La force de l’ordre

Frédéric Debomy et Jake Raynal s’emparent de l’enquête anthropologique de Didier Fassin, La force de l’ordre afin de la mettre en image. C’est un sujet très actuel dans le contexte des Gilets jaunes et de la Loi de sécurité globale. Éclairant et passionnant !

Didier Fassin au cœur de la BAC

Pendant 15 mois, entre 2003 et 2005, Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, a passé ses jours et ses nuits avec une unité de la BAC (Brigade anti-criminalité). Cette enquête s’acheva avec le drame de la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois en octobre 2005. Cette tragédie eut pour conséquence des émeutes dans de nombreux quartiers populaires en France.

Cette enquête sociologique, Didier Fassin la passa au plus près du terrain avec une unité spéciale de la BAC. Il put ainsi observer de près ces policiers arpentant une grande agglomération parisienne.

La BAC, une police à qui on laisse tout faire

Créées au milieu des années 1990, les BAC sont le fruit d’un renforcement du discours sécuritaire par les politiciens.

En civil contrairement aux autres unités, ces femmes et ces hommes circulent dans des véhicules banalisés. Autonomes dans leurs gestes et leurs enquêtes, on laisse tout passer à ces brigades spéciales. Au point qu’elles ne sont pas trop contrôlées et abusent de leur pouvoir. Redoutées par les habitants des quartiers, elles abusent de passe-droits.

Il faut souligner que les BAC font du « chiffre » et que les hommes et femmes politiques en sont friands.

Humiliations physiques et psychologiques, racisme et violence, certains de ses membres dérivent et voient des complots contre eux partout. La force de l’ordre fait états de ces manquements au droit avec précision et sans ambages.

Une hostilité des habitant.es ?

Puisque les membres des BAC se comportent mal, les habitant.es des quartiers leur sont hostiles. Et puisqu’ils sont hostiles, les bacqueux se comportent mal. Un cercle vicieux…

« Tout d’abord, les policiers imaginent que la société dans son ensemble leur est devenue hostile. Ce sentiment contribue à fortifier leur esprit de corps et de cohésion de leurs équipes dans une relation de seuls contre tous et il légitime leur agressivité en retour. Ensuite, les policiers identifient au sein de la société des catégories plus ou moins bien délimitées de délinquants, réels ou potentiels, notamment parmi les minorités. Cette catégorisation leur permet de considérer l’individu qu’ils interpellent comme coupable a priori […] Enfin, les policiers sont convaincus que les juges sont trop cléments. Punir dans la rue leur paraît donc comme une manière de se substituer à une justice qu’ils pensent défaillante. »

La force de l’ordre, la force de la sociologie et de l’anthropologie

A la suite de ses quinze mois passés près de cette BAC, Didier Fassin a compulsé ses travaux de recherche dans un livre, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, paru en 2011 aux éditions du Seuil.

A la manière des Algues vertes (Inès Léraud et Pierre van Hove) ou de Sarkozy-Kadhafi (Fabrice Arfi, Benoît Collombat, Michel Despratx, Elodie Guéguen, Geoffrey Le Guilcher et Thierry Chavant), les éditions Delcourt ont donc accepté de mettre en image cette enquête glaçante. Cet album rend ainsi hommage aux sciences humaines (sociologie et anthropologie) très décriées ces derniers temps. Pourtant ces disciplines sont essentielles pour comprendre notre société actuelle ou passée.

Une adaptation glaçante

Tout est là dans La force de l’ordre, le quotidien des policiers, leur glissement idéologique vers l’extrême-droite, les violences verbales ou physiques mais aussi le désarroi des personnes arrêtées ou soupçonnées de délit. Cette surenchère sécuritaire et autoritaire trouve son paroxysme avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à Beauvau, mais également le mandat de ce dernier en tant que président ou encore la Loi sécurité globale émise par le gouvernement Castex ou la trop grande place prise par le préfet Lallement.

Comme Remedium a pu le raconter dans son blog Cas de force majeure, les violences policières sont là, constatées mais il n’y a pas pire que de les cacher pour la bonne santé de notre démocratie.

Jack Raynal (Francis, 7 volumes avec Claire Bouilhac) apporte énormément de consistance au récit glaçant par un trait moderne et des aplats de couleurs sombres. L’ambiance qui s’en dégage est alors pesante.

Article posté le mardi 15 décembre 2020 par Damien Canteau

La force de l'ordre de Didier Fassin, Frédéric Debomy et Jake Raynal (Delcourt / Seuil)
  • La force de l’ordre, enquête ethno-graphique
  • Scénaristes : Frédéric Debomy et Didier Fassin
  • Dessinateur : Jake Raynal
  • Éditeurs : Delcourt / Seuil
  • Prix : 17,95 €
  • Parution : 21 octobre 2020
  • ISBN : 9782413012955

Résumé de l’éditeur : D. Fassin a partagé pendant deux ans le quotidien d’une brigade anti-criminalité. Loin des imaginaires du cinéma ou des séries, il raconte l’ennui des patrouilles, la pression du chiffre, les formes invisibles de violence et les discriminations. Cette enquête « ethno-graphique » montre à quel point les habitants de ces quartiers restent soumis à une forme d’exception sécuritaire.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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