La harde

Petra, Ulla et Denise, trois femmes à la personnalité originale, croisent la route de Dieter, Jörg et Ilse, trois enfants livrés à eux-même. Entre ces six personnages se nouent une drôle de relation relatée dans La harde de Marijpol. Un album fascinant et brillant !

Petra, Ulla et Denise : femmes hors-norme

Dans un futur proche. Petra, Ulla et Denise sont colocataires. Leur entente semble très bonne malgré des personnalités très marquées.

Petra est une immense masse musculaire. Bodybuildeuse, son temps se partage entre des heures à la salle, des concours de “madame muscle” et des tonnes de protéines ingurgitées.

Ulla est une immense masse. Géante, elle dépasse tout le monde de plus d’une tête. Elle partage son temps entre les livres, son travail d’archéologue et d’enseignante. Son compagnon-confident ressemble à un alien.

Denise est une femme-serpent. Son bras gauche se termine par une tête de reptile et sa jambe droite est une longue queue. Elle partage son temps entre des cours de yoga qu’elle dispense et le venin qu’elle extrait de son bras qu’elle vend comme une lotion de beauté.

Dieter, Jörg et Ilse : enfants de la débrouille

Dans le parc, comme tous les matins, Dieter, Jörg et Ilse attendent avec impatience que Petra leur montre ses muscles.

Ces trois jeunes enfants sont livrés à eux-même. Débrouillards, ils ne peuvent pas compter sur leur mère absente tout le temps. Alors, ils utilisent la carte bancaire laissée par leur génitrice pour faire des courses, mangent comme ils peuvent et ne vont pas à l’école. Ils vivent d’ailleurs dans un immense bazar. Tout s’accumule, rien n’est rangé, tout déborde. Mais comment demander à des enfants si petits, d’être des adultes.

Dieter, Jörg, Ilse, Petra, Ulla et Denise

Les trois femmes se contentent de leur vie très chargée. Elles sont sans enfant. Alors lorsqu’elles croisent souvent la route des trois enfants, elles s’attachent à eux.

Petra, Ulla et Denise comprennent rapidement qu’ils sont seuls. Elles commencent à s’occuper d’eux dans un joyeux bazar. Les jeux, les rires et les sorties sont au programme de leur nouvelle vie ensemble…

La harde, belle troupe vivant ensemble

Une harde, comme le définit le dictionnaire, est une troupe de ruminants sauvages. C’est également la corde qui lie les chiens de course entre eux. Voilà un bien joli nom commun que l’on n’utilise que très peu. Pourtant, il caractérise assez bien l’album et les relations entre les six personnages. Ils sont ensemble comme des animaux sauvages ou plutôt des êtres à part de la société qui doivent s’apprivoiser. Ils sont aussi liés par une corde imaginaire que serait la bienveillance et l’amour.

Le récit de Marijpol est une histoire intimiste dans un futur proche avec six personnages que la vie met un peu de côté. Hors-norme, Petra, Denise et Ulla débordent d’un amour qu’elles mettent dans cette relation surprenante avec les trois enfants.

L’image du corps

La géante, la bodybuildeuse et la femme-serpent se moquent un peu de l’image qu’elles projettent vers les autres. Si parfois cela est délicat dans leurs rapports à autrui, elles tentent tant bien que mal de s’accommoder de leur corps. En cela, La harde interroge le lecteur sur le concept de norme, de différence et d’image du corps.

Il existe trois images du corps. La vraie image de notre corps, l’image que l’on voudrait que les autres aient de nous et la perception de notre corps par les autres. Impossible donc que les trois soient correctes. Sans parler de l’image inconsciente du corps théorisée par Françoise Dolto, dont je vous laisse aller regarder le concept vous-même.

En cela, Petra, Ulla et Denise représentent bien ces interrogations de nos rapports à notre corps et aux autres.

Femmes, sororité, enfants et famille

La harde de Marjipol aborde aussi les notions de féminité, d’enfant et de famille. Parce que si  Petra, Ulla et Denise ne sont pas la mère biologique de Dieter, Jörg et Ilse, elles vont pallier l’absence de cette génitrice nulle part et pourtant présente comme une épée de Damoclès au-dessus d’eux.

Les six personnages forment ainsi une famille de “secours”, une famille de cœur, une famille hors lien de sang. Cette famille éphémère dans le temps a pourtant un rôle primordial pour les trois petits. Ils se sentent alors en sécurité physique et affective lorsqu’ils sont en contact avec ces trois femmes hors-norme.

Si le drame est proche par l’absence de la mère, il se fracasse sur la naïveté et les rires des enfants.

L’album dans un très joli violet dégradé est une comédie dramatique mâtinée d’une vraie douceur et d’une bienveillance non-feinte. La harde est un récit ambitieux entre fantastique, anticipation, réel et famille de cœur. Une très belle bande dessinée optimiste sur les liens humains.

Article posté le vendredi 15 mars 2024 par Damien Canteau

La harde de Marijpol (éditions Atrabile)
  • La harde
  • Auteur : Marijpol
  • Traductrice : Charlotte Fritsch
  • Editeur : Atrabile
  • Collection : Flegme
  • Prix : 29 €
  • Parution : 1er mars 2024
  • Pagination : 360 pages
  • ISBN : 9782889231393

Résumé de l’éditeur : Petra, Ulla et Denise vivent toutes les trois en colocation, dans une disharmonie assumée et somme toute équilibrée; chacune d’elle se distingue par sa personnalité originale, son envie de sortir des codes et de s’émanciper des nombreuses injonctions sociétales qui s’imposent à elles, avec, comme maître mot, l’indépendance. Petra est bodybuildeuse, et sa vie n’est que protéine, muscle et apparence; Ulla, archéologue, ressemble littéralement à une géante, franchement volumineuse et dépassant d’une tête toutes les autres; Denise, elle, enseigne le yoga mais marchande également le venin extrait de son bras-serpent, considéré comme une lotion de beauté miracle. Des notions comme le couple, la maternité, la famille, semblent bien loin de leurs préoccupations. Mais à quelques rues, dans un appartement transformé en véritable capharnaüm, vivent trois enfants abandonnés par leur génitrice et livrés à eux-mêmes. Lorsque les trois femmes vont rencontrer les enfants, leurs réactions et sentiments, mélanges d’inquiétude, de sollicitude et de maladresse, vont lentement évoluer, jusqu’à donner naissance à des liens forts et uniques avec la jeune fratrie. Dans La Harde, Marijpol nous promène dans une société fantasque et futuriste, miroir de la nôtre, et chemin faisant, construit une espèce de comédie dramatique qui évoque la douceur et la bienveillance de l’univers de Kore-eda, mais surtout, interroge et explore le concept de norme, qu’il s’applique au corps, à la féminité, au couple ou à la famille. Brillant !

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée). Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip.

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