Pris dans la spirale de la guerre en ex-Yougoslavie, trois amis d’enfance suivent des voies différentes. Avec Jours de chasse, Christophe Dabitch et Jorge Gonzàlez questionnent la violence et le sens de l’engagement.

Un conflit au coeur de l’Europe
Comment oublier la guerre ? Dans quel camp se ranger quand on ne veut ni tuer ni être tué ? Et comment faire preuve de courage ou maîtiriser sa peur quand tout autour de soi un monde s’écroule? Telles sont les questions que pose Jours de chasse, le récit de Christophe Dabitch et Jorge Gonzàlez publié en ce début de printemps chez Futuropolis.
En Ex-Yougoslavie, au coeur d’une Europe qui vient de vivre la chute du mur de Berlin (1989), la Serbie a porté la même année à sa tête le national populiste Milosevic, un président qui prône la pureté identitaire et rêve d’une « grande Serbie ». Entre 1991 et 2001, plusieurs guerres vont se succéder, faisant au total 140.000 morts. Christophe Dabitch, qui livre ici le récit d’un de ces épisodes tragiques, connaît bien cette partie du vieux continent.
Auteur d’un documentaire diffusé sur Arte en 1994 puis d’un récit de voyage en textes et dessins avec David Prudhomme, Voyage aux pays des Serbes, il campe ici, porté par le dessin en noir et blanc de Jorge Gonzàlez, trois jeunes hommes pris dans la spirale de la violence. Nous sommes en 1992, à Belgrade (Serbie).

Sommé de choisir son camp
Il y a d’abord Milan, qui revient au pays après plusieurs années d’absence. Arrivé de Finlande où il était parti étudier, il retrouve Boris et Vladimir. Ces deux derniers, qui n’ont pas quitté leur terre natale, lui proposent une partie de chasse, au sud, vers la Bosnie.
Milan, pacifiste, n’aime pas la chasse mais consent à accompagner ses deux amis d’enfance. Dès lors il va se retrouver, malgré lui, face à un terrible dilemme. La partie de chasse annoncée n’en est pas une. Milan découvre en effet que Boris et Vladimir sont engagés dans une spirale guerrière. Le trio va rejoindre une milice qui combat les musulmans bosniaques auprès de militaires serbes. Boris veut absolument en découdre, Vlado suit. Milan a peur et surtout veut échapper à un choix identitaire qu’on veut lui imposer…

L’horreur annule l’horreur
Finalement, malgré son dégoût des armes, Milan devra choisir. Pendant quelques jours, il passera d’un camp à un autre et vivre cette guerre avec ceux que les siens veulent exterminer. Peu à peu il prend conscience de l’horreur mais reste lucide face à l’alternative qui s’offre à lui : « Il faut trancher, dit Milan, éliminer ce qu’il y avait de soi en l’autre et de l’autre en soi. Il faut créer la séparation par le crime, pour que ce soit sans retour ».
Dans ce récit fictionnel qui fonctionne à un double niveau : les évènements de 1992 qui plongent le trio dans la guerre et le journal intime de Milan qu’il rédige trente ans plus tard, en 2022. Ce procédé narratif permet à Christophe Dabitch de prendre le recul nécessaire à la compréhension de ce conflit qui a déchiré le pays de ses ancêtres, la Yougoslavie. Il ne juge pas ses contemporains mais questionne la folie meurtrière qui s’empare trop souvent des hommes.
Et parce que les deux camps commettent des horreurs, « l’horreur annule l’horreur ». Porté par le noir et blanc, le trait sombre et singulier de Gonzàlez, ces « Jours de chasse » font écho aux conflits d’aujourd’hui, quand dans l’Est de l’Europe, le bruit des armes ne s’est pas encore tu…

« Quelle connerie la guerre »
Un texte de Christophe Dabitch vient conclure ces 130 pages. Il y évoque de manière personnelle le « chaos balkanique » vécu par les siens au cours du siècle passé et rend ouvertement hommage à travers le titre choisi pour cette histoire à la « Partie de chasse » publiée voici de nombreuses années maintenant par un certain Enki Bilal.
En lisant ce récit, d’autres encore penseront au gros travail documentaire sur la guerre de Bosnie réalisé par Joe Sacco avec Gorazde ou au premier vers du célèbre poème de Prévert qui semble tout résumer : « Oh Barbara, quelle connerie la guerre… »
- Jours de chasse
- Scénariste : Christophe Dabitch
- Dessin : Jorge González
- Editeur : Futuropolis
- Prix : 21 €
- Parution : 5 mars 2025
- ISBN : 9782754835497
Résumé de l’éditeur : Jours de chasse trouve sa source dans une pratique apparue durant la guerre en ex-Yougoslavie. En Serbie, des groupes d’hommes, qui partaient officiellement à la chasse le temps d’un week-end dans le sud du pays, en Bosnie, participaient en fait à la guerre avec des bandes de paramilitaires ou des armées locales. Par la pratique de la terreur, en prétextant une « guerre préventive », il s’agissait alors de définir un territoire ethniquement pur, d’en chasser les Bosniaques musulmans, de « libérer » les Serbes qui s’y trouvaient et d’imposer une claire frontière entre eux et ceux-ci. Le discours nationaliste qui avait été progressivement construit depuis la mort de Tito arrivait ainsi à son terme en déchirant la fraternité et l’identité yougoslave. Ces groupes d’hommes partis à la chasse rentraient ensuite chez eux le dimanche soir, ils reprenaient le cours de leurs vies, sans que personne ne sache ce qu’ils avaient réellement fait.
Peut-on rester innocent dans un pays en guerre ? La fabrication de la peur de l’autre est-elle la condition pour le basculement nationaliste et l’entrée en guerre ? La guerre est-elle d’autant plus horrible que le lien fraternel était puissant auparavant ?
En revenant sur la guerre qui a déchiré la Bosnie au milieu des années 1990, Christophe Dabitch et Jorge González signent un récit annonciateur d’événements que nous traversons aujourd’hui.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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