvaise personne à qui demander comment créer un scénario parce que toutes mes histoires me tombent toutes prêtes dans la tête. C’est un truc que je ne saurais pas expliquer. C’est quelque chose pour lequel je suis très reconnaissant, mais qui est aussi une grande source d’angoisse des fois parce que j’ai l’impression de recevoir des histoires auprès desquelles je me sens responsable de les amener à la vie correctement. Et donc comment choisit-on un événement en fin de tome ? Au feeling. Je me dis : « Là ! Je verrais bien la fin ! ». Mais au-delà de ça, il ne faut pas oublier le lecteur : ne pas les prendre pour des imbéciles, tout en leur donnant envie de continuer à lire et à suivre la série.

red flower de loui chez glénat

 

« Je me suis mis au dessin tardivement. »

  • Comment travaillez-vous une planche de Red Flower ?

Red Flower chez Glénat et mes histoires auto-édités sont mes premiers travaux de dessinateur. Je me suis mis au dessin tardivement.

Je ne suis pas quelqu’un qui aime forcément dessiner. Ce n’est pas ma passion, je ne dessine pas en dehors des planches que je produis pour mes mangas. Toutes les planches que j’ai dessinées sont celles qui sont accessibles aux lecteurs. D’ailleurs, l’évolution graphique dans le premier tome de Red Flower chez Glénat est bien visible, je m’améliore à chaque page.

 

  • Vous dites que vous n’aimez pas le dessin, que c’est un outil, mais alors pourquoi le manga par rapport à d’autres médias ?

Ce n’est pas que je n’aime pas le dessin. C’est plutôt que je l’utilise. Toutes les planches que j’ai jamais dessinées, ce sont celles que les lecteurs peuvent lire, que ce soit chez Glénat ou sur ma série auto-éditée. Ce sont celles que mes lecteurs ont sous les yeux.

Pour moi, le manga est un art complet qui permet d’avoir l’intégralité des émotions qui s’expriment. Une planche, surtout muette, a énormément de puissance : pour moi, il y a plus d’impact dans un manga muet, par rapport aux autres médias. Dans le cinéma, il y a tous les effets spéciaux, il faut toute une équipe, on ne peut pas vraiment le faire seul. Sur un roman, je trouve que parfois les images manquent. J’ai dessiné des histoires muettes, ce qui m’a aussi appris l’importance et l’impact d’un simple regard. Un jeu de regard suffit pour faire passer une émotion là où un « il fronça les sourcils » est, à mon sens, beaucoup moins impactant.

 

  • Au final, qu’est-ce que c’est, être adulte ?

Il faudra lire les cinq tomes de Red Flower pour le découvrir !

Mais au-delà de ça, j’aime beaucoup que l’auteur grandisse avec sa série, que le lecteur aussi prenne en maturité et avancer au fur et à mesure des tomes. On ne va pas attendre qu’ils aient 25 ans pour terminer la série, bien entendu, mais permettre justement de grandir avec la série c’est important. J’ai grandi avec Harry Potter, quand lui était à la fin de sa scolarité, moi aussi, ce qui n’a pas le même impact à la lecture que si ça n’avait pas été le cas.

J’espère que cela sera aussi le cas pour les lecteurs de Red Flower !

Entretien réalisé le dimanche 2 février lors du festival international de la BD d’Angoulême 2025.
Article posté le mercredi 19 mars 2025 par Bénédicte Coudière

Red flower, de Loui chez Glénat
  • Red Flower, tome 1
  • Auteur : Loui
  • Éditeur : Glénat
  • Prix : 7,90 €
  • Parution : 21 juin 2023
  • Nombre de pages : 240
  • ISBN : 9782344053485

Résumé de l’éditeur : Kéli est un adolescent impétueux qui ne rêve que d’une chose : passer le rituel du Katafali afin de devenir un homme aux yeux de sa tribu. Seulement, le jeune garçon peine à intégrer pleinement la philosophie pacifique de son peuple, ainsi que les sages conseils de ses aînés… C’est alors qu’Anansi, le sorcier, a une vision d’apocalypse : le village va se faire envahir par des étrangers dotés d’un pouvoir mystérieux et meurtrier ! Les membres du clan se trouvent désormais face à un dilemme : comment se défendre face à cet ennemi quand leurs croyances leur imposent la non-violence ? Kéli tient-il là l’occasion de prouver sa valeur ?Croisement moderne assumé du manga et des contes ancestraux des griots africains, RedFlower est un shonen d’action et d’aventure qui vous emportera dans la rencontre explosive de deux cultures opposées, l’une emplie d’animisme et de spiritualité, l’autre pour qui la fin justifie les moyens. Avec toujours ce même fil rouge : sont-ce les actes ou leurs conséquences qui font de nous des adultes ?

À propos de l'auteur de cet article

Bénédicte Coudière

Journaliste spécialisée en bande dessinée mais aussi en jeux vidéo depuis près de 15 ans, conférencière, autrice et plein d'autre chose encore ! Membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), elle est passionnée d'art et de narration, d'exploration de papier et de pleins d'autres choses encore.

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